JM et les chefs coutumiers de la République démocratique du Congo

13 September 1978

Louanges et critiques de nos ‘’cousins’’ bretons

Nos ''cousins'' bretons du Conseil général du Finistère, à leur arrivée à Plaisance.


MAURICE a été l'hôte, au début de la semaine dernière, d'une délégation de Français du Conseil général du Finistère, département breton. Nos visiteurs qui, d'après leurs dires, ont énormément en commun avec notre île, donnent ici à L'Express leurs impressions après avoir passé 24 heures dans le pays.

Deux choses sont à noter : Cette conversation à bâtons rompus s'est déroulée avec plus d'une quarantaine de participants d'où le caractère un peu décousu du dialogue. Si les premières impressions ne sont pas toujours les meilleures, il est quand même étonnant de constater l'acuité des opinions que nos visiteurs ont émises sur le contexte mauricien après leur très court séjour chez nous.

Propos recueillis par
Jean-Mée DESVEAUX
L’express du 13 septembre 1978

Q: Messieurs, vous êtes en visite chez nous depuis vingt-quatre heures et vous repartez demain. Vous êtes tous membres du Conseil général du Finistère. Pourriez-vous nous expliquer la nature de ce corps et établir la relation, si elle existe, entre votre appartenance au Conseil général et votre visite à Maurice?

M. Stéphan (vice-président du Conseil et organisateur du groupe): Le Conseil général du Finistère est une assemblée départementale élue au suffrage universel au niveau des cantons français. Notre rôle est de travailler de concert avec le préfet, de voter le budget départemental. Nous sommes donc essentiellement des administrateurs élus par le peuple pour gérer le département.

Notre visite n'a aucun caractère officiel. Nous sommes ici pour la détente. Nous visitons chaque année un département français et, cette année-ci, c'est la Réunion qui a été choisie. Nous avons donc pensé qu'il serait de mise que nous rendions une petite visite à nos cousins mauriciens par la même occasion, car l'île Maurice est un pays auquel nous sommes très attachés.

M. Guermeur (député et président du comité de la Mer au Finistère): Notre visite a aussi bien sûr, un caractère touristique mais ce n'est pas le seul intérêt qui nous pousse à venir ici. Notre département du Finistère (Fin de la terre) a beaucoup de choses en commun avec votre île. Nous avons une population approximativement égale à la vôtre et nous sommes un département maritime. Il nous est donc intéressant de voir comment les Mauriciens résolvent leurs problèmes surtout en ce qu'il s'agit de tirer profit des ressources de la mer. Personnellement, je serais intéressé à contacter les responsables de la pêche ici, en vue de discuter d'une coopération franco-mauricienne possible, en vue d'exploiter les bancs entre les Seychelles et Maurice. Une coopération dans ce domaine ne peut être que très profitable pour nos pays respectifs. 

M. Le Blé (Maire de Brest): Il est aussi particulièrement intéressant de constater comment vous avez organisé votre tourisme à partir de richesses naturelles et de la mer. C'est une prouesse que nous voudrions bien imiter.

Q: Puisque nous sommes sur ce chapitre et que cette industrie est une activité commune que votre département partage avec notre île que pensez-vous de notre tourisme?

Dr Benard (Président du comité de l'Administration générale) : Le tourisme jouit d'un rôle privilégié dans votre économie. Chez nous, il se situe après l'élevage et la pêche. Remarquez que nous ne pourrions pas faire autrement, car nous ne bénéficions pas du climat favorable que vous avez tout le long de l'année. La saison touristique au Finistère ne dure malheureusement que deux mois et demi et ce facteur ne nous permet pas d'être compétitif dans ce domaine.

M. Goasduf (Député et vice-président du conseil): Vous avez accompli un effort considérable et vous avez réalisé des possibilités d'accueil qui sont très au-delà de ce que nous pouvons nous-mêmes offrir au Finistère. Vos constructions modernes sont susceptibles d'attirer un grand nombre de touristes. Cela provient du fait que le tourisme est une ressource capitale pour l'île Maurice.

M. Fichoux (Président du comité d'Agriculture): Le tourisme au Finistère a un caractère très différent de celui que vous offrez à l'île Maurice. Il y a, en France, une loi qui empêche d'aménager le littoral. Nous n'avons plus le droit de toucher à quoi que ce soit sur le bord de la mer. Cette loi de la conservation du littoral découle des excès qui ont été commis en France, en Côte d'Azur plus particulièrement, où on a érigé des blocs de béton un peu partout au bord de la mer. Le midi de la France en a beaucoup souffert. Nous nous efforçons maintenant de mettre en valeur les habitats déjà existants. Nous avons un peu quitté le littoral où la plupart des habitations existantes sont du reste les maisons de campagne des Parisiens, pour l'intérieur du pays. Nous réaménageons donc des gites ruraux qui sont, en ce moment, au nombre de 900 au Finistère et dont le coefficient de remplissage est de plusieurs mois.

Q: Pensez-vous qu'il faille intervenir dans ce sens à Maurice avant qu'il ne soit trop tard pour notre côte?

M. Fichoux : On aurait tort, car ce qui est fait ici est très bien fait. Les hôtels mauriciens s'intègrent à merveille dans le cadre de l’île. Le tout est aménagé comme un petit village.

M. Le Calvez (Maire de Fouesnant et Président du Comité de Travail ) : Ce qui me frappe le plus dans ce domaine chez vous, c'est que le tourisme social est très peu développé. Vous n'avez aucun terrain de camping ou de villages de vacances spécialement aménagés qui seraient à même d'accueillir les touristes qui ne peuvent pas se payer vos grands hôtels. En France, nous avons le Club Méditerranée qui est plus accessible à ce genre de touristes. Il est clair, qu'en ce moment, vu le coût du voyage, vous ne pouvez compter que sur des touristes aisés qui ont, de toute façon, un budget de vacances important. Mais il faut se rappeler que la ligne Los Angeles-Paris retour est de $120. Le coût de la ligne aérienne qui vous relie aux grands pays peut très bien tomber dans un  proche avenir et si, à ce moment-là, vous n'avez pas l'hôtellerie d'accueil nécessaire, c'est vous qui perdrez.

Q: Avez-vous eu l'impression de pénétrer dans un pays du tiers-monde en mettant les pieds sur le sol mauricien?

M. Le Blé (Maire de Brest) : Oui. Il est indéniable que les maisons en tôle ondulée et les chaumières que nous avons vues sur le chemin de l'aéroport ressemblent à celles qu'on trouve en Afrique noire. On a aussi trouvé que pour un pays qui a longtemps été sous l'administration des Anglais, la propreté du pays laisse beaucoup à désirer. Cela est d'autant plus étrange qu'on a l'impression qu'il faudrait peu de choses pour remédier à cette situation.

M. Stephan: L'impression générale qu'on a, au départ, c'est que beaucoup de vos habitats ne sont pas très confortables. Nous n'y sommes pas entrés, bien sûr; mais chacun peut tirer ses conclusions de l'extérieur. Cette pauvreté est encore plus frappante quand on se retrouve ensuite dans vos hôtels qui, eux, ont un standard international. Je suppose que dans un pays qui est aussi vulnérable aux cyclones, il n'est pas possible de bâtir d'autres genres de maisons.

M. Bleas (Reporter au Telegramme): Votre paysage est très beau, mais certains logements sont au niveau du misérabilisme des bidonvilles. On nous a laissé entendre que certains Mauriciens n'attribuaient pas beaucoup d'importance au logement en tant que tel, mais notre réaction a été qu'il faudrait aller le demander à ceux qui y vivent.
C'est la proximité qui existe entre les somptueux hôtels et cette misère qui choque le touriste. Celui-ci s'attable devant des mets succulents tandis qu'à côté, c'est le petit réchaud qui chauffe on ne sait quoi.

M. Le Borgne (Vétérinaire): Ce qui m'affole c'est l'état d'infection qui existe ici. Les décharges ne sont pas contrôlées et sont donc des vecteurs de maladies possibles. Il est physiquement choquant de voir cela. Il est étonnant que les Anglais aient pu permettre cet état de choses quand, chez eux, ils iraient jusqu'à emprisonner un homme pour avoir importé un chat illégalement. 

N'avez-vous pas l'impression que l'Angleterre vous a laissé tomber après votre indépendance? N'aurait-elle pas pu faire quelque chose en vue d'aider les couches sociales les plus défavorisées ?

Un déjeuner a été organisé pour les conseillers généraux à l'Arc-en-Ciel.

Q : C'est probable mais pensez-vous que la France ait agi autrement en Afrique noire à l'accession de ses colonies à l'indépendance?

M. Le Borgne: (Hésitations). Je pense bien que oui. (Désapprobation des autres conseillers).

M. Fichoux: Il y a une chose que je ne peux pas comprendre. Comment se fait-il qu'avec le climat dont vous jouissez votre cheptel soit aussi maigre? Vous avez beaucoup d'humidité et tout semble se prêter à l'élevage ici. Et pourtant, il paraît que vous sortez beaucoup de devises pour l'importation de la viande d'Australie et d'ailleurs. Ces dépenses pourraient être évitées et les effets d'un tel changement seraient ressentis jusqu'au niveau du budget familial. Il est clair que si nous avions un tel climat, nous ferions des merveilles.

M. Arzel: Au niveau de l'agriculture, vous êtes encore loin de la mécanisation. Je devine qu'il doit y avoir des raisons sociales pour expliquer cet état de choses, mais on ne peut pas arrêter le progrès; que ce soit demain ou après, il vous faudra un jour mécaniser votre agriculture.

M. Crenn (député): Sous le chapitre de l'agriculture, l'impression bien nette que nous avons après seulement 24 heures chez vous, c'est que vous mettez tous les oeufs dans le même panier. Cela est trop dangereux, il faudrait absolument diversifier votre agriculture.

Q : Vous avez mentionné, au début, les affinités qui existent entre votre département et l’île Maurice. Il existe aussi un problème culturel que nous partageons peut-être. Nous avons nommément une culture et une langue qui sont un peu en marge de celles de la France proprement dite. Vous avez longtemps eu à vous battre avant de faire reconnaître votre langue et votre identité bretonnes. Pouvez-vous nous parler de votre expérience à ce sujet?

M. Crenn : Oui, pendant longtemps ceux qui parlaient breton étaient mal vus chez nous. La politique de la France à ce moment-là était de réprimer la culture bretonne.
A l'école, l'enfant qui s'exprimait en breton recevait 'la Vache' — une vache en porcelaine — qu'il était censé garder durant toute la journée. C’était là la punition ultime. Le jour que je l'ai reçue, je m'en suis débarrassé d'une façon assez énergique et le lendemain, mon père a dû acheter une nouvelle vache pour la classe.

M. Arzel (Président de la Chambre d'Agriculture): Ce n'est plus pareil maintenant, car même à la radio nationale, on diffuse les nouvelles en breton aussi bien qu'en français. On ne peut effacer notre culture. Les efforts qui oeuvrent dans ce sens sont voués à l'échec.

Q : Puisque nous parlions d'affinités, nous pouvons peut-être jeter un coup d'oeil sur la situation des Mauriciennes qui ont épousé vos concitoyens en Bretagne.

M. Arzel: Il faut aller aux sources de ce phénomène social. Pourquoi est-ce qu'il y a eu des mariages par correspondance entre les Bretons et les Mauriciennes? La raison est simplement qu'il y a eu une désaffection des cultivatrices envers les cultivateurs. Les filles ne veulent plus se marier aux cultivateurs. Elles trouvent que c'est plus honorable de se marier aux gendarmes ou aux ouvriers. Nos fermiers qui se sont donc vus condamnés au célibat ont tout de suite pensé aux Mauriciennes qui ont l'avantage pour eux d'être francophones. Mais je pense personnellement que cet état de choses ne devrait pas être encouragé. Il y a trop de différences de culture et de moeurs.

Et puis, ces mariages de raison avec des hommes dans leur quarantaine n'est pas une chose normale. Lorsqu'un homme se trouve à cet âge-là, il est trop tard pour qu'il songe à se marier. Ensuite, et je le dis sentimentalement, car je suis moi-même grand-père, ces filles doivent quitter leurs parents derrière elles pour venir dans un pays où le climat et les moeurs sont différents de ce qu'elles ont connu jusque-là. Ce n'est pas juste.

09 September 1978

Un virologue mauricien à la frontière du cancer

ENTRETIEN AVEC LE DR NORMAN ROSS


COMME beaucoup de domaines où le financement est d'importance capitale, la recherche scientifique est une prérogative des pays développés. Cet état de choses qui, de par la nature effacée du problème, ne soulève pas les hauts cris des politiques, a pourtant insidieusement causé un réel exode des cerveaux mauriciens vers les grands pays qui, eux, sont plus à même de se servir de l'énergie intellectuelle de nos compatriotes "surdoués".

S'il ne nous est pas permis de profiter directement de ses dons, il nous est quand même possible de nous réjouir du succès des scientifiques mauriciens outremer. 

C'est dans ce but que l'Express a tenu à interviewer le Dr Norman Ross, Principal Scientific Officer du Houghton Poultry Research Station, affiliée à l'université de Cambridge. Le Dr Ross qui, depuis plus de sept ans, entreprend des recherches sur un virus carcinogénique chez les animaux, nous parle ici, entre autres choses, des possibilités de la virologie à Maurice ainsi que de l'aliénation du scientifique qui est obligé de s'expatrier afin de suivre une vocation qui n'est pas réalisable chez lui. 

Propos recueillis par
Jean-Mée DESVEAUX
L’express du 9 septembre 1978

Q. Dr Ross, vous êtes un spécialiste des virus. Quelle a été la nature de vos recherches dans ce domaine?

R. J'ai débuté mes études de doctorat dans une école médicale où j'ai fait des recherches sur un virus de la famille 'Herpes" qui cause, entre autres choses, des boutons autour de la bouche qu'on appelle généralement des dartres. Cela a toujours été une maladie très commune chez l'homme et j'ai fait avancer la connaissance qu'on possédait du mode de reproduction de ce virus.
La coïncidence inouïe qui allait du reste augmenter mon intérêt pour ce domaine fut les nombreuses déclarations qui furent faites vers la fin de mes expériences, selon lesquelles certains virus du groupe "Herpes" étaient associés à la formation de cancer chez les hommes aussi bien que chez les animaux. On découvrit, en effet, à ce moment-là, que la maladie de Marek — cancer chez les poules — et le lymphome de Burkitt — maladie des globules blanches qui affecte certains Africains habitant des régions où la malaria est endémique — étaient causés par une variété du virus ‘’Herpès’’. Cette découverte était sans précédent, car on n'avait jamais soupçonné que ces virus puissent être associés à des maladies aussi graves que le cancer.

Q. Cela laisse donc supposer que vos récentes recherches ont porté sur l'étude du cancer?

R. En effet, à partir de 1970, année où j'obtins mon doctorat, je me suis intéressé aux virus du même groupe, mais plus spécialement cette fois, à ceux qui causaient le cancer.
Comme les expériences sur les gallinacés — poules etc. — étaient les moins coûteuses, donc plus accessibles aux chercheurs, je m'engageai cette année-là au Houghton Poultry Research Station qui est un Institut de Recherches du gouvernement anglais associé à l'université de Cambridge. Là, j'ai commencé à travailler sur la maladie de Marek. J'étais intéressé à trouver un vaccin qui pourrait développer une résistance dans l'organisme du sujet inoculé de façon à l'immuniser contre ce virus carcinogénique.

Q. Je suppose que le caractère révolutionnaire de ces recherches réside dans la recherche d'un vaccin contre le cancer.

R. C'est exact. Les cancers avaient toujours été associés à des facteurs tels que la radioactivité ou des substances carcinogéniques. Mais du jour où on découvrit que certains cancers étaient causés par des virus, il devenait théoriquement possible de vacciner des sujets en vue de les protéger contre cette turbulence cellulaire.

Q. Pouvez-vous nous parler des méthodes que vous avez adoptées dans la recherche de ce vaccin anti-cancéreux'?

R . Il y avait deux procédures à suivre : d’une part l’atténuation du virus et d’autre part le principe de Jenner contre la variole. L'atténuation est un procédé simple, qui consiste à faire pousser le virus en culture dans le laboratoire dans des conditions où il perd ses propriétés carcinogéniques. Ce procédé permet aux virus ainsi atténués d'induire une immunité contre le virus nocif.

Par exemple, cette maladie de Marek qui nous concerne, est un cancer des globules blanches du sang. Lorsque le virus s'attaque aux globules blanches, il ne les tue pas, il les fait au contraire pousser en une si grande quantité que l'organisme meurt éventuellement de cette perturbation.

C'est là où le virus, atténué dans le laboratoire, joue un rôle décisif car, affaibli, ayant perdu ses propriétés nocives, sa présence dans l'organisme après la vaccination permet à celui-ci de développer une résistance contre les antigênes que ce virus atténué partage avec le virus carcinogénique.

Photo prise sous le microscope électronique et montrant la structure typique du virus de ''Herpès'' dans la maladie de Marek.

Q. Vous parliez du principe de Jenner contre la variole. Quel rôle est-ce que ce procédé a joué dans le domaine de vos recherches sur les virus "Herpes"?

R. Le principe de Jenner est de chercher un virus apparenté au virus nocif en vue de neutraliser celui-ci. Nous avons trouvé chez une autre espèce de gallinacés un virus du groupe "Herpes" qui ne causait pas de cancer. Le virus provenait du dindon et il était suffisamment semblable à celui qui causait le cancer chez les poules pour induire l'immunité désirée. Il est à noter que le procédé d'atténuation n'est pas nécessaire ici, le virus est utilisé tel quel.

Q. Est-ce que vous avez atteint l'objectif voulu avec la réussite de ces deux méthodes de vaccination?
R. Non, car j'étais également intéressé par le mécanisme de la protection. On avait éventuellement réussi à prouver que le vaccin protégeait contre ce cancer chez les poules mais on ne savait pas comment cette protection se faisait.

Certains avaient postulé un rôle prépondérant aux anticorps qui sont des substances protéinées qui circulent dans le sang et qui sont munies du pouvoir d'attaquer et de détruire les substances étrangères qui se trouvent dans le réseau sanguin.

Les anti-corps ne peuvent cependant pas s'attaquer aux cibles qui sont placées d'une façon inaccessible au sang et c'est cette caractéristique qui nous permit de procéder par élimination et de découvrir que le mécanisme de protection était basé sur l'immunité cellulaire.

Nous avons donc découvert que la vaccination produit des cellules blanches qui sont capables de neutraliser les cellules cancéreuses lorsque l'animal est subséquemment attaqué par celles-ci. Il a été découvert que ces cellules blanches avaient accès là où les anti¬corps ne pouvaient pas se frayer un chemin pour atteindre leurs cibles.

Q. Pouvez-vous nous parler des conséquences pratiques de ces découvertes dans le domaine de la médecine?

R. Ces découvertes ont non seulement été extrêmement utiles à la science vétérinaire: ce qui devrait avoir un grand impact sur l'élevage — mais encore, elles sont d'un très grand intérêt médical, car il y a plusieurs cas de cancer chez l'homme qui sont associés à ce groupe de virus. Parmi ceux-là, se trouvent les cancers du naso-pharynx, du col de l'utérus ainsi que la maladie de Burkitt dont je vous ai parlé. Tout ce que nous faisons chez l'animal pourra donc un jour servir dans l'application de méthodes semblables aux hommes ainsi atteints.

Q. Estimez-vous que Maurice pourra dans un proche avenir se payer le luxe de telles études? Avons-nous déjà un potentiel dans ce domaine?

R. On peut faire de la virologie sur plusieurs plans. Il y a d'une part la virologie fondamentale que je pratique et qui serait au-dessus des moyens dont dispose Maurice.
Mais il y a aussi le domaine du diagnostic où il existe une déficience extrême ici. J'ai eu l'occasion de visiter des hôpitaux et j'ai pu constater que l'identification des virus se fait un peu au petit bonheur. Il y a une variété de virus qui s'attaquent au coeur par exemple et qui ne sont jamais identifiés. Quand une personne subit une crise cardiaque on ne sait pas, ici, si c'est réellement dû à une thrombose coronaire ou tout simplement aux virus cardiaques. Il y a aussi la rubéole qui quand elle atteint la femme enceinte produit généralement des déformations chez le foetus.
Ce travail d'identification est spécialement important dans le contexte mauricien où nous importons littéralement les virus de nos touristes. Si la situation dégénère, si un contrôle strict n'est pas appliqué, ce sont ces mêmes touristes que nous aurons toutes les chances de perdre dans l'avenir.
D'autre part, il y a aussi la fabrication de vaccins pour animaux qui sont surtout importés en ce moment. Ces vaccins ne sont pas nécessairement adaptés à nos conditions tandis que si nous les produisions ici ce problème ne se poserait plus.

Q. Et quid du personnel qualifié pour ce genre de travail?

R. Cela peut s'apprendre comme n'importe quelle matière. Il faut seulement rendre ces postes intéressants de sorte que les Mauriciens qui seraient éventuellement entraînés dans ces disciplines ne soient pas tentés à émigrer pour des grands pays qui sont plus aptes à leur donner une plus grande satisfaction professionnelle. Il y a tout un travail de conscientisation à faire à ce niveau en vue de revaloriser ce travail.

Q. C'est une question qui vous touche de près, car vous vous êtes trouvé dans la situation où vous avez dû quitter le pays parce que vos connaissances académiques ne pouvaient être absorbées par le marché du travail mauricien.

R. C'est dommage, en effet, que quelqu'un qui possède l'expérience que j'ai, ne puisse servir son pays. J'ai souvent suggéré qu'il y aurait beaucoup d'avantages pour Maurice qu'un centre de recherche scientifique soit institué ici dans le domaine de la virologie. On en a souvent parlé mais rien n'a été fait jusqu'à l'heure.

01 September 1978

PANDIT SAHADEO Une sagesse politique qui vient du Mahatma Gandhi



Pandit Sahadeo
COMPAGNON de travail de Mahatma Ghandi, fondateur du parti Travailliste avec le Dr Maurice Curé, premier président en 1938 de la Agricultural Labourers Union, une des deux premières centrales syndicales, Pandit Sahadeo, à 80 ans, vit paisiblement au Gandhi Ashram de Vacoas — lieu de prière et de travail — où, conformément à son existence active et profondément religieuse, il a passé les dernières années de sa vie.

Ses yeux vifs et son esprit lucide, malgré son grand âge, montrent clairement la force de caractère qu'a été celui de cet homme qui, tout imbu de sagesse hindoue et profondément engagé qu'il soit, refuse et traite de bêtise le sectarisme que prônent certains. Il a déclaré à L'Express, "ce serait un immense bonheur pour moi si de tout ce que je vous ai dit, une seule parole pouvait être utile à mon pays".

De la répartition des richesses à Maurice, il dit: "gouvernement travailliste fine plante ène zoli pied: fine gagne boucou fruit mais popilation lévé même la main, li pas capave arrivé." Pandit Sahadeo parle, entre autres choses, de l'achat de l'usine de Rose-Belle, de sa définition du politicien, de l'attitude qu'on devrait adopter vis-à-vis des divisions intestines que la population mauricienne a connues dans le passé.

L'Express a recueilli pour ses lecteurs les propos du PANDIT SAHADEO, un homme qui de son vivant est entré dans l'histoire de Maurice.

Entretien réalisé par 
Jean-Mée DESVEAUX

L’express du 1/9/1978


Q. Pandit Sahadeo, vous avez été un des fondateurs du parti Travailliste mauricien en 1937. Pouvez-vous nous expliquer le rôle que vous avez joué dans ce contexte?

R. L'attrait que je représentais était dû au fait que j'avais travaillé aux côtés de Mahatma Ghandi quand il inaugura son modèle de parti Travailliste à Ahmadabad. La tension entre travailleurs et usiniers était alors à son comble en Inde — grèves, sabotages industriels — et le Mahatma conçut l'idée de faire un parti basé sur la Coopération entre les travailleurs et les propriétaires d'usines. Il  l'appela du reste "Coopération travailliste-Capitaliste". Il avait réalisé que cette entente était nécessaire pour le progrès du peuple indien et c'est là qu'il énonça les principes de base de son nouveau parti, entre autres, la nécessité de la non- violence. J'avais donc eu la chance extraordinaire d'avoir été là à ce moment crucial de l'histoire et les leçons personnelles que j'en ai tirées étaient multiples. Je suis même, par la suite, retourné deux ou trois fois en Inde pour juger du progrès que faisait ce parti sur le continent indien.

Le tout commença, ici, le jour où le Dr Maurice Curé vint me voir à l'école où je travaillais. Il me dit: "ou fine reste quelque temps avec Mahatma Gandhi lorski li fine commence so parti Travailliste à Ahmadabad. Qui l'avantage éna dans ça système là?" Je lui ai tout raconté en faisant bien ressortir qu'un tel système amenait une grande discipline. Le Dr Curé me dit : "To fine gagne ène zoli l'idée avec Mahatma Ghandi, nous capave servi ça pou Maurice aussi. Mo péna personne à présent are moi qui capave donne ene bon l'idée lor ça parti Travailliste qui mo pé alle formé la; mo ti a bien content si to ti vine are moi pou premier meeting mo pour organisé". J'ai accepté de coopérer avec lui et, une semaine plus tard, nous avons organisé un meeting à Mahébourg qui attira cinq à six cents personnes et à partir de là, le mouvement s'est étendu un peu partout à travers l'île. En ce temps-là, la situation était très précaire et la tension entre les travailleurs et les capitalistes allait en s'augmentant.

Q. Quels étaient les principes de ce parti au départ?

R. Quand le Dr Curé m'a posé la question, je lui ai répondu que notre "Flambeau" devrait être le même que celui du Mahatma Gandhi. La non-violence; que ceci devrait être le pivot même du parti et "qui faudrait pas met aukene melanze dans nous langaze; bisin dire cé ki vrai sèlement. "

Q. Vous avez aussi été directement associé à la fondation du mouvement syndicaliste à Maurice. Est- ce que cela se faisait parallèlement avec le travail politique?

R. Oui. Nous avions deux ailes: l'aile politique et l'aile syndicale. Quand nous faisions des meetings, nous touchions aux deux domaines en même temps. Les travailleurs venaient vers nous en masse. Ils réclamaient une amélioration de leur niveau de vie et nous avions pour tâche de faire connaître leurs demandes soit durant les meetings publics, soit en ayant recours aux plus hautes instances du pays telles le procureur général, M. Hooper, lui-même qui du reste faisait souvent la liaison entre nous et le ministre des Colonies, Chris Jones.

Les trois fondateurs du parti travailliste.


Q. Le parti Travailliste, nouveau-né n'eut pas une très longue période de gestation car une année après sa naissance, il eut à faire face à la grève générale de 1938 qui donna lieu à une fusillade. Est-ce le manque d'expérience du nouveau parti qui est à blâmer ici?

R. Non. Nous avions alors passé la requête des travailleurs au gouvernement mais son intransigeance a complètement désamorcé le pouvoir syndical que nous possédions. Comme nous voulions travailler dans l'ordre, leur refus ne nous a laissé aucune alternative et les travailleurs ont peut- être réalisé notre impuissance.
La goutte qui fit déborder le vase vint de celui qui représentait la communauté d'origine hindoue à Maurice au Conseil législatif. Celui- ci déclara que les Mauriciens d'origine hindoue pouvaient très bien vivre sur les salaires qu'ils recevaient et qu'ils en étaient, de toute façon, très satisfaits. Cette déclaration parut sur les journaux et exaspéra tellement les travailleurs qu'ils déclenchèrent une grève générale. Les têtes chaudes parmi les agents du parti Travailliste prirent la situation en main et oubliant notre philosophie pacifiste, ils ont peut-être semé la discorde. Il faut se rappeler, comme je vous l'ai déjà dit, que les responsables même du parti avaient les pieds et les poings liés.
Cet épisode fit beaucoup de tort au pays. Quatre travailleurs trouvèrent la mort et la tension à l'intérieur du pays était insoutenable.

Q. Quelles furent les répercussions de cet épi­sode sur le monde syndical mauricien?

R. Les conséquences furent nombreuses: (i) M. E. Anquetil et M. G. Rozemont, qui s'étaient joints au parti entre-temps, décidèrent d'ou­vrir un bureau syndical provisoire à Port-Louis où les travailleurs pourraient nous rencontrer pour faire connaître leurs griefs; (ii) M. Hooper fit une déclaration officielle approuvant les demandes du parti Travailliste ainsi que son esprit de discipline; (iii) une Industrial Court fut instituée pour s'occuper des problèmes du travail à Maurice; (iv) une commission d'enquête fut mise sur pied pour entendre la déclaration des grévistes en vue de soumettre un rapport au ministre des Colonies  — M. Hooper lui-même en était le président; (v) je pris part au All India Congress pour présenter les doléances des travailleurs indo-mauriciens devant les autorités indiennes; (vi) mais de mon point de vue, la conséquence majeure de cet épisode, fut la visite de M. Kenneth Baker, un syndicaliste anglais, suite à la requête que fit M. Anquetil à Chris Jones selon laquelle un expert devrait nous être envoyé pour établir la base du mouvement syndical à Maurice.
A l'arrivée de ce conseiller syndical à qui le gouvernement anglais avait donné plein pouvoir, des meetings publics furent organisés à la suite desquels deux syndicats furent institués :  la Engineering and Technical Union dont M. Anquetil, déjà président du parti Travailliste, devint le président et la Agricultural Labourers Union dont je devins le président.
En ce temps-là, ces deux syndicats réunissaient, avec le parti Travailliste, près de 30,000 membres qui payaient une quotité de 25 cs par mois.

Emmanuel Anquetil
Q. Ce nouvel appareil syndical eut-il l'oreille de l'administration au pouvoir?

R. Non, car tout pouvoir ti dans la main gouvernement ki ti pé dirize pays et gouverneur ti dans la main capitaliste. Zotte fine bien rinse nous mais mo ti fine gagne ène bon l'entraînement avec Gandhi.
Par la suite, les choses se sont arrangées car nous avons eu la permission de communiquer directement avec le ministre des Colonies. L'Angleterre nous a bien aidé surtout lorsqu'il y avait un gouvernement travailliste au pouvoir là-bas. Ils nous avaient, du reste, donné l'assurance qu'ils feraient tout leur possible pour aider le mouvement des travailleurs à Maurice.

Q. Qu'est-ce que vous pensez du mouvement syndical à Maurice en ce moment?

R. Maurice même pas représente ène la tête zépingle lor mappe monde.
Un aussi petit pays ne peut se permettre d'avoir autant de syndicats pour représenter l'intérêt du travailleur. Ce qu'il faudrait faire c'est amalgamer tous les syndicats dans un congress car l'union fait la force et tous doivent donc coopérer pour le bien-être du travailleur.

Dr Maurice Curé

Q. On dit que la politique est un jeu avilissant. Est-ce d'après vous, un phénomène nouveau ou bien en était-il de même de votre temps? Quel est le plus mauvais souvenir que vous avez de votre carrière politique?

R. Politique ti toujours pareil. Zotte fine ballié tout bane fondateur parti avant élection vini.
Pourtant, mon plus mauvais souvenir de la politique a trait au manque de reconnaissance du parti envers le Dr Maurice Curé. Cet homme avait tout donné à son pays. Avant de faire de la politique, il avait une bonne clientèle privée en plus d'une fortune personnelle considérable. Les Blancs ont boycotté sa clientèle privée au point qu'il ne pouvait même pas mettre les pieds sur une propriété sucrière. Tout son argent a passé dans le parti et vers la fin, répare so souliers, li pas ti capave.
Mais ce qui m'a le plus dégoûté c'est que ce même Dr Curé s'est vu refuser un ticket par Rozemont parce qu'il n'avait pas les Rs 2 000 nécessaires pour être candidat aux élections. Et pourtant Rozemont n'était rien au départ; c'est Curé qui lui a montré le chemin, lui a fait avoir un emploi et l'a mis dans le "château" où il devait vivre par la suite.
Popilation péna ène l'appareil pou testé le coeur ène politicien. So lé coeur testé lor travail li faire et ça jour là mo fine comprend ki Rozemont pas ti èna lé coeur. Li ousi fine travail mais li fine arranze ène la samme prison autour li parski li fine amare li avec ene mové banne.

Q. Pendant plusieurs années vous avez dominé la scène politique, vous êtes aujourd'hui plus effacé mais portez-vous autant d'intérêt aux événements politiques actuels?

R. Je suis bien limité par mon âge et ma santé. J'essaye cependant de m'informer autant que je peux. J'ai été content par exemple d'apprendre que des étudiants sont allés travailler aux champs. C'est exactement ce que Mahatma Gandhi avait préconisé: créer un lien entre l'école et le lieu de travail.
Zordi zotte faire banne zenfants trappe zotte natural duty; zotte ancêtres aussi ti coume ça. Si students Maurice suivre ça système là, zotte pou faire ène grand développement dans zotte la vie. Ça système là, faire sakène éna pitié pou lotte. C'est cette coopération qui doit être la base de tout système politique et non pas la religion.
Un système d'éducation éclairé est l'épine dorsale de la démocratie. Ce mot veut dire la direction par le peuple et si ce peuple ne sait pas où poser la croix le jour des élections, il peut se faire beaucoup de tort.

Q. Vous avez aidé à créer le parti Travailliste; vous avez pour ainsi dire donné l'élan initial au parti qui gouverne ce pays en ce moment. Quel est votre opinion de ce parti qui a maintenant plus de quarante ans d'existence?

R. Manière li pé allé nous pas conné si li pou aile dans cascade ou bien li pou aile dans so bit.   
 Un Premier ministre travailliste a acheté une usine pour le bien-être des malheureux. Ceci est une chose fort louable et j'en suis fier mais coma dire gouvernement fine acheté éne zoli fruit mais li péna place pou pose li ;li met li n'importe cotte ça — li prete place pou pose li. Li ti bisin pensé, ki pou manage tablissement parce ki là, li péna dimoune, li kit li dans la main manager. Il me semble que le gouvernement ne sait pas vraiment quelle direction prendre, il n'est pas encore prêt pour diriger efficacement le pays. Zotte coma éne propriétaire loto ki pas conne conduire: tout dans la main saufer. Pour moi, tout est dans la main des enfants, il n'y a aucun espoir avant de les avoir entraînés convenablement.

Q. Dans le temps, vous prôniez la Coopération entre travaillistes et Capitalistes selon le modèle du Mahatma Gandhi. La coalition entre le P.T. et le PMSD devrait donc vous satisfaire. Est-ce que c'est le cas?

R. Je comprends ce qu'ils veulent faire. Ils ne veulent pas voir en la nouvelle génération de Blancs, les domineurs que leurs grands-parents ont été, en fait. Li bon, marche are li, ki li Blanc, ki li capitaliste; so lé coeur ki compté, pas faute so grand-papa.
Mais quant à la coalition elle-même, d'après ce que je vois, c'est 'condition" qu'on aurait dû appeler cette alliance. Si tout ce qui mo demane ou, ou donne moi, même si ou bisin, li pas ène coalition, li éne condition.

Q. Que pensez-vous des contestataires qui déplorent l'effritement de l'idéal du parti Travailliste ainsi que la distance qui sépare le peuple, de ses élus? Est-il possible ou même désirable de retourner au P.T. de 1940?

R. Si zotte pensé Parti Travailliste bisin rétourne coma dans l'époque li ti né, li difficile. Bisin faire changement. Pou moi avec mo' quatre- vingts bananés, péna changement si pas entraîne zenfants.
Et puis, si les contestataires étaient à la place de ceux qu'ils critiquent qui nous dit qu'ils n'auraient pas fait de même.