JM et les chefs coutumiers de la République démocratique du Congo
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07 May 1979

L’Université de Maurice : Une poudrière ?

 «Si l'université de Maurice, qui était sensée aider au développement du pays, ne produit, en fin de compte, que des chômeurs, c'est qu'il y a une faillite quelque part». C'est ainsi que l'Union des étudiants de Maurice, en la personne de MM. MUSHTAQ SOOLTANGOS, ERIC MANGAR et HOOTESH RAMBURN — respectivement président, trésorier et membre de l'exécutif de l'union —, évalue la situation qui a donné lieu aux remous qu'on connaît à l'université de Maurice ces derniers jours.
Ce raisonnement est percutant, et le gaz paralysant ne pourra nullement émousser sa logique. Au contraire, cette méthode n'est que symptomatique, sinon symbolique, de la léthargie qui s'est emparée des autorités en ce qui concerne le sort de l’université de Maurice à tous les niveaux. En matière de gaz, le gaz lacrymogène sur le campus siérait bien mieux, car la situation tend plutôt à faire pleurer.
Mais ce n'est pas là le plus grave. Un membre de la force armée sur un campus universitaire a, dans les 99% des cas, l'effet d'une étincelle dans un baril de poudre. Beaucoup de chefs de gouvernements étrangers ont eu l'occasion d'apprécier cette vérité, quoique certains un peu trop tard!
Il y a parmi les membres de notre gouvernement, un nombre certain qui a eu le privilège de recevoir une éducation universitaire (à l'étranger s'entend). Ceux-ci se rappellent-ils l'effet qu'aurait eu sur eux l'intervention de la force armée au sein de leur université? Ne conviennent-ils pas qu'il y a là de quoi exaspérer l'étudiant le plus docile et conservateur? A moins que le but des autorités ne soit justement de grossir les rangs des prétendus "casseurs"?
Il y a de quoi se féliciter que les choses ne se soient pas plus envenimées à la suite de l'intervention armée sur le campus. Il est difficile de dire à qui en revient le crédit. Il se pourrait que ce soit dû à cet "esprit pacifique des Mauriciens" dont certains s'affublent volontiers sans jamais questionner la teneur d'une telle conception. Serons-nous aussi chanceux la prochaine fois? Il suffirait d'un incident grave ou d'une tête brûlée qui voudrait jouer le héros martyr — c'est l'âge où on lit Lénine et Marcuse — pour l'université de Téhéran, les universités françaises en mai 68 et les désordres sur les campus universitaires d'Amérique cessent d'être des nouvelles qu'on lit dans journaux d'une île Maurice paisible.

Propos recueillis par Jean-Mée DESVEAUX
Le Mauricien du 7/5/1979

Incompatibilité entre la formation académique de l'UOM et les besoins réels de l'ile Maurice.


•Les événements du 13 avril à l'université sont sans précédent et n'augurent rien de bon pour l'avenir de l'éducation tertiaire à Maurice. Pouvez-vous nous en expliquer les causes telles que vous les percevez ? Comment expliquer l'action menée par les étudiants, ce vendredi 13 avril?

— L'action que nous avons entreprise s'était révélée nécessaire, étant donné que les nombreuses négociations avec les hautes instances de l'université et du gouvernement n'avaient rien apporté de concret aux étudiants.
Il est évident que le problème essentiel a trait au chômage post-universitaire. Ce problème ne date pas d'aujourd'hui, malgré ce que veulent faire accroire certaines autorités. En 1976, ce problème se posait déjà dans la faculté d'Agriculture. Il y eut menace de boycottage des cérémonies de graduation et, avec les élections générales qui approchaient, les autorités décidèrent de colmater les brèches en employant les étudiants concernés au ministère de l'Agriculture. Le vice-chancelier, comme il l'a dit alors, ''went to seek help from the ministry of Agriculture''.
Il a été prouvé que le système d'embauche était artificiel. Des postes étaient créés uniquement pour faire face à la pression.            
En 1977, le même scénario se produit. Encore une fois, menace de boycottage de la cérémonie de graduation, et encore une fois, pour sauver la cérémonie, le vice-chancelier réussit à convaincre les autorités concernées de créer de nouveaux emplois, toujours artificiels. Donc, ces universitaires, au lieu d'être employés pour le développement du pays, sont appelés à remplir des fonctions de clerc. Au lieu de se servir d'eux pour conseiller les planteurs de façon systématique, on se sert d'eux au ministère pour remplir des fiches.
L'année 78 n'amène rien de positif et, de nouveau, grève — totale cette fois — des trois facultés (agriculture, technologie industrielle et administration). Les griefs sont toujours ignorés par le vice-chancelier.
En 1979, la frustration est à son comble. Celle-ci se manifeste d'abord par une première grève des étudiants du génie mécanique et électrique contre la réintroduction des cours qui avaient été suspendus dans leur discipline. Un phasing out de ces cours s'avérait, en effet, nécessaire étant donné qu'ils ne créaient que des chômeurs. Or, la réintroduction était proposée alors même que les conditions, qui avaient initialement menées à la suspension de ces cours, prévalaient toujours. C'est à croire que les cours devenaient uniquement nécessaires de par le besoin d'employer du personnel recruté pour les donner.

• II semblerait donc, d'après vous, que les autorités de l'université n'ont pas clairement défini leurs priorités ?

—  En effet, car pour résoudre un problème administratif de l'université, on n'hésite pas à créer un problème de saturation du marché du travail. Les besoins causés par des problèmes internes de l'université prévalent régulièrement sur la solution des problèmes du pays.
Ce que nous voyons, c'est que les démarches ne sont entreprises que lorsque les étudiants font pression. Il n'y a pas de planification globale concernant l'emploi ou les cours. Seul le vice-chancelier entreprend des démarches 'personnelles', que nous condamnons du reste, car ces démarches, au lieu d'être personnelles devraient être centralisées au moyen d'une agence de placement qui collecterait les informations nécessaires sur la situation de l'emploi et, donc, qui aiderait à placer les étudiants.

• Ne faut-il pas tenir compte des réalités économiques du pays ? Si le marché du travail est saturé pour cette catégorie universitaire, que peut faire le gouvernement ou l'administration de l'université ? Prôneriez-vous donc la fermeture totale à courte échéance de l'université de Maurice ?

— Nous n'avons jamais demandé la fermeture de l'université. C'est l'administration et les autorités qui brandissent cette menace. Pour nous, l'université est une nécessité. La suppression des cours est une solution temporaire afin d'éviter une trop grande compétition sur le marché du travail concerné.
D'autre part, le marché n'est pas aussi saturé qu'on veut le faire croire. Une discrimination dans l'embauche tend à favoriser les étudiants détenant des diplômes des universités étrangères. Si on analysait la situation des personnes qui remplissent la fonction de technical officer au ministère, cette discrimination apparaîtrait évidente.
Nous travaillons au sein même des réalités locales. Il conviendrait donc que priorité nous soit donnée en ce qui concerne l'emploi. Or, onze diplômés de l'Ecole d'Agriculture sont sans emploi. Il est donc évident que les universitaires venant de l'étranger sont employés aux dépens des étudiants de l'université de Maurice.
Notre analyse de la situation est la suivante. Si l'université, qui était supposée répondre aux besoins de développement du pays, ne crée finalement que des chômeurs, c'est qu'il y a faillite quelque part. L'université ne répond plus aux besoins du développement du pays. Il existe une incompatibilité entre les objectifs de l'université et ceux posés par les besoins de l'île Maurice. La définition même de ce développement doit être réanalysée. Ce développement a-t-il réussi ? La réponse doit être à la base même de tout nouveau départ de l'université.

•  La situation alarmante que vous venez de décrire ne coïncide pas avec les chiffres du vice- chancelier. Ainsi, des 150 étudiants en génie mécanique et électrique, seulement six n'ont pas encore trouvé d'emploi. Des 150 diplômés en agriculture et en technologie sucrière, seulement huit à dix, d'après lui, n'auraient pas trouvé d'emploi. En ce qui concerne les études de coopérative, ce chiffre est de quatre sur cinquante, et en gestion d'entreprise, un sur dix. N'y a-t-il pas une contradiction entre ces chiffres et la situation que vous venez de nous dépeindre ?

— Effectivement. Et si c'était le cas, il n'aurait pas été nécessaire de se mettre en grève. Mais la vérité est tout autre. Le Registrar ne possède aucune information sur l'emploi d'ex-étudiants. La preuve est que, l'année dernière, lors de la grève, l'administration nous a officiellement demandé des chiffres concernant l'emploi des étudiants. Elle en avait besoin, le ministère de l'Emploi les lui ayant demandés. Elle ne possède aucune source d'informations sur ce sujet, mises à part celles provenant de nos propres statistiques.
D'autre part, il ne faut pas oublier que les statistiques ne laissent pas entrevoir certaines nuances très importantes. Le problème du chômage n'est pas le seul auquel nous ayons à faire face. Il en existe un qui est peut-être encore plus pernicieux: celui du sous-emploi. Effectivement, de nombreux diplômés en génie mécanique sont aujourd'hui des meter readers de la Central Electricity Board. D'autres sont disc jockey à la MBC. Or, de tels emplois ne requièrent qu'un certificat de Form V. Ce sont là des distinctions que les statistiques ne laissent pas apparaître. Nombreux, en effet, sont ces étudiants qui, non seulement ne reçoivent pas des salaires adéquats, mais qui représentent aussi la preuve vivante du gaspillage de ressources dans notre système. Ces étudiants ne travaillent pas en fonction de leur entraînement universitaire.

•Votre attitude protectionniste vis-à-vis des étudiants qui ont obtenu leur diplôme outre-mer dénote un certain complexe qui semble provenir de votre crainte de vous mesurer à eux sur le marché du travail. Le seul fait d'obtenir un certificat d'une certaine université ne peut ni ne doit garantir l'obtention d'un poste. Les différences de personnalité, d'efficience et de performances académiques ne rendent-elles pas une telle notion absurde ? De plus, ce protectionnisme n'aurait-il pas un effet négatif sur le niveau des cours de l'université de Maurice ?

— La première partie de votre question sous-entend l'existence d'une compétition ouverte. Or, il n'y a pas de perfect competition. Dans le cas présent, la situation serait plutôt inverse. La méritocratie est remplacée par le facteur communal et le political backing et cela aussi bien dans le secteur public que dans le secteur privé.

• Ce que vous dites est grave. Pourriez-vous l'expliquer plus en détail ?

— A l'université, il existe tout un système de cours parallèles empêchant une saine compétition au niveau du marché du travail. Par exemple, en ce qui concerne les cours en practical sugar manufacture, les élèves sont envoyés par le Mauritius Syndicate Staff des propriétés sucrières. Ce part time course d'une année permet à des personnes pré-sélectionnées, et dont les qualifications sont douteuses, de boucler les aspects essentiels d'un cours que les 'fuII time students’, eux, prennent trois ans à maîtriser. Ces cours sont réservés à une certaine catégorie de personnes et l’Union des Étudiants a demandé au sénat de lui fournir la liste de leurs noms, de leurs âges et de leurs qualifications; mais jusqu'ici, nous ne l'avons pas reçue. Au niveau des études en administration, le même système prévaut. Il y a la TSAE qui est un cours à temps partiel et qui court-circuite le diplôme supérieur universitaire, en gestion des entreprises qui, lui, prend trois ans à plein temps.
Et pourtant, que voyons-nous sur le marché du travail ? Ce sont ces mêmes personnes, qui ont reçu un entraînement pour le moins hâtif, qui court-circuitent les diplômés correctement entraînés par l'université.

• Et quid de la compétition avec les universitaires venant d'outre-mer ?

— En ce qui concerne la compétition sur le marché avec les diplômés de l'extérieur, il faut dire ceci : nous avons une ‘developmental university' qui suppose l'entraînement des étudiants dans la réalité locale. Il découle donc de cette notion que ces étudiants devraient avoir une priorité sur les autres.
Du reste, ce n'est pas nous qui avons ce complexe d'infériorité dont vous parlez. Ce serait plutôt les autorités concernées elles-mêmes qui empêcheraient la libre compétition en considérant automatiquement ceux qui obtiennent leur diplôme de l'extérieur comme étant meilleurs. Est-ce là un exemple de libre compétition ?
D'autre part, il arrive souvent que ceux qui détiennent leurs qualifications de l'extérieur aient une base inférieure à la nôtre. Il existe des cas où des gens ayant échoué en première année en diplôme d'agriculture chez nous décident de suivre des cours ailleurs pour retourner ensuite avec un B.Sc. First Class Honours' et trouver de l'emploi au ministère de l'Agriculture.
Le vice-chancelier lui-même, a, une fois, dit au secrétaire du Cabinet que : ''The real problem is the number of students with overseas qualification in every way inferior to our qualifications who are given the same treatment as our students''. Il est à remarquer que le vice-chancelier va encore plus loin que nous. Il dit : ''it is suggested that no recognition should be given to overseas qualifications which are inferior to the university of Mauritius qualifications’’.

• N'est-il pas probable cependant que votre protectionnisme baissera le niveau général de l'université ?

— C'est improbable, car il y a des external moderators qui viennent évaluer le niveau des cours et des examens de l'université. Ces 'university moderators' sont envoyés par la Inter University Council (ICU), instance universitaire internationale au sein de laquelle se trouvent les universités de Birmingham, Reading, Bâton Rouge qui sont des institutions très cotées dans ce domaine.
Il faut aussi dire qu'une trop grande compétition n'est pas nécessairement une chose désirable. Plus il y a de diplômés chômeurs, plus l'employeur sera tenté d'employer les candidats les moins exigeants en ce qui concerne les salaires. Du reste, ceci se fait déjà dans la zone franche. Nous entendons souvent que l'industrie wants the right guys, mais bien souvent pour un poste de technicien, un diplômé en mechanical and electrical engineering fait bien l'affaire. On se sert de ses connaissances et de son entraînement mais on le nomme technicien, ce qui permet de le payer bien moins qu'on ne le doit en fait. Cela découle du fait qu'il n'existe aucune politique de job specification. C'est-à-dire qu'on ne spécifie pas quels sont les critères pour remplir tel ou tel poste. On ne dit pas non plus quelles sont les qualifications requises pour les salaires qui devraient accompagner ce même poste.
Il faut aussi tenir compte des professional lobbies qui boycottent la reconnaissance de certains diplômes de l'université. C'est ainsi que, malgré l'approbation du Land Surveying Act de 1976, par l'Assemblée législative, la pression de l'Association des 'Land Surveyors' fait que cette loi n'est jamais passée et ne permet donc pas aux diplômés en ‘Land Surveying' de l'université de Maurice de pratiquer pleinement comme arpenteurs. Ces lobbies existent aussi dans d'autres disciplines.

•  Il n'est un secret pour personne que les étudiants universitaires sont gauchisants. Le mot d'ordre est de jeter le système par terre. Ne peut-on pas dire que tout le tapage de ces derniers jours soit en dernière ressource purement politique ?

— Nous ne nions pas le caractère politique de notre action, car nous réclamons nos droits et nous demandons que les injustices que nous combattons cessent. Ceci est politique. Mais si par politique, on entend une politique partisane, nous répondons catégoriquement non.
Dans notre action, il y a des étudiants de différents bords politiques. Ce qui les unit dans cette action, c'est la défense de leurs droits et la conviction que la cause pour laquelle ils luttent est juste. Aucune tactique divisive ne pourrait briser l'unité de ces étudiants.
La preuve que notre politique n'est pas partisane est que nous avons demandé que nos griefs soient soulevés à l'Assemblée législative par l'intermédiaire des trois partis politiques représentés à l'Assemblée.

• A quel point l'exécutif de l'Union des Étudiants est-il représentatif de la population estudiantine de l'université dans ces actions ?

— Tous les étudiants de l'université sont membres de l'Union des Étudiants. L'action présente a été menée au niveau de chaque École. Les étudiants de chaque École ont préparé leurs propres listes de revendications. Ce n'est qu'à partir de ces revendications que l'Union a établi une liste commune prioritaire des étudiants. Toutes les actions prises: la décision de se mettre en grève, la marche sur Port-Louis, l'occupation de l'administration, tout a été décidé en assemblée générale par tous les étudiants. Les idées ne viennent pas de l'exécutif mais des étudiants. Si on a pu faire ce qu'on a fait, c'est que nous étions unis dans une organisation solide basée sur la justesse de nos revendications.

• Y a-t-il de quoi être fier de l'action menée jusqu'ici ? Est-ce que l'occupation des locaux et la séquestration du vice-chancelier peuvent être considérés comme des actions positives ?

—  Réalisant que la grève dans le passé avait laissé les autorités concernées dans une indifférence, on ne peut plus totale, les étudiants ont décidé d'avoir recours à des actions d'envergure afin de tirer ces autorités de leur léthargie.
Si notre action a attiré l'attention du public, si elle a pu faire que toute l'île Maurice s'est sentie concernée, c'est que cette action est positive. L'accent a été mis surtout sur l'occupation symbolique. La 'séquestration' était telle que le vice-chancelier a reçu le même traitement que tous les autres étudiants. Je tire une parenthèse pour dire que c'était la première fois que certains étudiants ont eu la chance de voir le vice-chancelier.
Le côté sensationnel de cette action a permis aux autorités d'escamoter les revendications des étudiants.

•  Ne sommes-nous pas à jouer sur les mots ? Une action symbolique peut-elle être violente ?

— C'est vrai, notre action était violente. Nous ne le nions pas. Mais il n'y a pas eu de violence physique. Nous n'avons maltraité personne. Les autorités, elles, par contre, se sont servies de cette occupation comme prétexte pour justifier des actions pour le moins répressives, telles la suspension des étudiants, la fermeture de l'université, l'interdiction aux étudiants et aux chargés de cours d'accéder au campus, l'occupation de l'université par les forces armées.
En ce qui concerne le vice-chancelier, il est à noter que nous occupions déjà les locaux administratifs quand celui-ci est entré. D'autre part, il y a eu une intervention policière pendant l'occupation de ces locaux par les étudiants. Les gaz paralysants ont été utilisés. Or, toute action de ce genre doit recevoir l'approbation du vice-chancelier. Mais dans le cas présent, celui-ci nie avoir donné des instructions de ce genre. D'ailleurs, le vice-chancelier, lui-même, a demandé aux policiers de se retirer. Si cette action a été prise à l'insu du vice-chancelier, la force policière devrait être poursuivie en justice.

•  Où va-t-on à partir de là ?

— Le vice-chancelier a dit que la solution du problème était de nature politique, alors que le ministère de l'Éducation, lui, dit qu'il était purement administratif. Donc, déjà, les autorités se renvoient la balle. Et cela ne fait que retarder les séances, car le problème est réel, et les étudiants ont réagi à partir de cette réalité.
En ce qui concerne la réouverture de l'université, quoique la discussion semble, à ce stade, n'appartenir qu'au sénat, en ce qui nous concerne, elle dépend des conditions suivantes:
1° Que toutes les demandes des étudiants envoyées aux autorités concernées soient acceptées in toto
2• Que la suspension de tous les étudiants soit levée immédiatement
3° Que les étudiants aient accès au campus universitaire immédiatement
4° Que les forces répressives, comme la ‘Riot Unit', la SSS et la force policière, quittent immédiatement le campus universitaire.

• Êtes-vous en mesure d'imposer des conditions ?

— Du moment que notre action est fondée sur la justesse de nos revendications et l'unité des étudiants, nous sommes en position de force. Nos adversaires ont abandonné la raison et utilisé la force ce qui un signe de faiblesse.

12 February 1979

Pour une recherche scientifique tiers-mondiste


ENTRETIEN AVEC LE Dr S. Kasenally

 Après ses dix années d'existence, l'université de Maurice a fait son examen de conscience en ce qui concerne la recherche, et toutes les parties concernées s'accordent à penser que, dans ce domaine, notre université nationale ne s'est pas montrée à la hauteur.
Mais ces "parties" sont trop souvent étrangères à ce monde ésotérique et discret qu'est celui des chercheurs. LE MAURICIEN a invité, aujourd'hui, une des figures de proue de la recherche scientifique à Maurice: le Dr Ahmud Swalay Kasenally, Ph. D. du University College, London (1965) et Fellow of the Royal Institute of Chemistry. Son expérience des institutions académiques outre-mer est des plus étendues: il a été maître de conférences au Queen Mary College (London) et à l'université de Khartoum au Soudan; Research Fellow à l'université de Stockholm, et visiting professor à l'université de chimie d'Illinois aux États-Unis. Le Dr Kasenally occupe la chaire de chimie à l'université de Maurice, et est aussi le troisième député de Rivière-des-Anguilles — Souillac.

Propos recueillis par Jean-Mée DESVEAUX
Le Mauricien du 12/2/1979


Q : Dr Kasenally, vous êtes professeur de la faculté de chimie à l'université de Maurice, et vous avez récemment présidé un comité du sénat dont l'attribution principale était de faire des recommandations sur la nouvelle direction que devrait prendre la recherche au sein de notre université. Mais vous êtes surtout vous-même un chercheur. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi le programme de recherches scientifiques à l'université de Maurice a été jusqu'ici aussi décevant?

R : Dès le départ, quand l'université fut créée en 1968, il fut convenu que le modèle qui siérait le mieux aux besoins du pays était celui d'une ''developmental university'''. C'est-à-dire, entre autres choses, que l'enseignement primerait sur les recherches. Il est malheureux que ce concept ait été poussé si loin que l'université s'est graduellement mise à offrir des cours et des diplômes d'un niveau de plus en plus bas.
Afin d'obtenir une certaine tradition de recherches, il est indispensable que l'université offre des ''graduate and post-graduate courses'' du genre Bachelor in Science ainsi que certains cours de Master in Science. Les étudiants qui allaient être ainsi  formés viendraient éventuellement grossir les rangs du ''research supporting staff''.
La recherche scientifique ne repose pas seulement sur des idées et des théories. Il est extrêmement important de mener toute une gamme d'expériences en vue de vérifier la validité de ces idées et de ces théories. Or, ces expériences approfondies ne peuvent être pratiquées que par une équipe de chercheurs motivés et bien entraînés. C'est dans ce sens-là que l'université devrait oeuvrer à l'avenir et c'est ce que j'ai personnellement recommandé au sénat.

Q : Cette nouvelle place de la recherche au sein de l'université ne présuppose-t-elle pas un corps enseignant académiquement capable de motiver et de guider ces recherches ? Un tel encadrement est-il disponible à Maurice, en ce moment ?

R : Prenons d'abord la situation telle qu'elle a prévalu durant ces années 'mortes'. Le principal critère de recrutement en ce qui concerne le personnel académique a été jusqu'ici le nombre d'heures de cours à pourvoir. Ceci laisse bien voir que ce personnel était exclusivement destiné à l'enseignement. Une de mes suggestions au sénat était que des ''visiting research fellowships'' soient institués. Cette innovation viserait à mettre des chercheurs valables à la disposition de la recherche à l'université.
Ces ''research fellows'' pourraient aussi bien venir de l'extérieur que de Maurice, car ce qui importe ce n'est pas leur nationalité, mais leurs capacités de recherche. Ils devraient travailler en tant que membres d'une équipe sur un projet spécifique et défini exclusivement dévouée à la recherche. Il faut aussi dire que les éléments que nous avons à l'école d'agriculture possèdent un fort potentiel en recherches.
Avec l'addition de ces ''research fellows'', ces éléments pourraient apporter une contribution très positive au développement de la recherche à Maurice.

Q : Le recrutement de ces chercheurs devrait-il être effectué avant l'identification des recherches à être entreprises ?

R : Non et ceci est important. Nous commencerons par l'identification des projets de recherches pour, ensuite, seulement employer les chercheurs qui satisferaient les besoins de ces recherches.

Q : La recherche scientifique a évidemment plusieurs aspects. Il y a la recherche pure — sans considération aucune de l'application des éventuelles découvertes dans le domaine de la pratique — , il y a la recherche appliquée et enfin la recherche technologique. Où se situeraient les recherches que l'université de Maurice se propose de conduire à l'avenir ?

R : Les recherches universitaires ont traditionnellement démontré un penchant pour l'aspect fondamental d'un problème scientifique: ce qu'on appelle la recherche pure ou académique. Mais il est à noter que pendant les dernières années, il y a eu une tendance chez les chercheurs académiques d'essayer de polariser leurs recherches vers l'application.
En ce qu’il s'agit de l'université de Maurice, les recherches courantes et celles que nous envisageons dans un avenir relativement proche sont, en quelque sorte, une rencontre de la recherche appliquée et son homologue 'pure'. Il est cependant notoire que de telles divisions sont très souvent arbitraires car il est excessivement difficile de situer les limites de ces domaines.

Q : Le gouvernement compte créer une ''Science Research Council''. Maintenant que l'université repense son rôle en ce qui concerne la recherche, quelle est l'attitude qui se dégage au sein de l'université vis-à-vis de ce ''Mauritius Science Research Council''.

R : L'absence d'un corps comme le MSRC s'est fait très cruellement sentir dans ce domaine. Ce vide a causé un manque de direction et une mauvaise identification des priorités de la recherche dans le pays. En juillet 1973, déjà, j'avais fait un plaidoyer pour la mise sur pied d'un tel organisme. Si ce projet aboutit, les deux problèmes cruciaux de la recherche à Maurice, soit l'identification des domaines nécessitant des études approfondies et l'obtention des fonds, seraient résolus. Ce Council aura un rôle purement administratif et aidera à coordonner les recherches de toutes les organisations impliquées au niveau national. Le MSRC pourrait aussi oeuvrer de concert avec les pays avoisinants en ce qui concerne la recherche maritime ainsi que tout autre domaine d'intérêt scientifique commun.

Q : Toute recherche vise à aboutir à une découverte — une connaissance nouvelle qui vient s'ajouter au patrimoine épistémologique de l'humanité. Or, il est évident que nous avons au départ un désavantage technologique considérable de par notre appartenance au tiers- monde. Est-ce-qu'il nous est encore possible de 'découvrir' ou bien sommes-nous déjà condamnés à 'redécouvrir'? La compétition entre développés et sous-développés est-elle encore possible dans le domaine de la recherche scientifique ?

R : Il est indéniable que les pays du tiers-monde ont un très grand désavantage vis-à-vis des pays développés à cet égard. C'est du reste la raison pour laquelle ces pays tiers-mondistes ne possèdent pas l'équivalent d'un CERN (Conseil Européen de Recherches Nucléaires) vers lequel des sommes énormes ont été dirigées. Il est impensable que les pays du tiers-monde arrivent un jour à mener des recherches à ce niveau. Il découle donc de ce phénomène que les pays développés seront toujours à l'avant-garde dans le domaine de la science, donc de la recherche.
Notre objectif dans le tiers-monde est d'étudier les aspects de la science qui sont aptes à résoudre les problèmes urgents de cette partie défavorisée du globe.

Q : Est-ce que cela implique seulement un changement de direction et une différente hiérarchie de priorités ou bien y a-t-il une différence fondamentale au niveau de la méthodologie ?

R : Il est clair que l'application de la science par les pays développés est différente de celle qui prévaut dans les pays sous-développés. La science n'est qu'un instrument et les scientifiques des pays développés n'ont aucun intérêt à s’en servir pour les besoins particuliers du tiers-monde. Bien souvent, ces scientistes ne peuvent même pas deviner les problèmes auxquels les pays en voie de développement doivent faire face. Donc, quant à la valeur 'nouvelle' de nos découvertes, vos appréhensions ne sont vraiment pas fondées. Nos recherches ne peuvent avoir déjà été entreprises par les pays riches pour la bonne et simple raison que ceux-ci n'ont pas à faire face aux problèmes qui ont donné lieu à ces recherches.

Q : Le problème du 'brain-drain' cause aussi un sérieux handicap à la recherche scientifique. Les chercheurs mauriciens, ne peuvent obtenir ni les conditions nécessaires à la recherche ni le traitement qu'ils recevraient ailleurs. Y a-t-il une solution à ce problème ?

R : Le problème de la fuite des cerveaux est, effectivement, assez important car bon nombre de nos brillants chercheurs ont quitté l'université et d'autres centres de recherches du pays pour le Canada, les États-Unis et l'Australie.
Il y a deux aspects à ce problème. Il faut d'abord viser à conserver les chercheurs mauriciens qui sont déjà sur place et, ensuite, il s'agit d'attirer ceux qui sont déjà établis à l'extérieur — car nombreux sont ceux qui veulent rentrer au pays.
Je ne crois pas, cependant, que l'aspect purement matériel, associé au niveau de vie, soit le facteur déterminant ici. Ce sont finalement le statut du chercheur et les facilités de recherche qu'il faudrait analyser pour expliquer ce processus de 'fuite'. Il y a, cependant, d'autres considérations, tel l'avenir des enfants qui entre en jeu, et celles-ci ne peuvent être résolues d'une façon définitive par les autorités ou les institutions responsables de la recherche.

Q : Pendant cette période parsemée de difficultés, vous avez personnellement conduit une recherche sur des systèmes inorganiques qui ont une fonction biochimique. Peut-on dire que ces conditions déplorables ont freiné vos activités, à tel point que votre recherche ne serait pas reconnue et respectée comme telle par une institution scientifique étrangère ?

R : La meilleure preuve de la valeur des recherches que j'ai entreprises est qu'elles ont paru dans les plus illustres journaux scientifiques internationaux, tel The Journal of Organic Metallic Chemistry. De plus, j'ai reçu plus d'une centaine de requêtes de tirés-apart (reprints) de chercheurs du Canada, des E.U., d'Angleterre, d'Allemagne, etc .
Les conditions dans lesquelles mes collègues et moi travaillons sont vraiment très limitées. En termes d'équipement, l’université nous offre le strict minimum.
Nous compensons ce manque d'équipement par une bonne planification et en ayant recours à l'aide des centres d'analyses outre-mer. En ce qui concerne ma dernière recherche, j'ai dû envoyer une partie des substances concernées aux E.U. pour être analysées par des techniciens dans des laboratoires hautement équipés. Quand ces résultats me parviennent, je les interprète à la lumière des données qui sont déjà en ma possession.

Q :  Pouvez-vous nous expliquer la nature de ces recherches ?

R : Elles consistent à préparer des substances qui possèdent une certaine fongitoxicité après une étude structurelle de ces substances. L'idée fondamentale est d'examiner le mécanisme de l'activité des fongicides en vue d'améliorer cette activité et, si possible, d'augmenter sa spécificité afin de mieux combattre les champignons parasites sur les plantes.
Il est bien connu en biochimie que l'activité biologique d'une substance chimique est étroitement liée à la structure moléculaire de cette substance. C'est pourquoi il a été nécessaire d'obtenir les structures détaillées afin d'étudier la relation qui existe entre l'activité du fongicide et sa structure — structure que je dois, du reste, modifier en vue d'obtenir une plus grande spécificité.

Q : Tout cela est très compliqué. Etes- vous satisfait des résultats obtenus ?

R : Ceci est une recherche à long terme, et elle est aussi inter-disciplinaire. Après avoir préparé ces nouvelles substances, je les ai passées au Dr Peerally du département de biologie pour qu'il effectue le ''biological and fongicidal screening''. L'objectif est à long terme, voyez-vous. Cela fait déjà deux ans que j'ai commencé cette expérience. Quand le Dr Peerally aura trouvé la fongitoxicité de ces substances — ce qui devrait prendre encore deux ans, car la gamme des substances est très étendue — il restera encore l'aspect de commercialisation car l'expérience aura été faite jusque-là sur un ''Laboratory Scale''.

Q : N'est-il pas frustrant d'avoir à attendre autant avant d'obtenir les résultats escomptés ?

R : En science, comme dans la vie, on vit d'espoir. En tant que scientifiques, nous avons été entraînés à en vivre.