JM et les chefs coutumiers de la République démocratique du Congo

15 September 1978

Les enseignants réclament un statut conforme à leurs responsabilités


Mme Monique Orian, Mme Patricia Hookoomsing et M. Lewis Mangar.


L'EXPRESS inaugure aujourd'hui une méthode d'interview qui consiste à permettre à ses lecteurs de prendre une part active dans le déroulement d'un débat qui les concerne. Pour ce premier essai, cette méthode a déjà reçu la pleine participation du public. Elle vise à établir un éventail de questions qui reflète celles que se posent les Mauriciens à propos des problèmes qui les assiègent. Il va de soi, cependant, qu'un tri des questions est nécessaire et que la représentativité des questions choisies dépend finalement du nombre de participants.
 
En ce qui concerne l'interview d'aujourd'hui, la question centrale qui découle du débat semble être le droit de certaines catégories de travailleurs à l'action syndicale. Suite à la réaction qui a suivi l'arrêt de travail des professeurs des écoles confessionnelles, Mme Orian, présidente du Secondary and Preparatory Schools Union, aborde ici les questions qui lui sont posées avec autant de conviction que de fermeté.

Pour Mme Orian, il est inadmissible de reléguer les professeurs dans une seconde zone économique compte tenu du rôle que jouent les membres de cette profession dans la société. La présidente de la SPSTU estime que le statut social du professeur dépend beaucoup de l'égard qu'il reçoit de la société, d'où l'importance du facteur économique de sa juste rémunération. L'image du professeur intellectuel qui ignore tout de la vie pratique a causé un tort immense aux membres de cette profession. C'est ce que le comité exécutif de la SPSTU se propose de changer, a expliqué Mme Orian, aux lecteurs de L'Express. 

Mme Patricia Hookoomsing et M. Lewis Mangar, membre et vice-président du comité exécutif respectivement, accompagnent ici Mme Orian dans ce face à face.

Propos recueillis par
Jean-Mée DESVEAUX
L’express du 15 septembre 1978

Q. (M. A.B. Hosanee): Avez-vous réalisé que la demande que vous avez faite à vos membres de cesser de travailler, était illégal étant donné que vous n'avez jamais officiellement et dans les délais prévus par la loi déclaré litige aux autorités concernées?

R. Mme Monique Orian (présidente S.P.S.T.U.). Il est nécessaire de réaliser que le comité exécutif n'est pas là pour dicter des décisions à ses membres. Un tel comité se doit par définition de refléter l'opinion des membres et de mettre leurs décisions en pratique. Nous sommes tous des enseignants qui avons décidé de nous mettre au service de nos collègues pour atteindre certains objectifs que la profession s'est fixée. La décision finale émane des membres eux-mêmes et dans aucun cas il n'a été question de prendre des décisions indépendamment d'eux.

M. Lewis Mangar (vice-président) : Je dois faire ressortir le fait que la S.P.S.T.U est un syndicat apolitique et que nous comptons garder ce caractère. Cela devrait démontrer que les décisions que nous prenons ne sont jamais basés sur des motifs personnels mais que nous recherchons uniquement le bien-être de nos membres.
Il est, par ailleurs, incorrect de dire que nous avons demandé à nos membres de cesser de travailler. Nous les avons seulement mis au courant de la situation à la rentrée et leur réaction a été absolument spontanée. Ce sont eux qui, devant la situation qui prévalait alors, ont pris la décision de ne pas reprendre le travail. Sur la question de la légalité de notre action, il est nécessaire de souligner que ce n'est pas une grève que nous avons faite mais seulement une cessation de travail qui est tout à fait conforme à la loi dans la situation de non-paiement dans laquelle nous nous sommes trouvés le 1er septembre.

Q. (M, A.B. Hosanee): Est-ce vrai que votre assemblée générale du mardi 5 septembre n'avait pas recueilli à 10h, (l'heure prévue pour le début de la réunion) le quorum nécessaire et qu'il fallait faire appel à certains enseignants afin d'avoir le nombre requis?

R. (Mme Orian): Une assemblée générale extraordinaire ne nécessite pas un quorum. Quant à avoir été obligés à faire appel à nos membres, nous avons, la veille, publié des communiqués dans la presse comme cela se fait dans ces cas-là. Du reste, la quasi-totalité de nos membres étaient là comme l'a démontré la photo de L'Express.

Q. (M, A.B. Hosanee): Après les laborieuses négociations avec le ministère de l'Education et en présence de la PSSA pendant le week-end ( 2 / 3 septembre), certaines garanties vous étaient données. Mais en dépit de ces garanties, à l'assemblée générale du mardi 5 septembre, vos membres ont voté pour la cessation illimitée du travail. Peut-on conclure que l'attitude de vos membres était tout à fait irresponsable ou que vous-même n'exercez aucune influence sur eux?

R. (Mme Orian): Lorsque nous avons quitté le ministère de l'Education, samedi, on nous a laissé entendre que les choses allaient bouger. Le ministère avait même déclaré, à la télévision, le samedi soir, que les discussions étaient en bonne voie et que nous pouvions arriver à un accord dès le lendemain, ce qui nous aurait permis de retirer les litiges concernés qui avaient été soumis au Tribunal d'Arbitrage.

Mais, le dimanche arrivé, seuls des points mineurs furent résolus alors que les issues les plus importantes, telle la pension, n'avaient pas été résolues. C'est dans une telle situation que l'assemblée générale extraordinaire fut convoquée afin de mettre nos membres en présence des données du problème. Je conteste absolument cette imputation d'irresponsabilité! Je voudrais savoir si les membres du public se sont informés de toutes les données de la situation avant d'apporter de tels jugements. Les problèmes et les difficultés des professeurs ne sont pas connus par le public. Les professeurs sont "taken for granted". Il y a un simple fait que je voudrais présenter à la réflexion du public. Est-ce qu'il sait qu'un professeur qui a trente ou quarante années de service chez nous, n'est pas supposé toucher un sou en guise de pension? Est-ce un signe d'irresponsabilité de la part de l'exécutif que de se préoccuper du sort de ces professeurs?
Le public est généralement sous l'impression que seuls les enseignants sont en cause dans cette situation. Mais il y a plusieurs parties concernées et toutes ont le devoir de résoudre le problème avant qu'il n'aboutisse à la crise.

Mme Patricia Hookoomsing (membre de l'exécutif du S.P.S.T.U.): Il manque une politique à long terme au niveau du ministère de l'Education. C'est seulement quand ils sont au pied du mur que ses dirigeants réagissent. Toutes les mesures prises sont des solutions d'urgence. La rapidité avec laquelle certains des problèmes ont été réglés mardi soir, fait ressortir par contraste la lenteur administrative qui prévaut en général dans ce domaine.

Le rapport Glover pourtant fait ressortir qu'il y a trop de parties concernées dans l'administration de l'éducation et que leurs responsabilités et leurs fonctions ne sont pas bien définies.

M. Lewis Mangar : La série de problèmes auxquels nous avons eus à faire face récemment, n'est qu'un aperçu d'un état de choses qui a toujours existé. Les professeurs de nos collèges subventionnés recevaient 60% de leurs salaires du gouvernement et les chèques arrivaient toujours en retard. Il nous est déjà arrivé d'être payés le 6 du mois parce que des dossiers avaient été égarés lors d'un déménagement de la section financière du ministère. Ce qui vient de se passer est donc le résultat d'une longue frustration. Il est du reste admis par les autorités concernées elles- mêmes que le mécanisme de paiement entre le ministère des Finances et la PSSA est à blâmer.

Mme P. Hookocmsing : Il est normal que notre patience soit à bout car nous avons vraiment essayé toutes les procédures possibles pour éviter la crise. Ce n'est pas nous qui avons voulu cette situation; on nous y a forcés. Voyez-vous-même les accusations sans fondement dont on nous accable.
S'il n'y avait pas eu un accord entre le gouvernement et le FSN, il y aurait certainement eu une grève. Là, tout le monde y aurait pris part et cela n'aurait pas été considéré comme un acte irresponsable.

Mme Orian : En ce qui concerne la compensation salariale, c'est surtout une question de principe. Il a été établi que toutes les compensations seraient automatiquement payées aux enseignants. Nous refusons d'avoir, à chaque fois, à entreprendre des démarches pour obtenir ce qui nous est dû.

Q. (Un cadre célibataire) : Croyez-vous vraiment que si vos revendications syndicales sont acceptées, le niveau de l’éducation s'améliorera ou serait-ce plutôt votre seul niveau de vie personnelle qui le sera?

R. Mme Orian : La question n'est pas là. Ce que nous voulons, c'est que notre statut et nos conditions de service soient en accord avec les fonctions que nous remplissons. Les événements de ces derniers jours et la réaction qu'ils ont soulevée dans le public, font ressortir davantage l'ambiguïté de la position de l'enseignant dans la société. D'une part, la société impose aux enseignants des exigences considérables et elle met constamment l'accent sur la noblesse de leurs rôles. D'autre part, ces mêmes enseignants sont relégués en seconde zone. 

Il est possible que les professeurs qui sont des intellectuels, se soient, dans le passé, retranchés dans des considérations abstraites en négligeant le côté pragmatique de la vie. Nous sommes, pour notre part, bien plus réalistes. Ici encore, c'est une question de principe. Nous ne pouvons accepter que notre statut social ne soit pas conforme avec la valeur capitale du rôle que nous jouons dans la société. Tout doit être mis en oeuvre en vue de réaliser un changement dans l'esprit du public et de les conduire à une autre considération de notre profession.

Mme Hookoomsing : Le problème du niveau de l'enseignement ne dépend pas seulement des professeurs. Nous ne faisons qu'exécuter, en quelque sorte, les décisions des autorités nationales. On se demande dans la situation actuelle, si les choses n'ont pas été faites un peu hâtivement dans le domaine éducatif. Le public critique le professeur parce qu'il est une cible facile alors que c'est ailleurs qu'il faudrait trouver la cause du problème.

Mr Lewis Mangar : Que nos revendications soient acceptées ou non, le niveau de l'éducation que nous donnons est déjà très haut. Le résultat des examens le prouve et les rapports concernant le système éducatif à Maurice ne cessent d'en parler. Nous faisons donc déjà du travail nettement supérieur à la rémunération ou même quelquefois au respect que nous recevons. 

Nos demandes n'ont rien d'extraordinaire dans la mesure où nous cherchons seulement la parité avec les collèges d'Etat. Le ministère ne cesse de réitérer son désir d'uniformisation et ce que nous réclamons est conforme à ce principe. Est-ce que les parents réalisent qu'il en va de leurs intérêts que les bons professeurs restent dans la profession? La motivation matérielle n'est pas la seule chose qui existe bien sûr mais elle ne doit pas être ignorée car une des lois économiques fondamentales qui régissent notre société, est celle du supply and demand. Si d'autres secteurs de l'économie peuvent mieux satisfaire les besoins de nos professeurs, il est utopique de demander à ceux-ci de se sacrifier ainsi que leurs familles à une consécration qui veut ignorer la réalité des contingences matérielles.

Q. (Gian Aubeeluck): Ne pensez-vous pas qu'en déclarant la grève au début du 3e trimestre, vous avez joué avec l'avenir des élèves, surtout ceux dont les parents ne peuvent se permettre le luxe des leçons particulières?

R. (Mme Orian): L'avenir des élèves ne se prépare pas en deux mois avant les examens. Cette préparation est échelonnée sur plusieurs années comme c'est évidemment le cas pour les Forms V et VI.
Par ailleurs, nous vivons dans une société démocratique où toutes les sections de la population ont la faculté d'exercer leur droit. Il est donc une bonne chose que les élèves réalisent que leurs professeurs ne sont pas des rouages dans une machine mais qu'ils peuvent eux aussi exprimer leurs doléances. C'est, si vous voulez, une leçon de civisme. Il est vrai que nous nous trouvons dans une situation exceptionelle dans la mesure où nous avons affaire à des enfants. Nous avons pris en considération ce facteur humain puisque nous avons demandé à nos membres du secteur primaire de ne pas se joindre à nous dans notre arrêt de travail.

Cette question repose essentiellement sur le droit de grève. Le public pense que les professeurs ne devrait pas avoir recours à des actions syndicales. Ceci est une conception erronée. Il ne peut y avoir de "double standard'' ici. Soit le principe d'action syndicale est accepté par tout le monde ou bien il n'est pas acceptable pour qui que ce soit. Si l'action syndicale reste la prérogative de certains seulement, il y a visiblement une situation d'injustice.

Q. (Un parent concerné) : Beaucoup de parents d'élèves qui ont perdu deux jours de scolarité ont exprimé leur désapprobation à l'attitude adoptée par votre syndicat. Avez-vous essayé d'expliquer aux parents votre prise de position avant de cesser le travail?

R. (Mme Orian): C'est qu'il s'agissait justement d'une réaction spontanée. Le facteur temps est donc entré en jeu. Vu que la décision a été prise le matin même de la rentrée, il nous était impossible de faire le travail d'information qui aurait été fait en d'autres circonstances. Nous sommes soucieux d'informer les parents dans ces cas-là; la preuve c'est que malgré les difficultés auxquelles nous avons eues à faire face, nous avons quand même mis deux associations de parents de nos collèges au courant de la situation.

M. Lewis Mangar: Il est d'ailleurs évident que le nombre de parties en cause ralentit le processus d'information.

Q. Ne pensez-vous pas que votre action irréfléchie prise le jour de la rentrée sans prévenir les parents, les élèves et vos membres, dont la majeure partie ne comprenait pas ce qui se passait, a porté un rude coup à votre profession et au bon renom des écoles que vous desservez?

R.(Mme Orian): Nous nous demandons à quoi est dû ce bon renom si ce n'est pas aux professeurs qui y ont travaillé depuis des années. C'est justement dans la mesure où nous sommes conscients de la valeur de notre profession que nous ne pouvons accepter d'être bafoués. C'est pourquoi nous nous érigeons contre ce refus du droit à l'expression de nos revendications et du droit d'agir en citoyen libre de cette société.

Q. N'est-il pas exact de dire que la majeure partie des professeurs donnent des leçons particulières qui ne sont pas déclarées à la taxe? De plus acceptez-vous que nombreux sont les professeurs pour qui l'emploi stable au collège n'est qu'un moyen de recruter des élèves pour des leçons privées?

R. (Mme P. Hookoomsing): Le problème des leçons particulières existe mais ce ne sont pas les professeurs seulement qui en sont responsables. Le système éducatif à Maurice est extrêmement compétitif. Dans un système où un demi-point peut changer l'avenir d'un enfant de onze ans, on comprend le désir des leçons privées de la part des parents.

M. Lewis Mangar: Notre syndicat a déjà pris un "stand" sur cette question. En tant que système, nous sommes contre mais il faut prendre le problème dans un contexte plus large.

Mme Orian: Ceci revient à dire que ce sont les mêmes conditions de service que nous essayons d'améliorer qui ont entraîné les leçons particulières à outrance.

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