JM et les chefs coutumiers de la République démocratique du Congo

22 April 2017

Les contrats mirobolants des ''super conseillers''

Emission ''Au coeur de l'info'' 
Radio Plus
22 avril 2017


Radio Plus: Jean-Mée Desveaux, vous êtes un ancien ''super conseiller'' au bureau du Premier ministre. Sans indiscrétion, est-ce que vous touchiez aussi Rs 500 000 par mois?

JMD: (Rires) J’aurais bien aimé avoir touché Rs 500 000 par mois. J’ai gagné plus de Rs 500 000 par mois, mais c’était à l’étranger. A Maurice, au sein du gouvernement, je percevais Rs 126 000, en sus de quelques boards sur lesquels vous allez sûrement me poser des questions.

Radio Plus: Quand vous avez appris que M. Sanspeur gagne près d’un demi-million de roupies par mois, cela vous a-t-il choqué comme la majorité des Mauriciens?

JMD: Il y a deux façons de voir la chose. Soit Gérard Sanspeur siège, en tant que Chairperson, sur trop de boards, soit il touche trop d’argent. On ne peut tenir les deux critiques simultanément. Je me fais l’avocat du diable. Si nous disons que Gérard Sanspeur touche trop, voyons voir: en tant qu’Adviser, je suppose qu’il doit gagner environ Rs 200 000. Il a dit qu’il avait deux présidences pour lesquelles il touchait Rs 70 000 chacune. Il reste donc Rs 160 000 que nous divisons parmi les 5 conseils d’administrations, ce qui fait qu’il touche environ Rs 30 000 par board. Ce n’est pas énorme!

S’il s’active vraiment, comme on est en droit de s’attendre d’un chairperson, Rs 30 000 n’est pas une grande affaire. Mais, il est aussi rémunéré pour être le conseiller du Premier ministre (PM) et du ministre des Finances. Lui reste-t-il du temps pour ce travail central? Donc, l’accent doit être surtout mis sur un nombre inacceptable de boards du point de vue d’efficience, aussi bien que de celui de la bonne gouvernance.

Radio Plus: Est-il humainement possible de siéger sur tant de ''boards'' en tant que ''Chairperson''?

JMD: Nawaz, j’avais trois boards sur lesquels je siégeais comme simple membre. De plus, je conseillais Paul Bérenger. Cela me faisait quitter mon bureau quatre jours sur cinq à 22 heures.

J’ai déjà travaillé avec Gérard et j’admets qu’il est un bon travailleur. Mais jusqu'où va son efficience pour pouvoir présider et faire le suivi de 7 conseils d’administration ET en même temps conseiller le PM et le ministre des Finances, deux des plus grands ministères? Je ne comprends pas. 

Ce qui m’interpelle aussi c’est que le PM se mette dans une telle position. Cela démontre que le PM n’a pas confiance en suffisamment de personnes pour leur confier ces boards. Il les a confiés à Gérard Sanspeur parce qu’il n’a confiance en personne d’autre. Je trouve cela surprenant.


Deux genres de boards au gouvernement


De plus, vos auditeurs devraient savoir qu’il y a deux genres de boards au sein du gouvernement. 

Vous avez des boards, tels que Air Mauritius, la State Bank, la Bank of Mauritius, où votre jeton de présence est extrêmement fort. Gérard Sanspeur a dit qu’il faisait deux boards à Rs 70 000 chacun, c’est le genre de rémunération qui va avec ces boards, et parfois même plus.

Puis, vous avez les boards où on case les petits fonctionnaires, car ils paient moins de Rs 1000. Au sein des trois boards où je siégeais: Central Electricity Board, Waste Management Authority et, pendant un court moment, la Central Water Authority, je touchais Rs 900 par board. Et je me battais tellement pour ces boards que le PM m’a dit une fois: “Mais ce CEB-là est un autre gouvernement au sein du gouvernement on dirait!”. 

C’est une question de conviction personnelle. Etes-vous sur ce board parce qu’il paye bien ou est-ce parce que vous considérez que ce travail est important pour la nation. Le board où j’étais le mieux rémunéré pendant ces 5 ans était le Airports of Mauritius Ltd (AML) où je touchais Rs 12 000. Puis vers fin 2004-2005, j’ai siégé au Mauritius Revenue Authority (MRA) car j’avais suivi le dossier de la douane pour le PM depuis 2001. Et là, je touchais Rs 30 000 par mois. 

Mais attention, pour ces Rs 30 000 qui représentaient le double de tous mes autres boards réunis, je ne me suis pas assis comme un béni-oui-oui approuvant toutes les décisions les plus bancales pour le pays. C’est là que Mme Hanoomanjee et moi avons croisé le fer au sujet du recrutement du directeur de la MRA. Elle avait décidé pour des raisons inavouables que Bert Cunningham, le Customs Comptroller, ferait de l’ombre au syndicat pourri de la douane et à son propre assistant s’il devenait le Directeur Général de la MRA. Elle a tout fait pour l’évincer avec l’aide du Sollicitor General, le beau-frère de l’assistant de la douane.

Je me suis dit je ne vais pas m’asseoir et assister à cette farce de recrutement qui se moque de la bonne gouvernance, et qui mettra en danger la vie de nos enfants à travers la drogue qui passe à la douane. J’ai refusé les Rs 30 000 et j’ai donné ma démission au PM. C’était le board où je touchais le plus. J’aurais pu rester là tranquillement, mais je ne l’ai pas fait. Quand vous êtes un conseiller proche du PM, vous avez beaucoup de tentations et je crains que Gérard Sanspeur soit tombé dans ce piège.


Radio Plus: JMD quelles sont les tentations pour un ''super conseiller'' qui a tant d’influence, quelquefois, même sur des ministres?


JMD: On a la tentation d’avoir la grosse tête. J’entre au gouvernement en 2000 et je travaille pour Paul Bérenger comme Special Adviser. La State Trading Corporation (STC) qui était sous le ministère du Commerce (où le ministre était un MMM) est frappée d’immobilisme. Ce grand paresseux de ministre n’avait qu’un but, celui de prendre l’avion. Il me fallait prendre la STC en main et je me rends compte que la STC est à engloutir la moitié de ma journée. Je ne peux plus travailler pour Paul. Que fais-je? Je délègue. Je cherche un manager en la personne de Ravin Dajee et je conseille au PM de le nommer comme General Manager. La STC marche alors comme sur des roulettes.

J’aurais pu me faire élire le super président de la STC et y rester pendant 5 ans. Mais non, je n’ai pas été tenté par la grosse tête. Même chose pour le CEB. Nous avions un Sud-Africain incapable en la personne de M. Van Niekerk. Qui a poussé Mme Donna LeClerc pour le remplacer comme GM? J’aurais pu essayer de me faire un super chairman du CEB. En ce qui concerne le Commissaire des Prisons, c’est la même chose. J’ai choisi le patron des 12 gouverneurs des prisons de sa Majesté britannique à Londres pour venir travailler chez nous. Vous conseillez votre ministre de choisir les personnes qui siéraient le mieux à la tâche. Et quand je donnais un conseil à Paul sur un candidat, il l’acceptait les yeux fermés. Vous ne venez pas accaparer tous les postes parce que vous avez l’oreille du PM. Je crois donc qu’il y a un peu d’arrogance dans l’attitude de Gérard mais que voulez-vous? C’est humain.

Régime des Jugnauth

Il ne faut pas faire abstraction non plus du fait que nous vivons dans un climat délétère sous le régime Jugnauth. Tous les privilèges sont admis, les salaires exagérés sont la norme. L’affaire Sumputh où une dame qui touche Rs 323,000, a une relation ombilicale avec son ministre, dont la sagesse se résume à “Government is government and government decides!”. Tout devient acceptable et c’est pour cela que le peuple se révolte. Le problème du salaire de Gérard Sanspeur se situe dans un contexte où les Mauriciens en ont marre des passe-droits. Il faut ajouter à cela que ce qui a empoisonné la vie politique récemment c’est que le Conseil des ministres ne sait pas le vendredi qu’il y aura un changement de Premier ministre le lendemain! C’est du jamais vu. Nous savons que c’est constitutionnel et légal, mais ce mépris pour les ministres, les élus du peuple et du peuple lui-même démontre que nous n’avons ni une parliamentary democracy ni un presidential regime. C’est devenu une monarchie et même dans une monarchie constitutionnelle, vous ne voyez pas ce genre de chose. Nous vivons dans une monarchie autocratique comme en Europe au 18e siècle. Dans une telle atmosphère, il n’est pas étonnant qu’une anicroche comme les salaires de Gérard Sanspeur choque tout le monde. 

En ce qui concerne Gérard, il faut dire que, jusqu’à preuve du contraire, c’est un homme intègre. Je préfère un Gérard Sanspeur suivant des dossiers où les terres de l’Etat sont impliquées, plutôt que quelqu’un qui touche bien moins, mais qui a déjà jeté son dévolu sur des terrains pour ses fils, ses filles et autres neveux.

Ayant dit cela, Gérard a aussi ses faiblesses. Il est un grand bagarreur. Quand j’ai travaillé avec lui, il était le patron de la Mauritius Freeport Authority et Prakash Maunthrooa était le patron de la Mauritius Port Authority. Ils ne pouvaient pas se sentir. Si vous les laissiez seuls dans une pièce, ils se seraient étranglés. Cela rendait la vie impossible, car ils étaient tous les deux en charge du Port, les poumons du pays. J’ai eu à m’insérer dans cette équation d’egos, j’y ai mis bon ordre et on a travaillé en bonne entente lors des discussions avec la Banque mondiale et le secteur privé.

Paul Bérenger

Il y a aussi une chose à dire dans ce contexte sur le prime ministerial touch de Paul Bérenger. PRB ne m’aurait jamais permis, même si j’étais assez bête pour le lui demander, de me nommer comme chairperson d’un board. Quand le PM met son personal adviser comme chairperson, il s’expose lui-même à toute dérive qui pourrait s’ensuivre. N’importe quel scandale qui survient dans ce vaste domaine devient attribuable au PM personnellement car c’est son conseiller qui coupe et tranche in fine. De plus, il n’est pas nécessaire pour le conseiller d’être chairperson pour suivre les dossiers importants au sein du board. Sa prestance en tant que représentant du PM lui donne toutes les latitudes d’influencer la bonne marche des dossiers difficiles en évitant les embûches. La seule chose qui diffère est le jeton de présence.


Radio Plus: Quand un conseiller voyage 15 fois en 2 ans, 4 voyages durant le seul mois de juin, quel temps a-t-il pour siéger sur les boards et s’occuper de son ministère?

JMD: Malheureusement, il y a un laisser-aller de ce genre dans tous les gouvernements. Le per diem qui accompagne les voyages est comme une loterie qui part et qui revient. Je ne peux que vous parler de mon expérience personnelle à ce sujet. Durant les 5 dernières années durant lesquelles j’ai travaillé avec Paul c.à.d le gouvernement de 2000-2005, j’ai fait deux voyages à Londres. Le premier m’a permis de recruter le commissaire des prisons en la personne du chef de tous les gouverneurs de prisons de Londres. Une autre mission à Londres, avec le présent Financial Secretary, consistait à renégocier le management contract que l’Aéroport de Maurice (AML) avait signé avec la British Airways, contrat que les policy makers du gouvernement avaient décidé de résilier. Cette même mission me permit d’avoir des réunions importantes sur notre importation de ciment. Ensuite, ma troisième et dernière mission eut lieu au Sud Est Asiatique pour la pension. Ce sont les trois seules missions que j’ai effectuées en cinq ans au gouvernement.

Je suis entièrement d’accord avec l’implication de votre question. Tous les matins, un PM ou un ministre des Finances tient une réunion où il distribue le travail à ses proches collaborateurs. Comment pouvez-vous lui être utile dans ce processus si vous passez votre temps à voyager. Et de plus, siéger sur 7 boards? Non. Ce n’est pas sérieux.

C’est ainsi que je pense que Gérard Sanspeur se donne un mauvais profil. Je vous aurais dit jusqu’ici que Gérard est un gars bien, mais là, en ayant la grosse tête et en ayant une certaine arrogance, il est en train de perdre l’humilité du sérieux haut cadre du gouvernement qu’il était jusqu’ici. C’est dommage car il avait du potentiel. Comme le disait, un Permanent Secretary dans le temps: « Sans peur mais pas sans reproche » .

Defi Plus: Dernière question JMD, on entend souvent dire que ce PM creuse sa propre tombe à travers les conseillers qu’il a choisis. A quel point est-ce vrai?

JMD: Vous vous rappelez que Navin avait une trentaine de conseillers. Il avait des conseillers pour se donner un certain genre. Est-ce que vous voyez un Navin Ramgoolam s’entretenir avec un conseiller en environnement ne serait-ce que 30 minutes par semaine? C’est mal le connaître. 

Donc, la première catégorie de conseiller est celui qui se tourne les pouces. La deuxième catégorie de conseiller est celui qui connaît très bien les faiblesses et les penchants de son ministre, que ce soit en matière politique ou autre. Saisi d’un dossier, il conseille au ministre de suivre exactement la voie qu’il sait être celle que préfère le ministre. Et ce genre de conseillers se ramasse à la pelle. Ils ont l’instinct de survie et leur espèce est loin d’être menacée. La dernière catégorie consiste en professionnels qui flirtent constamment avec le danger en conseillant exclusivement au ministre de suivre la voie qui optimise le mieux-être de la collectivité, le peuple mauricien. Cette voie est rarement celle qui plaît aux groupuscules les plus vocaux. Ce conseiller vient dire à son ministre ce qu’il ne faut pas faire ou ce qu’il fait n’est pas bien.

Donc si vous me dites que les gens émettent l’hypothèse que le PM actuel va aller à sa perte à travers ses conseillers, il est évident qu’il prête l’oreille à des conseillers qui ne méritent pas sa confiance.

J’ai déjà eu cette conversation avec Paul Bérenger. Je lui ai dit : “Je préférerais que tu me vires parce que je t’ai opposé sur un point, plutôt que de te laisser tomber dans un trou sans te le dire”.

Si un PM ne peut s’entourer de personnes honnêtes, franches, pas des couards, pas des lâches, mais des gens qui, tout en le respectant, l’opposent là où il se doit, il est normal qu’il tombera dans un trou. Je ne connais pas très bien le PM actuel donc je ne peux faire de commentaire. Mais comme je vous ai dit plus tôt, le seul fait qu’il donne autant de boards à Gérard démontre qu’il a une confiance infinie en lui (et je ne suis pas à dire que sa confiance est mal placée) et très peu de confiance dans les autres personnes qui l’entourent.



15 November 2015

Jean-Mée Desveaux: « Une telle législation était longtemps attendue »

LOI SUR L’ENRICHISSEMENT ILLICITE 

Le Defi Plus du 15 novembre 2015

Dans l’émission «Au coeur de l’info», sur Radio Plus samedi, l’ancien Special Adviser de Paul Bérenger s’est montré très sarcastique, surtout à l’égard des avocats, dans ses commentaires sur le Good Governance and Integrity Reporting Bill. 

Jean-Mée Desveaux est d’avis qu’une « telle législation était attendue depuis longtemps » et « ne comprend pas la levée de boucliers contre » le Good Governance and Integrity Reporting Bill. Il dit regretter que les gens « ne cessent de parler de loi Bhadain ». Certes, précise-t-il, « le comportement de ce ministre laisse à désirer, mais est-ce une raison pour rejetter le projet de loi ? »

Jean-Mée Desveaux révèle avoir « des réserves » sur la façon dont le gouvernement traite le Directeur des poursuites publiques (DPP), qui est aussi concerné par le projet de loi, « mais cela ne m’empêche pas de dire qu’une telle loi est une nécessité ». À ceux qui s’y opposent, l’observateur leur demande s’ils « voient » réellement ce qui se passe dans le pays.

Pour Jean-Mée Desveaux, le principal grief des avocats regroupés au sein du Bar Council est qu’ils « souhaitent que le wealth monitoring demeure sous le droit pénal, alors qu’il sera placé sous le droit civil dans la législation ». Il a aussi évoqué les pratiques de certains avocats.

Il a rappelé que l’Australie et la Nouvelle-Zélande ont voté une loi similaire et que la Banque mondiale utilise un système basé sur le droit civil pour traquer les biens mal acquis. Pour lui, il est « farfelu » de dire que cette législation représente une menace uniquement pour les politiciens de l’opposition.

L’ancien Special Adviser du Premier ministre Paul Bérenger approuve aussi la saisie conservatoire des biens d’un suspect. « S’il en était autrement, il aurait eu l’occasion de les vendre », souligne-t-il, tout en précisant que « ce pouvoir aurait dû se retrouver entre les mains du DPP ».

Sur le seuil de Rs 10 millions à partir duquel un ordre de saisie peut être demandé, Jean-Mée Desveaux soutient que, contrairement à ce que disent les détracteurs du projet de loi, la Mauritius Revenue Authority continuera à enquêter et elle est tenue par la loi de rapporter tout cas suspect aux autorités.

Sur la rétroactivité à sept ans que le gouvernement souhaite, Jean-Mée Desveaux affirme qu’il est « ridicule » que les autorités ne s’occupent pas des personnes qui se sont enrichies illégalement. Il trouve que le Premier ministre « a eu le courage de venir de l’avant avec une telle législation, malgré le fait qu’il pourrait, un jour, perdre le pouvoir ».

À ceux qui souhaitaient que la rétroactivité soit rallongée jusqu’à 1968, il explique qu’il n’est pas nécessaire d’avoir une majorité de trois quarts pour le faire. « Sir Anerood Jugnauth a ouvert une brèche qui permettra à tout gouvernement souhaitant nettoyer le pays de le faire à partir d’aujourd’hui. » Jean-Mée Desveaux estime que ceux qui n’ont rien à se reprocher n’auront rien à craindre de cette législation.

18 September 2015

Le drame d'Ivan

Par Jean-Mée DESVEAUX
l'express du 18 septembre 2015

La bataille d’Ivan Collendavelloo contre la manipulation outrancière de contrats du CEB confirme son rôle comme l’héritier de son ancien leader dans la bataille contre la fraude et la corruption. Saura-t-il mieux faire que lui?


NOTRE absence du pays et donc de ces colonnes durant une année nous impose un préambule important. Rien de ce qui suit ne vise à diminuer le mérite d’Anerood Jugnauth d’avoir sauvé le pays des griffes de Navin Ramgoolam durant deux septennats d’immunité totale. L’état dans lequel il a laissé les institutions du pays au lendemain des élections générales nous permet tout juste d’imaginer la déliquescence dans laquelle Maurice aurait alors sombré. Parmi les «miracles» dont SAJ pourrait se vanter, il est clair que celui-là est le plus grand. 

Comme on pouvait le constater dans les deux articles écrits contre l’infamie d’une deuxième république à la Ramgoolam-Bérenger à la veille des échéances électorales, je fus de ceux qui ne croyaient pas au miracle.

Est-ce à dire que j’ai viré avec les autres «mam»? Pas si sûr. Pourtant, contrairement à beaucoup de critiques du gouvernement, je ne trouve pas exagéré l’effort que fournit SAJ à démanteler les com-bines des apparatchiks rouges et à poursuivre en justice ceux qui se sont abreuvés du sang de la République pendant une décennie. Les politiciens mauriciens ont trop longtemps observé l’omerta et l’Alzheimer à chaque changement de gouvernement. C’était devenu une assurance qu’ils prenaient vis-à-vis du peuple, qu’ils ne seraient pas non plus amenés à rendre des comptes le jour où le repas serait desservi. Il était temps que cela cesse. Que cela prenne parfois l’apparence d’une chasse aux sorcières aux yeux peu habitués des Mauriciens n’est pas surprenant. Ce qui surprend pourtant c’est que SAJ ait ainsi changé la règle du jeu au grand détriment de Pravind le jour où celui-ci perdrait le pouvoir après l’avoir obtenu et longuement conservé. Maurice ne peut que se féliciter de cette avancée.

Malheureusement l’habitude est une seconde nature et cela prend un temps infini à changer les mœurs d’un parti politique gangrené par des décennies de pouvoir débridé à la tête du pays. Le MSM s’est trop longtemps acoquiné d’affairistes tels les membres de la famille de l’ex-ministre transfuge Seetaram (Sarako et téléphérique des Sept Cascades sur les terres du Central Electricity Board (CEB) pour pouvoir les congédier et se refaire une vertu du jour au lendemain. C’est ainsi que le très honorable Bashir Jahangeer, qui a longtemps sévi autour des gros contrats du CEB et celui de la Wastewater Management Authority (WMA) en tant que représentant de la firme Asea Brown Boveri (ABB) devient aujourd’hui l’apparatchik orange responsable du dossier énergétique. Le député a ré- cemment accusé Ivan Collendavelloo, ministre de l’Énergie, d’avoir produit un appel d’offres relatif à l’achat des moteurs pour la station de SaintLouis «taillé sur mesure pour deux fabricants de moteurs». Le VPM a rétorqué «peut-être que Bashir Jahangeer aurait aimé que je lui dise de ne pas s’inquiéter et que c’est lui qui aura le contrat… Personne n’a le droit de se servir de sa position (de député) pour (faire avancer) ses propres intérêts»

La bataille que livre Ivan Collendavelloo contre la manipulation outrancière des gros contrats du CEB par des «vested interest», confirme son rôle comme l’ultime héritier de Paul Bérenger, son ancien leader, dans la bataille contre la fraude et la corruption. L’affrontement entre l’honorable Jahangeer et le VPM Collendavelloo reflète fidèlement l’opposition entre deux philosophies et deux visions de la politique. C’est un combat entre le militantisme traditionnel et le crony capitalism du MSM et du Labour. Un combat mené par Paul Bérenger pendant 40 ans avant qu’il ne laisse tomber le flambeau dans la fange ramgoolamienne. Un combat qui avait atteint son apogée durant les glorieuses années où le leader MMM était à la tête du gouvernement et où M. Jahangeer livrait bataille, en tant que représentant de ABB, contre deux «bastions» MMM : les conseils d’administrations du CEB et celui de la WMA.

La bataille épique allait avoir lieu autour du contrat de tout-à-l’égout de Montagne Jacquot d’une valeur d’environ Rs 750 millions. Paul Bérenger était PM alors que Pravind Jugnauth, leader du MSM, parti de M. Jahangeer, était ministre des Finances. L’offre de la firme que représentait M. Jahangeer était la moins disante d’environ Rs 17 millions. Le hic était qu’elle accompagnait son offre d’une série de conditionnalités et de «variations» non conformes aux spécifications techniques et financières du document d’appel d’offres. Si ABB devait satisfaire les spécifications, son offre augmenterait par Rs 50 millions à Rs 100 millions. Invitée à la table des négociations par la WMA, les discussions avec ABB durèrent un temps infini durant lequel, dans un jeu du chat et de la souris, le faux moins-disant enlevait une conditionnalité durant les discussions avec le tender committee pour en rajouter une autre à la veille de l’octroi du contrat par le Board de la WMA. Après que la WMA ait reçu l’assurancce qu’ABB avait enfin compris que le contrat ne lui serait pas octroyé si elle n’enlevait pas toutes les conditionnalités, M. Jahangeer revint à la charge sur la formule de cost escalation et de la valeur des devises impliquées dans son offre. 

Après l’avoir analysée, le tender committee de la WMA rejeta cette nouvelle ruse d’ABB qui était cousue de fil blanc lorsqu’un beau jour, le Conseil des ministres, dans sa grande sagesse, jugea que le meilleur arbitre sur la question était nul autre que le secrétaire financier de Pravind Jugnauth. La WMA fut donc dessaisie du dossier. Echec et mat. Il était clair que le contrat allait vers le faux moins-disant ABB de Jahangeer. Nous allions perdre la bataille de la transparence que nous avions menée durant de longs mois. La magouille allait vaincre la bonne gouvernance et le comble était que cela se faisait avec l’assentiment du Conseil des ministres. 

Dans un sursaut de désespoir, l’état-major de la WMA (Chairman John Couve, GM M. Keroff, conseillers techniques Dr Allan Samsoon et Jug Sanchurn, et votre tout dévoué, membre du conseil d’administration) se réunit in camera. La décision fut prise de faire parvenir au plus vite et en conformité avec le cadre légal et réglementaire, le dossier brûlant au Central Tender Board (CTB) de M. Baguant et qu’en attendant, les membres présents à la réunion ne rencontreraient ni ne prendraient de coup de fil de personne. Un témoin, présent à la réunion où Pravind Jugnauth apprit que le dossier était au CTB, rapporte qu’il était effondré, demandant seulement: «Il n’y a plus rien qu’on puisse faire ?» La réponse était négative. Le CTB jugea la dernière ruse d’ABB irrecevable et octroya le dossier au vrai moins disant.

Ce fut l’occasion pour nous de constater qu’un Conseil des ministres qui oppose ainsi ceux qui mènent le combat de la bonne gouvernance, ne mérite pas qu’on se décarcasse pour lui. Le temps était venu pour nous de démissionner de la WMA, ce que nous fîmes. Cela fut aussi l’occasion pour le conseiller que je fus de rappeler à mon patron, le Premier ministre, qu’il y a une ligne que même le Cabinet n’a pas le droit d’outrepasser. Il avait jugé plus important de ménager la susceptibilité du MSM, alors qu’au sujet de la Centrale du Sud, à la veille de son investiture, il avait su opposer SAJ pour soutenir la bonne marche du processus d’appel d’offres. Est-ce qu’Ivan saura faire mieux ? On le saura très vite car l’honorable Jahangeer a promis d’aller chercher l’appui de Pravind Jugnauth contre le VPM.

L'express a tenté d'avoir la version de Pravind Jugnauth et de Bashir Jahangeer. Ce dernier a fait savoir qu'il se trouve à l'étranger et ne peut répondre, alors que le leader du MSM est injoignable.

26 November 2014

So long, Raj

Par Jean-Mée DESVEAUX
lexpress du 26 novembre 2014

Les nombreux patients qui ont visité son cabinet à La Louise se rappelleront de Raj Roy comme du pionnier de la chiropraxie à Maurice. Ils se souviendront de sa grande douceur, son cœur surdimensionné, et son dévouement. En ce qui me concerne, Raj, dont je suis fier d’avoir été le professeur au Collège du Saint Esprit dans les années 70, est le plus proche alter ego qu’il m’a été donné de rencontrer dans ce pèlerinage qu’on appelle la vie. Sa disparition équivaut donc à la perte d’une amitié très rare.

Après des études de chiropraxie en France, aux Etats-Unis et en Australie, Raj décide de revenir au pays natal en 1992. C’était un choix naturel pour ce patriote hors pair dont le plus grand rêve était de contribuer à l’avancement du pays.

Doté d’une belle intelligence et d’une intégrité hors du commun, Raj Roy n’allait pas tarder à trouver pénible le parcours du combattant auquel est confronté tout professionnel qui essaie, tant soit peu, de sortir du sentier battu au sein de notre île. Il me décrivait l’arrogance avec laquelle le ministre Jeetah le reçut quand il vint lui présenter son projet de loi pour régulariser le métier de chiropraxie au pays.

Raj savait surtout distinguer le bon du mauvais et son incapacité de pratiquer la langue de bois lui fit beaucoup d’ennemis. Contrairement à Messieurs Ramgoolam et Bérenger qui les laissent lâchement sévir, Raj reconnaissait dans la Voice of Hindu, le plus grand cancer qui menace de ronger la structure même de notre société. Il les opposa de tout son être, mais il était seul dans une île peuplée de lâches politiciens et de leurs suiveurs. Un matin, ce qui devait arriver dans ce no man’s land qu’est devenue Maurice, arriva : sa fille de 14 ans se fit braquée et menacée par des malfrats sur le chemin du collège. Raj n’eut d’autre choix que de faire sa femme et sa fille prendre le prochain avion pour Stockholm et mettre fin ainsi à son rêve mauricien qui avait tourné au cauchemar.

Il y a quinze jours, Raj prenait à son tour l’avion pour Stockholm, laissant derrière lui le pays qu’il avait voulu enrichir de sa façon. Je l’avais conduit ce jour-là pour écouter un orchestre à Quatre-Bornes auquel il participait de temps en temps. Ils avaient joué ses morceaux favoris, tels A brick in the Wall de Pink Floyd. Nous sentions tous qu’il y avait quelque chose de fatidique dans l’air. Je lui écrivis le sms qui suit alors qu’il était dans l’avion à onze heures, ce dimanche soir. C’était la dernière note que je lui écrivis car il s’est éteint à Stockholm jeudi.

''Dear Raj, in addition to everything else we have in common, we share your experience tonight of leaving this little rock so many times with hate or despair only to come back with hope and the ambition to make things better for all these souls we don't even know. We know deep down we are not like the others. While it gives us pride, we often feel it would be so much easier if we were. Horses, women, power, money make them tick. An old man who gets justice at last is what turns us on. We didn’t choose. “There’s a divinity that shapes our ends, rough hew them how we will.’’ My life was enriched by having you as a friend, Raj.''

18 October 2014

Pour Jean-Mée Desveaux 4 des mesures annoncées par l’alliance Lepep coûteront Rs 11,2 milliards

Le Defi du 18 octobre 2014


Les 12 mesures annoncées dimanche 12 octobre par sir Anerood Jugnauth lors du meeting de l’alliance Lepep ont été passées en revue dans l’émission « Au cœur de l’Info » sur Radio Plus samedi 18 octobre.

Ces mesures, parmi la hausse de la pension de la vieillesse à Rs 5 000, la baisse du prix du diesel et de l’essence et l’introduction d’un salaire minimum, sont-elles réalistes et réalisables ? Interrogé à ce sujet, Jean-Mée Desveaux, ancien conseiller de Paul Bérenger au Bureau du Premier ministre, affirme qu’elles sont « insoutenables pour l’économie ». 

Chiffres à l’appui, Jean-Mée Desveaux indique que quatre des mesures annoncées par l’alliance Lepep [hausse de la pension de vieillesse, baisse du prix du diesel et de l’essence, introduction du salaire minimum et construction de 2 000 logements pour les pauvres] coûteront environ Rs 11, 2 milliards à l’État. 

D’après ses analyses, la hausse de la pension de vieillesse nécessitera un fonds de Rs 3,5 milliards ; la baisse du prix du diesel et de l’essence nécessitera un financement de Rs 1,5 milliard ; l’introduction du salaire minimum coûtera Rs 5,2 milliards et la construction de 2 000 maisons annoncées par Xavier-Luc Duval pourrait s’élever à Rs 1 milliard. 

« Tous ces chiffres ne disent rien. Il faut obtenir la dimension de ce que ces chiffres représentent. Je vais donner leur ordre de grandeur : en 2013 l’État n’a recueilli que Rs 5 milliards à travers l’Income Tax. Pour ce qui est de la Corporate Tax, l’État a recueilli Rs 9 milliards. Les mesures de SAJ coûteront elles Rs 11,2 milliards. Comment pourront-ils faire une nouvelle dépense de Rs 11,2 milliards alors que le ministre des Finances pressenti par l’alliance Lepep [Vishnu Lutchmeenaraidoo] a dit qu’il n’augmentera pas la taxe ? » s’interroge Jean-Mée Desveaux. 

03 October 2014

Ces hommes qui nous gouvernent

Par Jean-Mée DESVEAUX
l'express du 3 octobre 2014
 
La politique est sans nul doute le plus noble métier dont un être humain puisse rêver. Aucune autre profession, en effet, ne permet à un homme de toucher tant d’êtres humains à la fois, d’améliorer leur niveau de vie, de maximiser leur sécurité, d’assurer l’avenir de leurs enfants et de créer un espace où il fait bon vivre. Pour cela, il est intelligent, foncièrement honnête, laborieux et fait immanquablement passer l’intérêt de ses concitoyens avant les siens.
Comment donc expliquer que chez nous, des politiciens de tous bords soient, à peu d’exception près, des hommes et des femmes parmi les plus abjects et méprisables que le pays contient ? Il y a plusieurs hypothèses possibles. Il se pourrait qu’à Maurice, la politique allèche les vauriens de tout genre. Il y a certainement pas mal d’honorables exemples au Parlement qui aideraient à fortement soutenir ce point de vue. Serait-ce, alternativement, parce que l’environnement politique à Maurice est si toxique que tout un chacun perd inéluctablement son idéal en devenant politicien ? S’il y a suffisamment de parlementaires dans cette catégorie pour soutenir cette approche, la question demeure la cause de cette toxicité.

L’origine de ce mal réside, en premier lieu, dans le morcellement que fait la politique de la population mauricienne. La carrière d’un homme politique à Maurice n’est pas axée autour du service des citoyens de la République dans leur ensemble. Dès qu’il devient membre d’un parti politique, on s’attend à ce qu’il oeuvre pour le segment de la population avec lequel il partage des liens ethniques. Sa circonscription sera choisie selon ce critère réductionniste et il aura pour électeurs des coreligionnaires à qui il fera croire, qu’à ses yeux, leur fortune est désormais aussi importante que la sienne. Ce que cela signifie vraiment n’apparaîtra que bien plus tard : son enrichissement personnel supplantera dorénavant toute considération du bien-être de ses mandants. Le tour est joué. Il peut dorénavant ouvertement asseoir la prééminence de ses intérêts personnels en faisant accroire qu’il oeuvre pour les siens. Sa circonscription a d’abord pris le dessus sur les intérêts nationaux. Ensuite, ses intérêts et ceux de ses coreligionnaires ne faisant plus qu’un, son enrichissement personnel leur permet le doux plaisir de vivre sa grande opulence par procuration.

Un des exemples les plus déroutants de ce phénomène est la dévotion que portent nos compatriotes d’une certaine caste, depuis plusieurs générations, vis-à-vis de l’enrichissement de la famille Seetaram, par le biais de l’État. Cette famille d’hommes d’affaires est véritablement remarquable.

TRAITEMENT PRIVILÉGIÉ

Le jeune Jim a obtenu un traitement privilégié aux mains du ministre Alan Ganoo pour implanter le projet de téléphérique des Sept Cascades sur les terres du CEB. C’était pour inciter Jim à poser sa candidature sous la bannière de l’alliance MSM/ MMM à Montagne-Blanche. Le même Jim, devenu ministre MSM, convoquera une réunion de famille avec son frère Shyam et son père Iswardeo, ancien Speaker, pour déterminer le choix politique que Jim devrait prendre afin d’optimiser la fortune du clan. Faisant acte d’apostasie vis-à-vis des Jugnauth, Jim devint un transfuge au profit des travaillistes, auprès desquels il est encore ministre. Paul Bérenger a laissé entendre durant la semaine que le cas du Téléphérique des Sept Cascades sera revu s’il est élu. Il n’a pas ajouté si les terrains et autres faveurs de l’État vis-àvis du projet de Sarako, entreprise d’énergie photovoltaïque que pilote Shyam à hauteur de Rs 1,2 milliard, fera partie de cet audit du patrimoine de l’État. Le retour de la famille Seetaram au bercail travailliste avait été motivé par ce projet qui a beaucoup profité des largesses du gouvernement travailliste depuis deux ans. L’audit auquel se réfère le leader mauve pourrait aussi chiffrer les prêts octroyés par les banques de l’État au patriarche de la famille il y a quelques décennies. Ce qui laisse pantois dans cette affaire c’est comment diantre certains de nos concitoyens ont pu succomber au leurre d’une famille d’affairistes dont le souci pour leur bien-être rivaliserait facilement avec celui que portait George Bush Jr à celui des sinistrés du Mississippi après Katrina.

Passant en revue notre Parlement, essayant d’obtenir un échantillon représentatif, il nous faut admettre qu’il y a aussi là des hommes qui ont abordé une carrière politique après avoir atteint les sommets de la réussite professionnelle. Côtoyant les nombreux colleurs d’affiches et autres suiveurs dont la notoriété n’aurait jamais dépassé l’honneur d’avoir siégé au comité central ou autre assemblée de délégués de leur parti, il y a les docteurs Rashid Beebeejaun et Vasant Bunwaree. Ce sont là deux spécialistes en médecine qui n’ont pas chauffé les bancs des universités du ministre Jeetah. Pédiatre et cardiologue, ce sont des hommes qui auraient honoré n’importe quel pays de leur choix s’ils avaient voulu un jour émigrer. Ils se seraient fait de l’or en Europe, en Amérique ou en Australie. Ils se défendaient pas mal du tout financièrement avant de tomber dans la caraille politique. Je me souviens du pédiatre de mon fils comme étant, à mes yeux, le professionnel le plus accompli des années 80 et il en va de même pour le Dr Bunwaree.

Parmi les hypothèses que nous avancions en haut, il est évident que ces deux hommes sont les victimes du caractère toxique de la politique mauricienne. Tout le monde vieillit. Ce n’est pas un crime, c’est la condition humaine qui l’impose. Mais ces deux-là vieillissent mal, très mal ! Quand nous voyons le tableau pathétique de ces deux ministres, nous savons que nous sommes dans une drôle de gérontocratie.

L’honorable Beebeejaun sied parfaitement l’hypothèse du politicien choisi pour des raisons ethniques à défendre les intérêts de ses coreligionnaires dont il aspire à être le chef de tribu. Comme dans la théorie précitée, il ne s’est jamais battu pour les citoyens mauriciens car ce n’était pas son rôle. Ce qui pourrait étonner par contre, c’est qu’il ne se bat pas non plus pour ses distants coreligionnaires. Ayant pris l’arbre pour la forêt, il se bat inlassablement pour que pousse ce chêne à l’ombre duquel ne pousseront dorénavant que des saules. L’honorable Beebeejaun aspire aujourd’hui à établir sa dynastie à travers un de ses fils. Le ministre Bunwaree, encore plus pathétique que son collègue, est devenu la risée du monde politique. En proie à des aspirations qu’on attribuerait à un âge moins canonique que le sien, son ministère subit les soubresauts typiques d’un lieu où les passions mal gérées prévalent sur la raison.

Il y a ensuite les nouvelles recrues du MMM post 2005 avec lesquelles je n’ai pas eu la chance de travailler. Je n’avais pas cru Paul Bérenger capable de renouveler son équipe de vétérans essoufflés. Ce n’était pas faute d’essayer. Mais il l’a fait. Ces nouveaux hommes et femmes étaient du calibre à rendre le pays très fier d’eux, ce qui n’est pas mal quand on sait comment Paul Bérenger peut avoir la main malheureuse dans ses choix de candidats.

Mais que voyons-nous depuis ? Des hommes apeurés, timides, suiveurs, terrifi és de regarder leur chef dans les yeux et de lui dire qu’il déconne sérieusement quand il le mérite. Incapables de maintenir leur autonomie intellectuelle, ils hypothèquent leur réputation, jusqu’ici intouchable, en faisant, sous la houlette et selon l’humeur du vieux chef mauve, par ici des courbettes devant un MSM infect ou, par là-bas, un Ramgoolam incapable de changer de moeurs politiques. Devenu de la bagasse politique sous le pressoir anti-démocratique du führer mauve ( à qui revient exclusivement le choix des candidats aux prochaines élections), ils sont devenus des politiciens fantoches qui retournent chez eux en évitant le regard interloqué de leurs conjoints qui ne les avaient jamais imaginés aussi lâches.

10 September 2014

Le silence des agneaux

Par Jean-Mée DESVEAUX
L’express du 10 septembre 2014

PENDANT près d’un demi-siècle, l’île Maurice a poursuivi son développement malgré les divagations et ater­moiements de ses politiciens. En vigueur depuis 1968 et au­jourd’hui fiable et bien huilée, la constitution qui sous-tend la machine de l’État, a permis le développement d’une île Mau­rice prospère. Il est vrai que le pays a, pendant ce temps, choisi de regarder ailleurs, alors qu’une part du gâteau natio­nal finissait dans les poches de l’élite gouvernante, dont le patrimoine vient aujourd’hui chatouiller les sommets jadis exclusivement réservés à nos barons sucriers. Mais, bien assise sur les rails posés par le Fonds monétaire internatio­nal, scrutée par l’Union euro­péenne et la Banque mondiale, l’économie du pays était ino­culée de la politique de nos rois fainéants qui préféraient, du reste, passer le plus clair de leur temps à diviser le pays le long de clivages ethniques à des fins électorales éphémères.

Cette stabilité disparaî­tra avec les prochaines élec­tions qui, sans exagération aucune, seront, et de loin, les plus importantes que le pays ait connues depuis l’indépen­dance. Il ne sera plus question, cette fois, de choisir le moins pourri ou le moins incom­pétent comme le pays l’a fait jusqu’à présent. Il s’agira de choisir entre la stabilité consti­tutionnelle, condition sine qua non d’un État socialement et économiquement viable d’une part, et d’autre part, un nou­veau système électoral qui n’a jamais vu le jour sur la planète terre. Que ce système, qui se­ra l’apanage du Dodo Land, est fait sur mesure et procède du cerveau de deux hommes, qui ont un passé riche en dé­saccords et en conflits, permet d’évaluer l’espérance de vie du brain child qui sera le leur à ché­rir et au peuple mauricien à en­durer bien après leur départ. Le dommage collatéral est que l’île Maurice perde, d’ores et déjà, l’image du pays politiquement stable où les FDI affluent et où le political risk premium est au plus bas.


 Dans une démocra­tie parlementaire, un parti qui prétend accéder au pou­voir commence par établir sa crédibilité à travers un pro­gramme qui démontre son aptitude à gouverner. Cela se fait de façon antagoniste avec, pour adversaire, le parti oppo­sé, dont le programme est exa­miné à la loupe. Au terme de ce débat d’idée, le pays juge la hiérarchie de priorité des pro­grammes ainsi que la trempe des hommes qui prétendent les mettre en oeuvre. Il arrive (très rarement) que deux partis politiques majeurs, au lieu de se soumettre au choc antagoniste et adversarial, décident plutôt de lier leur vision et donc leur avenir comme le font, en ce moment, le PTr et le MMM. Quand cela arrive, c’est inéluc­tablement pour s’assurer que le pays ne soit divisé à la veille d’une guerre, d’un cataclysme naturel ou d’autres menaces hors du commun. La menace passée, ils reprennent chacun leur rôle de chien de garde «to keep the other bastards honest».

ALLIANCE ATYPIQUE

Or, dans le cas qui nous concerne, le MMM et le PTr n’ont jusqu’ici absolument rien offert de concret qui expli­querait le besoin d’une alliance atypique (si ce n’est antidémo­cratique) entre nos deux plus grands partis politiques. De quelle grande menace peuvent-ils bien vouloir protéger le pays qui ne puisse se conjuguer en une explication claire devant le parterre de journalistes à Cla­risse House ? Au lieu de cela, le pays a eu droit à des inani­tés telles «l’unité de la nation arc-en-ciel» qui n’est, que nous sachions, pas menacée ou en­core «l’approfondissement de la démocratie» qui, elle, l’est très certainement. Comment, dès lors, ne pas conclure que la seule menace qui pèse sur ces deux chefs de partis est bien cette épée de Damoclès d’une joute électorale free and fair qui les opposerait et qui, avec une probabilité de 40 % à 50 %, risquerait de reléguer l’un des deux partis au carreau canne proverbial lors des prochaines élections. Fatigués, trop vieux pour se réinventer, incapables de propulser la nation vers de jours meilleurs sur la base d’un programme ambitieux mais réalisable, devenus trop mous pour ce stress du jeu démo­cratique qui leur paraît comme une roulette russe, ils s’allient en fait parce qu’ils sont convaincus que ce n’est qu’à ce prix qu’ils optimisent leur chance de sur­vie. Le réel adversaire est deve­nu ni plus ni moins le peuple mauricien lui-même qui, dans l’exercice insolent de sa prérogative démocratique, les a, tous deux, maintes fois, fait mordre la poussière électorale. On a donc recours à un stra­tagème constitutionnel pour neutraliser la libre expression de cette souveraineté populaire qu’on transfère ipso facto à un Bokasa indianocéanique et à son sous-fifre.

Deux faits remarquables relatifs à la nouvelle constitu­tion doivent être relevés. 1) Ce sera la première fois, hors d’Afrique et de ses républiques bananières, qu’un changement constitutionnel aussi drastique est motivé par le malaise d’un PM vis-à-vis de ses pairs pré­sidentiels à l’occasion des fora internationaux. 2) Sous l’effet de la terreur (à moins que ce ne soit du mépris) de la vox populi, le PTr et le MMM in­fligent une cinglante humilia­tion aux électeurs mauriciens. Dans une vraie démocratie, le changement constitutionnel qui précède l’avènement d’un président au suffrage universel, le choix entre un quinquennat et un septennat, la renouvela­bilité ou non du mandat pré­sidentiel, la balance du pouvoir entre PM et Président, entre autres, sont soumis à la volon­té du peuple à travers un réfé­rendum. Ici, le pays est invité, plutôt, à donner un blanc-seing aux prochaines élections à l’al­liance PTr/MMM qui, avec une majorité de trois quarts, apportera les changements que le peuple de moutons que nous sommes ne saurait adju­ger. Silence, on égorge !

Est-ce que ce qui précède n’est que les émanations d’une sinistrose chronique ? N’y a-t-il aucun aspect positif dans ce Remake 1995 par rapport au Remake 2000 que je n’ai, per­sonnellement, pas eu de cesse de critiquer jusqu’à son implo­sion ? Avec le regard d’un vé­téran de ces deux alliances, je n’hésite pas à lancer un soupir de soulagement que tout ava­tar du clan Jugnauth est éclipsé de la scène politique pour un bon bout de temps. Certaine­ment assez longtemps pour que SAJ ne puisse plus se pré­senter comme une alternative physiquement crédible. C’est un avantage de taille mais est-ce suffisant ?

AIRWAY COFFEE

Le crony capitalism, qui a été la marque des gouverne­ments mauriciens successifs, n’a pas pour autant disparu du rang des rouges. Si le sup­port électoral de Paul Bérenger représente un capital électo­ral certain pour le PTr (et vice versa), une valeur ajoutée du leader mauve reste son au­ra, qu’il a su conserver du politicien propre dans l’opi­nion publique. Si son vil flirt avec le MSM, après les avoir lui-même cloués au pilori, a quelque peu souillé ce blason, on peut toujours compter sur la mémoire toujours géné­reuse du peuple admirable. Le leader du MMM n’a-t-il pas lancé avec hardiesse à Cla­risse House qu’un des axes du nouveau gouvernement sera «a relentless fight against fraud and corruption!»? Ce slogan si cher aux Mauriciens en 2014 aurait certainement gagné en crédi­bilité si le leader mauve avait poursuivi «and we shall start forthwith by reviewing the tender procedures governing the alloca­tion of the Airway Coffee at the airport!» Cela, il ne le pouvait pas. Pas plus qu’il ne lui était permis de montrer son achar­nement au travail dominical en 1997. Cette gêne risque fort de miner le rapport entre ces deux partenaires une fois la lune de miel terminée.

La période de transition durant laquelle NCR sera PM et PRB Deputy PM sera suf­fisante pour nous convaincre que Navin pourra un jour pas­ser un petit coup de fil à Paul l’instruisant qu’il présidera le prochain conseil des mi­nistres sans que ce dernier ne soit transporté d’urgence aux soins intensifs le plus proche. Si cette période transitoire pouvait les convaincre de faire acte d’humilité et de conserver leurs pauvres titres de PM et de DPM, le pays en sortirait cer­tainement gagnant.