JM et les chefs coutumiers de la République démocratique du Congo
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28 August 2013

Lagesse enfin derrière les barreaux...

Par Jean-Mée DESVEAUX
L'express du 28 août 2013
 
La justice a non seulement été appliquée mais elle a été visible et exemplaire. Une île Maurice républicaine est parvenue à mettre derrière les barreaux l’industriel le plus riche et le plus puissant du pays. Thierry Lagesse a été appréhendé à sa descente d’avion comme un vulgaire passeur d’héroïne et amené aux Casernes centrales «manu militari» entre deux gorilles du CCID. Il y aura passé une nuit qui lui aura appris à appréhender la vie d’une perspective un peu moins rose.

Avant lui, l’homme avec lequel il est accusé d’avoir comploté pour priver l’État de Rs 7,2 millions, Ashish Kumar Seeburrun, avait lui aussi goûté de la paille chaude du cachot et cela pendant près d’une semaine pour donner le temps aux enquêteurs de lui arracher tous les détails croustillants du dossier. C’est ainsi qu’opère un machine judiciaire qui ne s’arrête pas au faciès.

Cette question est imprégnée d’émotivité à Maurice. La perception qu’un «blanc» (héritier de privilèges d’un temps révolu où régnait une injustice implacable) ne soit pas soumis au code pénal qui régit le reste de la population est une gangrène qui mine les relations inter-ethniques mauriciennes. On tend ainsi à faire abstraction du fait que, lors du scandale de la caisse noire d’«Air Mauritius», le seul accusé à avoir honnêtement avoué sa faute et restitué les Rs 27 millions d’argent mal acquis fut Gérard Tyack dont le carnet de boutiquier n’a servi qu’à le rendre passible d’un séjour de plusieurs mois à la prison de Petit Verger. C’est aussi faire abstraction de toutes ces petites têtes blondes emprisonnées pour des délits de drogue que j’ai constatées à la prison de GRNW durant une visite en 2004. C’est cette perception qui a, dans le temps, poussé feu l’inspecteur Harry Raddhoa à enfreindre la loi en séquestrant illégalement Martine Desmarais. Il espérait ainsi lui soutirer des informations qui incrimineraient Bernard Maigrot, cet autre suspect «blanc» du meurtre de Vanessa Lagesse, la cousine du même Thierry Lagesse. L’inspecteur n’eut aucun état d’âme que Martine Desmarais fut compensée par la Cour suprême d’un état de droit qui jugea le traitement qu’elle subit contraire à ses droits constitutionnels.

Thierry Lagesse n’aura probablement pas le sort de Madame Desmarais au vu des preuves accablantes que le CCID semble avoir obtenues d’Ashish Kumar Seeburrun. Il aurait naïvement été pris, la main dans le sac, lors du shopping pour son nouveau joujou de luxe (il possède déjà une Harley Davidson). La sous-facturation qui cause un manque à gagner de Rs 7,2 millions est normalement châtiée par une pénalité qui est un multiple de cette somme. Il est absolument juste que cette pénalité soit appliquée. Mais les autorités peuvent-elles, en leur âme et conscience, arguer qu’il fallait, d’abord, en faire une affaire de police et, ensuite, le mettre en prison ? Combien de cas de taxe impayée finissent-ils aux mains de la police ?

Les autorités ont objecté à sa libération car elles disaient craindre qu’il puisse influencer les témoins et manipuler des preuves. L’industriel a passé des semaines en Europe d’où il aurait pu avoir manipulé qui il voulait à coeur joie. Les interlocuteurs de l’ancien «Attorney General» avaient été accusés de manipuler des témoins sans pour cela être passibles de jours de prison. Les raisons avancées pour emprisonner Thierry Lagesse ne convainquent pas vraiment. Il est difficile de ne pas conclure que son épiderme n’est pas étranger au sort qui lui est réservé. Il a fallu non seulement qu’il paye le coût imposé par son imprudence alléguée devant la loi, mais de plus, il fallait ajouter une dose d’humiliation facultative pour la bonne mesure.

Et quid de Maurice dans tout cela ? En avons-nous fait un meilleur pays après cet épisode ? Lagesse brasse Rs 27 milliards en chiffre d’affaires. On peut estimer qu’il emploie entre trois et cinq mille Mauriciens dans les entreprises où sa famille possède un intérêt direct. On pourrait arguer qu’il est de l’intérêt de ces milliers de pères et mères de famille que leur patron s’identifie un peu plus au sol où il a choisi de garder sa fortune plutôt que d’en être aliéné. S’il faut s’en persuader, on se rappellera cet autre blanc riche, Fernand Leclézio qui, à la veille de l’indépendance, prit ses clics et ses clacs sous le nez et à la barbe de SSR pour des horizons meilleurs. Et, faut-il le rappeler, il existait alors un contrôle absolument rigoureux des transferts de capitaux qui n’existe pas aujourd’hui. Les entreprises associées au groupe Mon Loisir ont déjà un pied très ferme sur le continent africain où les marges  de profit sont bien plus intéressantes et bien moins difficiles à réaliser. Avec près de 50 000 chômeurs, le malin plaisir de voir cette grande gueule de patron rire jaune derrière les barreaux en valait-il vraiment le coût ?

14 November 2012

Nul n’est prophète en son pays

Par Jean-Mée DESVEAUX

L’express du 14 novembre 2012
 
L’ironie veut que la Mauritius Revenue Authority (MRA), ayant failli d’assainir son Customs department, ait ainsi raté l’occasion de mettre en œuvre le mécanisme apte à bloquer les barons de la drogue en aval. Il ne lui restait donc qu’à adopter la stratégie présente de percevoir une cote part sur l’argent gagné sur le cadavre des enfants mauriciens.

Les frasques de Gro Derek et la réclamation de Rs20 millions que lui fait la MRA pour fraude fiscale ouvrent un chapitre que je croyais clos avec l’article que j’écrivis dans l’express du 15 septembre 2008, intitulé : « Goodbye Bert, Welcome narco paradise ! ».

Le lecteur se souviendra que l’avènement de la MRA en 2005 visait essentiellement à réformer la Mauritius Customs. A la tête de la douane depuis 2003, Bert Cunningham avait réussi à colmater les brèches énormes qui existaient jusque-là dans les recettes douanières du pays. Mais il devenait évident que Cunningham n’allait pas pouvoir mener à bien sa réforme dans les conditions administratives qui prévalaient alors au sein du Customs. Le «dead wood» ainsi que les «rotten eggs», qui faisaient dire à Cunningham qu’il était à la tête de la douane la plus corrompue au monde, étaient protégés par les conditions du service civil.

Pour échapper à ces contraintes archaïques et repositionner la douane sur une base saine, moderne, transparente et où prévaudrait enfin le principe de l’«accountability», il n’y avait qu’une solution possible : l’institution d’une MRA. Elle engloberait naturellement non seulement la douane mais aussi tous les autres bureaux du fisc, tels la TVA, l’Income Tax et le Registrar General, entre autres, au sein d’une organisation où la flexibilité et l’efficience du secteur privé primeraient. Le principe fondamental de cette institution allait être : «ability to hire and fire», de recruter les meilleurs talents et de résilier le contrat des employés non performants ou corrompus.

C’était sans compter l’influence du Syndicat de la douane et de ses amis à l’intérieur du nouveau Board de la MRA. En effet, à côté du Special Adviser de Paul Bérenger que j’étais, il y eut sur ce Board, deux membres de taille qui n’avaient pas la même exégèse sur l’assainissement de la douane : 1) Mme la Permanent Secretary Maya Hanoomanjee, qui s’est créé, depuis, un profil politique remarquable en tant que ministre de la Santé. 2) Le Solicitor General, beau-frère du No 2 de la douane qui agissait comme acting Comptroller of Customs jusqu’à l’arrivée du Canadien à la tête de la douane deux ans plus tôt.
 
La première tâche du board était de recruter le directeur de la MRA parmi les nombreux candidats qui avaient postulé, dont Bert Cunningham, le chef d’Interpol et M. Sudhamo Lall, l’actuel Directeur général (DG) de la MRA. Il y eut deux rounds dans la sélection. Le deuxième round s’appuyait sur les qualités intrinsèques et le track record de «leadership for change» que les deux Anglophones remplissaient à merveille. Le premier round se basait sur les qualifications académiques. Il était clair, au sein du board, que si le chef canadien de la douane mauricienne ou le chef d’Interpol passait l’obstacle des qualifications académiques et expérience, l’un d’eux aurait été automatiquement choisi pour la position de DG. Ce DG aurait alors eu la personnalité et l’expérience nécessaires pour pousser la réforme de la douane jusqu'à sa conclusion logique d’un assainissement des ressources humaines de la douane de haut en bas. L’histoire doit retenir qu’aucun de ces deux hommes ne fut nommé en raison des objections des deux membres les plus puissants du board. Cunningham et le chef d’Interpol n’avaient pas, selon eux, les qualifications ou l’expérience requises.
La MRA réclame Rs 20 millions à Gro Derek pour fraude fiscale.

Ayant en vain insisté que les critères avaient été pervertis pour faire le jeu du syndicat des douanes, refusant de cautionner l’adultération grossière d’un recrutement sur lequel dépendait l’avenir du pays, je soumis ma démission au Premier ministre en tant que membre du Board de la MRA.

La MRA hérita d’un DG rêvé en ce qui concerne le syndicat des douanes. J’avais correctement anticipé la tournure qu’allaient prendre les choses. Le tri qui devait se faire en vue d’enlever les éléments indésirables de la douane avant qu’ils ne soient recrutés au sein de la nouvelle MRA demandait quelqu’un qui avait de la poigne. Ceci fut relégué aux oubliettes. Tous eurent la hausse salariale du nouveau système sans que personne toutefois ne subisse les inconvénients d’une plus grande rigueur. La tâche de trier le bon grain de l’ivraie, toujours en foison au sein de la nouvelle douane, fut reléguée aux calendes grecques.

Il n’est pas nécessaire de faire une régression linéaire économétrique pour savoir que la progression inexorable du fléau de la drogue à Maurice est en corrélation directe avec la faiblesse de la Mauritius Customs. La part de cette progression cancéreuse due au vide causé par la maldonne administrative décrite en haut reste du domaine des thèses académiques. Il ne faut pas oublier de comptabiliser les « positive externalities » que nous avons perdus en même temps. Avec un Customs hyper actif de Cunningham, même l’ADSU, d’ordinaire assez balourd, avait subi l’effet de l’émulation et se dépatouillait pour essayer d’arriver avant les hommes du Canadien sur la scène du crime.
 
Maurice est, de nos jours, au hit parade des pays où les marchands de la mort et leur fléau décime les jeunes, sans discrimination aucune - une première chez nous. Une visite à la prison de GRNW me démontrait le nombre de petites têtes blondes qu’on pouvait y compter en 2004.

D’autre part, il ne faut pas rêver. Gro Derek parti, s’il ne réussit pas à diriger son empire à partir de sa cellule de Beau-Bassin, quelqu’un d’autre viendra prendre sa place comme cela se fait régulièrement, depuis des décennies, au Mexique. Car à Maurice, plus encore qu’au Mexique, le « barrier to entry » dans ce domaine est très très bas. Ce nouveau venu aura le même « red carpet treatment » des concessionnaires de voitures des marques les plus prestigieuses, plus soucieux de l’enveloppe mensuelle de leur vente que de l’image qu’ils projettent ainsi à la société toute entière. Ces nouveaux caids, dans bien des cas, s’accommoderont aussi, comme celui qui les a précédés, des personnalités politiques de l’endroit. En échange, ils leur demanderont un petit coup de main lors de la prochaine élection. Un politicien, par définition couard, n’a pas les nerfs qu’il faut pour ignorer une sommité de l’endroit. Son or caché, même sous la putréfaction des corps de ses victimes, peut toujours être un atout majeur lors d’une élection.

''A l'instar des plus belles roses, Maurice surgit, toute belle, d'un lit de fumier.''

 

C’est ici qu’intervient Monsieur Lall en fin stratège. Admettons, il n’a pas la pugnacité des deux Anglo-saxons précités. Mais, à chacun sa force et la sienne ne saurait décevoir. Dès le début, le DG s’est montré une vraie planche à billet pour le gouvernement mauricien et il mérite d’être félicité pour cela. Sous sa férule, la MRA a engrangé des sommes mirobolantes qu’il s’agisse au niveau de la TVA ou à celui des autres (Grand ou Petit) contribuables. Mais de loin, là où il risque de mériter une place, et pas des moindres, dans l’histoire des institutions fiscales de ce pays, c’est dans sa dernière initiative d’atteler sa machine fiscale aux trafiquants de drogue. Il a perdu la bataille de la réforme de la douane qui aurait visé à éradiquer le fléau de la drogue à sa source. M. Lall se sait mal préparé pour mener la bataille en amont, il les attend en aval. Faites votre fortune messieurs, dames, parrains et marraines. Je suis le percepteur qui vous attend au tournant et je jure que je vous traiterai avec la même rigueur que je traite IBL, Rogers et autres MCB. L’express du mardi 6 novembre nous apprend que « les transactions et revenus engendrés par ce trafic de drogue allégué n’impliquant pas moins d’une dizaine de suspects tourneraient autour de Rs200 millions selon les informations des milieux proches de la MRA. Une somme qui pourrait être révisée à la hausse. » C’est ainsi que le ministère des Finances juge les Rs 20 millions très en-deça du chiffre qu’il désire voir réclamer.

Imaginant que les parrains et marraines, concurrents de monsieur Gro Derek, aient engrangé une fortune non moins colossale durant leur propre incursion dans le domaine du secteur privé mauricien, on pourrait estimer leur chiffre d’affaires à quelques milliards de roupies. Frapper des impôts sur une telle somme est, sans nul doute, une aubaine pour la MRA et les finances publiques. Après tout, n’est-ce pas un secret de polichinelle qu’un grand nombre des beaux bâtiments de la Cyber City provient des caisses de l’argent sale qui aide ainsi au développement économique du pays. A l’instar des plus belles roses, Maurice surgit, toute belle, d’un lit de fumier.

Il n’existe pas de place dans le bilan des finances nationales pour la vie des enfants fauchés à la fleur de l’âge. Ces vies qui refusent d’être réduites à un 0 ou à un 1 digital sur un fichier Excel n’ont donc absolument aucune valeur. Il n’existe pas non plus, au sein de ce pauvre pays, des âmes moins fortes que ceux qui arbitrent ce combat et qui pourraient demander ce que ces milliards de roupies taxés par la MRA représentent en termes d’enfants, de conjoints, de frères et de mères enlevés prématurément durant ces sept ans d’existence de la MRA par le fléau de la drogue. Combien de cadavres faut-il pour rendre une entrée d’un million de roupies en impôts acceptable à un Etat qui se respecte ? Dix cadavres par million de roupies serait-il un sacrifice acceptable ou n’est-ce pas assez ?

Sommes-nous trop idéalistes de mettre autant d’accent sur ces êtres mal adaptés qui auraient, de toutes façons, grevé les finances publics encore plus en termes de soins médicaux s’ils n’avaient pas été aspirés par cette sortie prématurée, infiniment triste et si douloureuse. N’est-ce pas là, après tout, l’image même du modèle darwinien de la survie des meilleurs gènes dans une société capitaliste à outrance comme celle que nous sommes en train de construire à Maurice? Pour subvenir au coût imposé par ceux qui survivent, la MRA semble nous dire qu’il faudrait faire abstraction des beaux sentiments et mettre en veilleuse toute émotion relative à ces êtres appelés à disparaître inéluctablement comme l’imposent les lois de notre jungle.

15 September 2008

Goodbye Bert. Welcome narco paradise !

l'express du 15/09/2008

Par Jean-Mée DESVEAUX

Bert Cunningham (à g.), ancien directeur des douanes, avec son avocat Me Herve Duval au quartier général de la police. Il aurait fait perdre des milliards aux malfrats de tout acabit.

Cette note est rédigée de Kinshasa, capitale de la République démocratique du Congo (RDC), ancien Congo belge, où je travaille depuis deux ans. La RDC est un pays grand comme l’Europe de l’Ouest et elle contient un des sous-sols les plus riches du globe. C’est pourtant ici que naissent et meurent des milliers d’enfants dans la rue, et c’est ici où 60 millions d’êtres vivent dans une indigence si pathétique qu’ils semblent n’avoir conservé de leur condition humaine que l’enveloppe extérieure. La cause de ce paradoxe est palpable dans tous les recoins de la vie en RDC : les Congolais ont cru pendant 45 ans que la corruption, le tribalisme et le népotisme que pratiquaient leurs gouvernants allaient leur profiter individuellement en leur donnant un avantage stratégique sur les autres. Ils n’avaient pas réalisé que ce mode de gouvernance allait, au contraire, les condamner à l’enfer qu’ils vivent aujourd’hui collectivement.


Inversion des valeurs morales

C’est d’ici donc que j’ai appris que le secrétaire du Parti travailliste a traité de «batchiara» l’homme qui a eu le courage de relever l’immense défi que pose la douane mauricienne à un Etat de droit. C’est d’ici que j’ai suivi le harcèlement de Bert Cunningham par l’appareil d’Etat alors même qu’il a fait perdre des milliards aux malfrats de tout acabit pendant ses six ans à la tête de la douane. Et c’est d’ici que j’ai constaté que l’inversion des valeurs morales a atteint son niveau culminant à Maurice : le contrat de Bert Cunningham est résilié pour insubordination et incapacité de se soumettre aux provisions légales alors que la meute de douaniers pris la main dans le sac à détrousser l’Etat vaquent sereinement à leurs occupations. L’île Maurice a moralement atteint le nadir de la tragédie shakespearienne : Chez nous «fair is foul and foul is fair».


«C’est un fait hautement
révélateur de la trempe d’hommes
dont s’entoure l’actuel
Premier ministre
que pas un seul d’entre
eux n’ait eu la force de
caractère nécessaire
de défendre
un expatrié au service
du peuple mauricien.»



Le ministre de l’Agriculture, l’honorable Arvin Boolell a récemment rappelé que Bert Cunningham était proche du conseiller spécial de Paul Bérenger que j’étais. Il aurait pu avoir fait le même rapprochement avec d’autres experts étrangers de haut niveau tels que Donna LeClair (CEB), Philippe Cash (AML), Bill Duff (Prisons) pour ne mentionner que ceux-là. Il est un fait connu que pour permettre à ces professionnels d’optimiser leurs compétences au service du pays, je les défendais contre la mesquinerie des petits esprits à qui ils faisaient de l’ombre au sein de leur spécialisation. C’est un fait hautement révélateur de la trempe d’hommes dont s’entoure l’actuel Premier ministre que pas un seul d’entre eux n’ait eu la force de caractère nécessaire de défendre un expatrié au service du peuple mauricien.


Recrutement de Cunningham

Une histoire des institutions mauriciennes retiendra peut-être un jour la relation dont faisait allusion Arvin Boolell entre Cunningham et le conseiller du Premier ministre Bérenger. Elle se résume ainsi : A la première réunion de Paul Bérenger avec son staff du ministère des Finances en 2000, le vice Premier ministre (VPM) distribua à ses collaborateurs une gamme de dossiers pressants pour analyse et conseil. Le sort a voulu que personne d’autre n’ayant montré d’intérêt pour le dossier de la douane, j’allais me porter candidat pour ce travail. La tâche allait être aisée car depuis PriceWaterhouseCoopers jusqu’à DCDM, toutes les études s’accordaient sur le besoin d’une réforme en profondeur de la douane mauricienne. Tous ces consultants s’accordaient également sur le fait qu’il n’y avait personne au sein du département de la Douane à pouvoir mener à bien ces réformes essentielles. Ce message passé, le secrétaire financier Ong Seng fut instruit par le VPM de mener une campagne de recrutement aux niveaux national et international qui allait déboucher sur l‘embauche de Bert Cunningham.



«Le hic était que le ‘dead wood’
ainsi que les ‘rotten eggs’
qui faisaient Cunningham dire
qu’il était à la tête de
la douane la plus corrompue
au monde, étaient protégés
par les conditions du service civil.»



Premiers ennuis pour Cunningham

Les malheurs du Canadien n’allaient pas tarder à s’abattre sur lui. M. Bissessur, contrôleur par intérim depuis un certain temps déjà, allait tenter de revendiquer des droits qu’il considérait lésés, en menant un «legal challenge» au recrutement d’un étranger à la tête de la douane. Cette démarche n’ayant pas abouti, le syndicat des douaniers, qui dès le départ épousa la cause du numéro deux de la douane, déclencha une grève illégale pour coïncider avec l’atterrissage de l’avion de Cunningham à Plaisance.

Après plus de deux ans à la tâche, bien que réussissant à colmater les brèches énormes qui existaient jusque-là dans les recettes douanières du pays, il devenait évident que Cunningham n’allait pas pouvoir mener à bien sa mission de réformer le Customs Department dans les conditions administratives qui prévalaient alors au sein du département. Le hic était que le «dead wood» ainsi que les «rotten eggs» qui faisaient Cunningham dire qu’il était à la tête de la douane la plus corrompue au monde, étaient protégés par les conditions du service civil. Pour échapper à ces contraintes archaïques et repositionner la douane sur une base saine, moderne, transparente et où prévaudrait enfin le principe de l’«accountability», il n’y avait qu’une solution possible : l’institution d’une Mauritius Revenue Authority. La MRA engloberait naturellement non seulement la douane mais aussi tous les autres bureaux du fisc tels le VAT, l’Income Tax, etc au sein d’une organisation où la flexibilité et l’efficience du secteur privé primeraient. Le principe fondamental de cette institution allait être : «ability to hire and fire», de recruter les meilleurs talents et de résilier le contrat des employés non performants ou corrompus.


La bataille de la MRA

Allait alors commencer la rude bataille de la Mauritius Revenue Authority (MRA). Le conseil d’administration de la MRA allait être constitué vers fin 2004 sous la présidence de Madame Hanoomangee, une PS proche de Pravind Jugnauth, alors VPM. Le Solicitor general, représentant le State Law Office, beau-frère de Monsieur Bissessur, numéro deux de la douane, ainsi que le conseiller du PM Bérenger étaient membres de ce board. Les autres membres furent choisis sur le volet avec le brin de fonctionnaires assez bien placés pour prétendre aux Rs 35 000 par mois que représentait le jeton de présence de cette instance. La première tâche du board était de recruter le directeur de la MRA parmi les nombreux candidats qui avaient postulé, dont Bert Cunningham et le chef d’Interpol. Les qualités intrinsèques et le track record de «leadership for change» de ces deux hommes faisaient que s’ils passaient l’obstacle des qualifications académiques et expérience, l’un d’eux aurait été automatiquement choisi pour la position de directeur général. Ce DG aurait eu alors la personnalité et l’expérience nécessaires à pousser la réforme de la douane jusqu'à sa conclusion logique d’un assainissement des ressources humaines de la douane de haut en bas. L’histoire doit retenir qu’aucun de ces deux hommes ne fut nommé en raison des objections des deux membres les plus puissants du board : Cunningham et le chef d’Interpol n’avaient pas selon eux les qualifications ou l’expérience requises.


Démission du Conseiller du PM

La scène de la présidence du board de la MRA, flanqué du chef du SLO, en conflit ouvert avec le conseiller spécial du Premier ministre à la veille des élections était de la dynamite politique. Ayant en vain insisté que les critères étaient pervertis pour faire le jeu du syndicat et du numéro deux de la douane, n’ayant reçu aucun support, refusant de cautionner l’adultération grossière d’un recrutement sur lequel dépendait l’avenir du pays, je soumis ma démission au Premier ministre. Le reste est connu….

La MRA hérita d’un DG rêvé en ce qui concerne le syndicat des douanes. J’avais lancé un S.O.S. aux Mauriciens dans une interview à l’express en 2005. J’avais correctement anticipé la tournure qu’allaient prendre les choses : le tri qui devait se faire en vue d’enlever les éléments indésirables de la douane avant qu’ils ne soient recrutés au sein de la nouvelle MRA fut relégué aux oubliettes. Tous eurent la hausse salariale du nouveau système sans que personne toutefois ne subisse les inconvénients d’une plus grande rigueur. En d’autres mots, la tâche pénible de trier le bon grain de l’ivraie, toujours en foison au sein de la nouvelle douane, allait échoir à nul autre que Bert Cunningham, celui-là même qui a finalement été relevé de ses fonctions pour incapacité de travailler sereinement avec ses pairs au sein d’une douane bien à la mauricienne. Fait étrange que dans un Etat de droit comme le nôtre, personne jusqu’ici n’a pu questionner le lien de parenté qui veut que l’adversaire le plus acharné de Bert Cunningham au sein de la MRA fut le beau-frère du numéro deux de la douane, celui-là même que le contrôleur des douanes Cunningham jugeait indigne de ce poste et dont il voulait à tout prix se débarrasser. Cet état de choses ne peut que donner de la crédibilité aux pires critiques qui n’aient jamais été proférées des institutions de notre pays par un homme respectable et internationalement respecté.

Mais devant l’indifférence de la population mauricienne face à la résiliation du contrat de Bert Cunningham, le gouvernement en place a déduit que : “Qui ne dit mot consent.’’ Bien que pernicieuse, la logique du gouvernement est impeccable car c’est en fait avec un consentement effarant que les habitants d’un des pays les plus ravagés par la drogue au monde ont cautionné les sanctions à l’encontre du dernier rempart contre ce fléau qui afflige les enfants de toutes nos communautés. Pas une seule mère du pays n’a trouvé bon de venir implorer le gouvernement de retenir le seul homme qui avait la volonté et la capacité de se battre contre la porosité meurtrière de nos frontières. A l’instar de son gouvernement, on pourra aussi dire de Maurice, dorénavant, qu’elle a les frontières poreuses qu’elle mérite.

05 April 2006

“Nous accentuons nos efforts pour réduire les pertes de revenus”

QUESTIONS A BERT CUNNINGHAM, CONTROLLEUR DES DOUANES.

 ● Dans quelle mesure le département des douanes peut-il contribuer à alimenter les caisses de l’État et aider à réduire le déficit budgétaire ?

Le ministère des Finances nous a demandé nos suggestions en vue de rehausser les recettes dans le cadre des préparatifs du prochain budget. De notre côté, nous accentuons nos efforts pour réduire les pertes de revenus douaniers découlant de la sous-évaluation des marchandises importées.

La sous-évaluation reste un problème majeur à la douane. Nous faisons aussi face à la contrebande.

Mais malgré le fait que les douanes sont une source très importante des revenus de l’État - nous collectons légèrement moins que 50 % des revenus de l’État – il est évident que le montant des recettes que la douane va récupérer va diminuer avec le temps. Les recettes de la taxe à valeur ajoutée (TVA) et de l’impôt devront pouvoir prendre la relève des recettes douanières. C’est une des raisons pour lesquelles la Mauritius Revenue Authority (MRA) a été créée. Elle va s’assurer que les autres départements du fisc soient modernisés pour être en mesure de collecter plus de revenus.

Avec la réduction continue des tarifs d’importation, il ne faut pas s’attendre à ce que la douane rapporte le gros des revenus de l’État. Toujours est-il que la douane va continuer à collecter la TVA sur les importations et les excise duties sur les boissons alcoolisées et les cigarettes.


● Quelles sont les mesures qui sont introduites pour combattre les fraudes commerciales ?

Nous utilisons maintenant de nouveaux scanners de rayon X au port et à l’aéroport pour traquer les tentatives de fraude. Pour l’instant, nous procédons au scanning des conteneurs de manière sélective. Seulement les cargos jugés à haut risque sont scannés. Nous évoluons vers une situation où il y aura de plus en plus de conteneurs qui vont être soumis à un scanning. Nous décidons si les conteneurs devront être ou pas soumis à une inspection plus minutieuse à partir des résultats de l’exercice de scanning.

Nous avons aussi quatre équipes de chiens renifleurs qui aident dans les opérations de vérification. Les chiens sont très efficaces à détecter la drogue. Pas plus tard que la semaine dernière, ils ont décelé de la drogue dans un colis à la poste. Nous allons renforcer l’entraînement des chiens renifleurs.

Nous avons mis en place un guichet unique au terminal au port. Les officiers des ministères de l’Agriculture et de la Santé sont présents à ce guichet pour délivrer les permis nécessaires aux opérateurs. Les heures d’ouverture de ce service ont été étendues de 7 heures à 19 heures. Les importateurs et les agents auront la possibilité de planifier l’inspection de leurs cargos durant cette période. Cela nous permet d’harmoniser nos heures d’opération avec celles de la Cargo Handling Corporation.

Nous sommes également dans un processus de révision des lois et régulations douanières. Nous sommes en train de revoir les procédures pour les mettre au diapason des meilleures pratiques mondiales.

Nous travaillons actuellement sur la publication d’un manuel de procédures standardisées pour notre personnel. Ce document sera aussi disponible à tous les opérateurs. Ils sauront quelles sont les règles du jeu et il n’y aura pas de discrétion dans l’application de ces systèmes.

Sur le plan de l’informatisation, les certificats EUR1 seront bientôt disponibles en ligne. Il y a eu plusieurs cas de fraude concernant ces certificats l’année dernière. Nous avions ainsi décidé de changer la manière d’octroyer ces permis. Les exportateurs vont très prochainement pouvoir faire des demandes pour ces certificats par voie électronique. Les formulaires seront assortis de plus de sécurité. Il sera très difficile de fabriquer de faux documents.

Le nouveau système permettra aux douanes européennes de vérifier l’authenticité des EUR1 en accédant au site Web concerné. Je crois que nous serons les premiers au monde à proposer un tel système qui est destiné à prévenir l’octroi frauduleux des certificats d’exportation. L’année dernière, les autorités douanières de l’Union européenne ont mis en cause plusieurs certificats.

Nous procédons aussi à une réforme du secteur d’excise duty. Nous comptons introduire des caméras CCTV chez les fabricants et embouteilleurs des boissons alcoolisés. Cela aidera à réduire les coûts que ces entreprises doivent encourir avec la présence physique des officiers de douane dans leurs locaux.

Nous travaillons ensemble avec la British American Tobacco en vue d’introduire un band roll sur les paquets de cigarettes pour que nous puissions identifier les produits qui sont contrefaits ou qui sont commercialisés en contrebande. Nous espérons pouvoir mettre en place les band rolls vers la fin de cette année.


● Quelles sont les premières retombées de ces initiatives ?

La douane a été très active dans le combat contre la fraude. Le nombre de délits que nous arrivons à détecter a augmenté de manière significative. En même temps, je dois préciser que les opérateurs ont beaucoup amélioré leur degré de conformité aux règles.

Beaucoup de commerçants et d’industriels ont compris notre message et réalisent que la douane est très active à faire des vérifications et des enquêtes. Le montant de recettes que nous récupérons à la suite des enquêtes démontre que nous obtenons des résultats. Je concède toutefois qu’il y aura toujours des opérateurs qui vont transgresser les règles.


● Est-ce que les mesures pour combattre la fraude ne gênent-elles pas ceux qui opèrent de manière honnête ?

Nous travaillons actuellement sur un système de fast track qui a pour objectif de permettre aux gros importateurs qui sont en règle avec les lois de travailler sans être contrariés par des procédures encombrantes. Nous avons identifié dans un premier temps 50 plus gros importateurs en termes de valeur de marchandises qui ont de bonnes références. Nous allons changer la manière dont nous inspectons les cargos de ces compagnies.

Nous procéderons à la vérification des marchandises dans l’enceinte des entreprises en question et non au port ou à l’aéroport. Elles ne seront pas soumises aux mêmes normes d’inspection que celles qui sont à risque ou celles qui importent pour la première fois. Nous voulons récompenser les compagnies qui travaillent dans le respect des règles.

Les 50 plus gros importateurs représentent 35 % de la valeur totale des produits importés. Le fast track nous aidera à focaliser notre attention sur les fraudeurs potentiels. Je suis confiant de mettre en place un tel système jusqu’à la fin de l’année.


● La facilitation des échanges internationaux est une priorité de la douane…

La douane fait tout son possible pour faciliter le dédouanement des importations. Mais il n’y pas que les services de douane dans la facilitation du commerce. Il faut que tous les partenaires tels les transitaires, les courtiers, les représentants de lignes maritimes, les opérateurs de la manutention, les services des ministères du Commerce, de l’Agro-industrie et de la Santé jouent le jeu. Si l’un d’entre eux ne joue pas le jeu, tout le processus est retardé. La douane n’est qu’un maillon dans cette chaîne. Tous les partenaires devront travailler ensemble si nous voulons que les cargos quittent le port et l’aéroport dans les meilleurs délais.

Si nous n’offrons pas ce type de facilité, les investisseurs ne viendront pas investir à Maurice. Il faut un comité de haut niveau pour se pencher sur les goulots d’étranglement dans le système d’autorisation des cargos. La douane ne peut forcer les autres partenaires à devenir plus efficaces. Il faut une autorité plus haute pour régler ces problèmes.


● La construction d’un nouveau quartier général de la douane va dans le droit fil pour plus d’efficacité…

Les travaux de la nouvelle Customs House devront être complétés dans les 18 prochains mois. Il s’agit là d’une initiative majeure. Nous devons encore compléter les plans d’aménagement intérieur du bâtiment. La Customs House est destinée non seulement à notre personnel mais sera utilisée par tous les opérateurs tels les transitaires et les courtiers en douane. Nous voulons nous assurer que l’immeuble leur offre un cadre convivial pour travailler.

Je pense que lorsque les services de douane vont s’installer dans les nouveaux locaux à la Mer Rouge, il faudrait trouver un moyen pour que les opérateurs puissent s’installer tout près de nous pour une meilleure efficacité. C’est la raison pour laquelle, nous n’allons pas occuper tout le terrain dont nous disposons. Nous travaillons ensemble avec la Mauritius Ports Authority sur l’idée de construire un nouveau bâtiment pour abriter les opérateurs, tels les transitaires, les customs agents, les lignes maritimes, les banques et les transitaires. Je peux vous dire qu’il y a beaucoup d’enthousiasme autour de cette idée.


● Dans quelle mesure la création de la MRA va-t-elle donner une impulsion à la modernisation de la douane ?

Le lancement de la MRA est un des principaux changements dans le collimateur. Nous souhaitons pouvoir rendre le nouvel organisme opérationnel à partir du 1er juillet. La douane sera un des départements au sein de la MRA. La plupart des directeurs de l’organisme ont déjà été recrutés. La prochaine étape est de procéder au recrutement des senior managers des différents départements.

Au niveau de la douane, nous procéderons très prochainement à la sélection des cadres pour les catégories de chefs de section et de team leaders. Nous allons aussi recruter quelque 60 managers. Tous les managers actuels qui souhaitent travailler à la MRA devront postuler les postes qui seront créés. Ils doivent aussi déclarer leurs avoirs.

Si nous ne trouvons pas suffisamment des gens en interne, nous allons devoir recruter sur le marché. Les officiers qui sont en ce moment à des niveaux inférieurs au sein de l’organisation ont la possibilité de postuler des jobs de managers s’ils possèdent les qualifications nécessaires. L’ancienneté ne sera pas un handicap pour grimper les échelons. Les critères de qualification et de la performance des candidats lors des exercices d’entretien seront déterminants. C’est aussi une opportunité pour injecter du sang neuf à la douane.


● Les fraudes douanières se font très souvent grâce à la complicité des douaniers. Que faites-vous pour prévenir ces pratiques dans le service ?

Nous avons introduit quatre équipes anti-contrebande et anti-drogue. Leur tâche est de contre-vérifier les marchandises qui ont été inspectées préalablement par d’autres officiers. C’est là un moyen de réduire le niveau de la corruption dans le système.

Nous recherchons aussi la collaboration des autres partenaires. Si par exemple, un courtier en douane soupçonne un cas de fraude, il m’informe et nous agissons sur-le-champ. Nous recevons beaucoup d’information sur notre hot line.

Il faut bâtir des checks and balances dans le système pour ne plus inciter les gens à s’adonner à la corruption. L’avènement de la MRA va aider à réduire la corruption. D’abord, les salaires seront plus attrayants. Il y aura aussi de nouvelles procédures disciplinaires. Il y sera beaucoup plus facile de sanctionner les officiers trouvés coupables de fraude qu’il ne l’est actuellement. Il y aura de nouveaux codes de conduite. Le processus de sélection pour les postes de management va réduire les chances que les cadres peu crédibles soient recrutés au sein de la MRA.


● Votre détermination à réformer la douane ne fait pas plaisir à beaucoup. Vous avez été jusqu’à soumettre votre démission. Êtes-vous plus serein aujourd’hui ?

Je ne suis pas très sûr si c’est le calme avec la tempête ou si la tempête est déjà passée. Je pense que le jour du jugement est venu pour beaucoup de ces personnes. Plusieurs de ces managers vont devoir postuler les nouveaux jobs à la MRA.

La MRA aura besoin du sang neuf. Nous devons nous assurer que cela soit une réalité. Mais ceux qui sont à des échelons inférieurs au rang de managers obtiendront un transfert automatique. Il incombe aux nouveaux managers de veiller à ce que ces officiers opèrent de façon honnête.

La plupart de notre personnel est satisfait des conditions de service qu’offre la MRA. C’est la raison pour laquelle les choses se sont calmées.

Propos recueillis par
Akilesh ROOPUN

l'express du 5 avril 2006

20 November 2005

Ce qui dégoûte Cunningham

l'express du 20/11/2005

«Cunningham go home. » Ces mots ont trop souvent été écrits sur des pancartes devant le quartier général de la douane à Port-Louis. Depuis son arrivée, on a vu en lui une menace.

Mais après trois ans passés à la tête d’une de nos administrations les plus problématiques, le Canadien s’apprête à jeter l’éponge, dégoûté.

Rama Sithanen, le ministre des Finances, a beau avoir refusé sa lettre de démission, Bert Cunningham semble résolu à partir. Un lent travail de sape des syndicats de la douane, un soutien vacillant de l’hôtel du gouvernement et ses inimitiés avec certains hauts cadres ont eu raison de sa bonne volonté.

Quand il soumet sa lettre de démission mercredi, les raisons derrière sa décision restent obscures. À l’hôtel du gouvernement, un silence pesant s’installe. On apprend d’abord que le receveur des douanes rencontre Rama Sithanen, son ministre de tutelle, jeudi. Puis encore une fois vendredi. Il s’entretient également au téléphone avec Navin Ramgoolam, avant de le rencontrer en tête-à-tête.

Un membre du Cabinet ironise : Le Canadien aurait rencontré le Grand Argentier qu’une seule fois depuis que les rouges sont revenus à l’hôtel du gouvernement. Et la rencontre n’aurait duré pas plus de cinq minutes.

Contrairement aux bruits de couloir, le Premier ministre et son ministre des Finances sont sur la même longueur d’ondes : Bert Cunningham doit rester. Et la tâche de l’en convaincre échoit à Rama Sithanen.

Il reçoit
de fréquentes
menaces au point
où il demandera
une protection policière.

Tandis que d’autres au sein du cabinet rappellent au Premier ministre que pendant la campagne électorale, on avait promis de faire partir Bert Cunningham, Ramgoolam et Sithanen décident de l’oublier. Mais n’empêche, la raison qui a amené Cunningham à démissionner les irrite. « C’est un coup de tête », lance, agacé, un proche de Ramgoolam.

C’est bien un coup de tête. En apprenant que Naimduth Bissessur, Associate Comptroller, va très probablement être nommé à la direction de l’Internal Affairs Division de la Mauritius Revenue Authority (MRA), Cunningham pète un plomb.

L’inimitié entre les deux hommes remonte à l’arrivée du Canadien à la tête de la douane en 2002.

À ce moment-là, les syndicats de la douane, la Fédération des syndicats du service civil (FSSC), menée par Tulsiraj Benydin, s’opposent mordicus à sa nomination.

« Nous ne voulons pas… qu’un étranger soit à la tête des douanes. » Le syndicat estime que des Mauriciens ont la compétence nécessaire pour diriger la douane. Et à ce moment-là, le Mauricien le mieux placé est Bissessur.

Après maints avis du State Law Office et une procédure judiciaire, Cunningham est confirmé au poste de receveur. Et les ennuis commencent pour lui.

D’une part, la pression des syndicalistes devient intense. Cunningham reçoit de fréquentes menaces, au point où il demandera une protection policière pour sa fille en bas âge. Entre Cunningham et Bissessur, le torchon brûle.

Le Canadien adopte une méthode de travail aliénante. Il s’entoure d’officiers qu’il considère au-dessus de tout soupçon et leur donne carte blanche d’agir. Seul hic, Bissessur ne fait pas partie de sa garde rapprochée.

Les proches de Cunningham expliquent que cette attitude aurait été dictée par des rumeurs de corruption contre Bissessur. Ce dont ce dernier se défend vigoureusement (voir hors texte).

Cette « réserve » va avoir de drôles de conséquences. Ainsi, pendant les absences de Cunningham, Bissessur ne pourra assumer la suppléance exécutive à sa place. On évoque des ordres venus de l’hôtel du gouvernement dans ce sens.

Mais cette situation devait changer, il y a quelques semaines. Hasard du calendrier, Cunningham et Sithanen ne sont pas à Maurice. Bissesur se décide enfin à demander au Premier ministre « de rétablir une injustice ». Le Prime Minister’s Office (PMO) fait sauter le verrou. Et Bissessur arrive à prendre des décisions relevant du receveur des douanes.


Il croit entrevoir un réseau d’influence à l’œuvre

Ce qui provoquera la colère et la déception de Cunningham. Il interprète d’abord ce geste comme un signal l’informant que les choses vont changer à la douane. Et en déduit également qu’il n’a plus le soutien qu’il avait demandé auprès du gouvernement.

Et quand, moins de deux mois après, il apprend que Bissessur va être nommé à une importante division de la MRA, Cunningham s’emballe. Pour le moment, l’expert canadien apparaît comme le candidat ayant les plus solides chances de diriger la Customs Division de la MRA.Mais Cunningham voit plus loin.

S’il part à l’expiration de son contrat, c’est encore une fois Bissessur qui sera le candidat le plus indiqué pour lui succéder à la tête de la Customs Division. Intolérable selon lui.

« S’il part,
on reculera
de dix ans. Et je
m’inquiète des
représailles
contre les gens
intègres. »

Et cette fois-ci, Cunningham croit entrevoir un réseau d’influence à l’œuvre. Les supputations prennent des allures d’accusation. Les liens de parenté entre Dhiren Dabee, Sollicitor General et membre important du panel de sélection des directeurs divisionnaires de la MRA, sont mis en avant. Ils sont beaux-frères. Sa proximité avec un Senior Minister lui aurait aussi valu un soutien particulier.

Bien vite, les scénarios se construisent. Bissessur aurait été favorisé dans les procédures de recrutement. Ce qu’il nie vigoureusement, car Dhiren Dabee, avance-t-il, se serait retiré à chaque fois du comité de sélection dès qu’une décision en relation avec son beau-frère devait être prise.

Ce qui ne convainc qu’à demi les supporters de Cunningham, qui estiment qu’un réseau anti-Cunningham et pro-Bissessur est à l’œuvre. Devant ce trop plein d’adversaires, Cunningham jette l’éponge.

Mais l’après-Cunningham inquiète. Les témoignages sur le bon travail du Canadien sont légion. Transitaires et importateurs ne tarissent pas d’éloge sur le personnage et sur « lord qui li finn mette dans la douane ». D’autres expliquent comment une simple conversation téléphonique avec Cunningham a suffi pour que délais de dédouanement injustement longs et accompagnés obligatoirement « d’ene ti fee » sont devenus du jour au lendemain plus raisonnables.


Il lui serait aussi demandé de « se calmer »

Jean-Mée Desveaux, ancien conseiller au PMO, place le gouvernement devant un choix. Pour lui, il s’agit de choisir entre préserver une direction apte et au-dessus de tout soupçon, ou alors en installer une nouvelle dont les compétences sont mises en doute. « Si Cunningham part, la douane reculera de dix ans. Et je m’inquiète des représailles contre les personnes intègres dont Cunningham a pu s’entourer. »

« S’il part, c’est un recul. Il nommait, lui, les gens sans avoir à connaître leur parenté ou leur appartenance castéiste. Pour lui, seule la compétence prime », fait ressortir un douanier qui travaille en étroite collaboration avec lui.

Mais l’histoire pourrait connaître une tout autre fin. Et si Cunningham restait ? Un Senior Minister précise : « Il faut bien spécifier qu’aucune nomination n’est encore entérinée. Pour l’heure, on parle seulement de noms de candidats probables. » Ce qui fait dire dans les couloirs de l’hôtel du gouvernement que la non-nomination de Bissessur pourrait constituer un gage de bonne foi du gouvernement en direction de Cunningham.

Mais, en contrepartie, il lui serait aussi demandé de « se calmer » dans ses prises de position parfois trop cassantes. On devrait savoir très vite quelle issue le gouvernement a préféré.