JM et les chefs coutumiers de la République démocratique du Congo
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05 February 2014

O nation misérable

Par Jean-Mée DESVEAUX
l'express du 5 février 2014

La désillusion du pays vis-à-vis de la classe politique mauricienne a atteint son point culminant une année avant les élections de 2015. Bien qu’habitués au mépris de la classe dirigeante, le théâtre de mauvais goût que nous ont offert le gouvernement et l’opposition, unis dans la même duplicité, a dévoilé le dernier râle de la démocratie mauricienne.

Dans un bourbier d’intérêts personnels où soif de pouvoir rimait avec une volonté commune de vendre sa conscience au prix fort, nous n’avons eu droit, au milieu de toutes ces alliances de partis qui se faisaient et se défaisaient, à aucune référence à un policy reassessment. Aucune mention n’est faite d’un plan cohérent pour combattre l’inégalité économique croissante du pays. Pas plus qu’une sortie planifiée des égouts politiciens où ces malotrus ont plongé le pays depuis de trop longues années. La politique ne se fait pas avec des idées où des aspirations patriotiques dans la belle île Maurice. Ici, c’est la guerre des tranchées pour asseoir son clan ou sa dynastie qui se livre. PTr, MMM, MSM, PMSD, tous tripatouillaient dans la même mare de canard en espérant, qu’à la fin de la partie, ils sortiraient plus tonifiés ou moins décrédibilisés que l’adversaire. Manque de pot, ils en sont sortis, si cela était encore possible, encore moins crédibles qu’avant. Des 40 % de votants qui exécraient ces épouvantails politiques il n’y a pas si longtemps, ce chiffre doit aujourd’hui dépasser les 50 %, soit plus de la moitié des électeurs qui seront appelés aux urnes l’année prochaine.

Il n’y a rien d’étonnant à cela. La descente aux enfers a été aussi sûre que lente. Nous aborderons le cas de l’opposition dans un prochain texte et nous nous arrêtons ici au Parti travailliste. J’ai eu la chance de côtoyer l’espoir qu’était Navin Ramgoolam en 1996, aux côtés de Paul Bérenger. Qui mieux que lui pouvait faire rêver le pays d’un avenir meilleur. Bien né politiquement, jeune, éduqué dans les meilleures universités britanniques, il était le modèle même de l’homme d’État moderne et progressif. Le pays était en droit de s’attendre à un guide éclairé, imbu de valeurs humaines qui iraient de pair avec un gouvernement transparent et honnête où les clivages ethniques et sociaux commenceraient à s’estomper. En sus de toutes les qualités que la nation percevait chez ce jeune leader, le hasard allait lui enlever la tentation d’asseoir son pouvoir sur une dynastie comme le faisait déjà son adversaire principal. En ce qui le concerne, les enfants mauriciens allaient être ses enfants, sans discrimination aucune, l’île Maurice de demain allait être sa seule dynastie.

Quel réveil brutal le pays a ainsi connu ces dix dernières années ! L’homme miracle s’est révélé un satyre et le rêve d’une île Maurice meilleure a tourné au cauchemar. Il est difficile de décrire l’étendue du désenchantement tant il est grand. Navin Ramgoolam avait tout pour s’arroger la place prépondérante dans notre histoire en tant que le plus illustre PM que ce pays ait connu. Il a tristement laissé cette chance lui échapper laissant à la postérité le souvenir du pire leader que ce pays ait subi en cinquante ans d’indépendance.

Comme Hamlet, le prince du Danemark, Navin est né avec un tragic flaw dans son caractère. Il souffre d’une incapacité de prendre la décision qu’il faut, au moment où il le faut. Cette propension à la procrastination a failli coûter cher au pays en 1999. Mais ce défaut, il le cache assez bien sous un charme bien réel et la fabulation que sa «lenteur» n’est qu’une stratégie de réflexion pour mieux bondir au moment choisi. C’est ainsi que se décline l’incapacité de choisir un allié en 2010, les longues absences de promotions aux postes importants du pays, les réformes (électorales et autres) renvoyées aux calendes grecques. Là où sir Anerood Jugnauth coupe et tranche en un tour de main et Paul Bérenger se décide aussitôt le dernier dossier épluché, NCR lui, reste figé dans l’immobilité.

Contrairement aux dieux classiques, le pays aurait pu lui pardonner ce tragic flaw, cette faute unique bien que fatale, cette fine ébréchure dans un vase par ailleurs parfait, si justement le reste de l’objet était impeccable. Loin s’en faut. Chez NCR, le hair line crack donne lieu aux multiples lézardes de la structure. Ainsi, l’homme de la renaissance n’hésite pas à tomber dans le communalisme le plus abject et s’entoure d’une coterie qui l’associe aux pires débordements primaires. La VOH a droit de cité, les pandits désavoués de leurs propres ouailles s’approprient son oreille, votre correspondant devient sa cible raciale préférée lors des élections pour reprendre le pouvoir. Même ses calculs sectaires sont mal faits. Comment sinon expliquer l’aliénation de tout un pan de route côtière et de plage nationale au profit de quelques colleurs d’affiches quand ces excisions, au sein de son propre électorat, désavantagent en premier lieu ces mêmes électeurs de Triolet. Il se targue qu’aucun de ses ministres ne peut lire sa pensée alors que le propre d’un vrai chef est justement de définir clairement la ligne rouge à ne pas franchir. Il n’est donc guère étonnant que nombreux sont ses ministres qui hériteront d’une place choisie au panthéon de la honte aux côtés de messieurs Daby et Badry.

Au lieu d’assainir les tactiques innommables de la politique mauricienne, ce PM qui a longtemps côtoyé l’intelligentsia britannique va pousser, jusqu’à son summum, l’art de la moralité publique qui, chez nous, vise d’abord à préserver le gagne-pain de l’homme qui la pratique. Paul Bérenger le fait éjecter le MSM, un allié scélérat, pour ensuite se l’approprier cyniquement. Qu’à cela ne tienne, il achète trois des parlementaires, démontrant ainsi que Bérenger n’a rien à lui apprendre en immoralité politique. Mais là où il montre le degré de son mépris pour le pays c’est sa pratique sous le prétexte archi creux de la démocratisation de l’économie. Au vu et au su de 1,2 million de Mauriciens, se croyant tout permis, il laisse sa vie dite privée empiéter de façon on ne peut plus flagrante sur son devoir de déférence et de respect pour le patrimoine et l’opinion nationale. Inélégant, il n’hésite pas à bafouer, en ce faisant, la dignité d’une personnalité dont le stoïcisme tranche on ne peut plus crûment avec les lèche-bottes et lâches courtisans qui gravitent autour de lui dans l’espoir de grappiller une miette qu’il laisserait éventuellement tomber dans leurs écuelles.

Ayant suivi cette tragédie nationale au premier rang depuis une décennie, la question est de savoir si le peuple admirable va, malgré tout, renouveler sa confiance en Navin Ramgoolam en 2015. Comme Malcolm dans «Macbeth», la nation va très prochainement se poser la question au sujet de notre tragique héros national : «Is such a one be fit to govern ?» Il est permis d’espérer que, tel le patriotique Macduff, l’île Maurice déclame en choeur «O nation miserable !» suivi d’un «NON» électoral retentissant.

02 September 2013

Le nez mauve de Paul Bérenger


Par Jean-Mée DESVEAUX
l'express-dimanche du 1er septembre 2013

La réflexion amorcée au début de l’année par Paul Bérenger semble atteindre un tournant décisif ces jours-ci. 2013 était un peu son annus horribilis avec la perte de deux êtres proches et un début de cancer. Mais bien que la tentation d’émoustiller la sympathie des électeurs ait dû se présenter à cet être éminemment politique, donc histrionique, il n’est jamais tombé dans le pathos du self-pity.

De tous les paramètres qui compliquent son calcul, le temps qui passe et qui ne se rattrape plus est, de loin, celui qui le tenaille le plus. Ainsi, à peine débarqué de France, il laisse percevoir une grande nostalgie le premier mai. Il a vu le temps passer en clinique : « Ramgoolam finn Premie minis sa pei la pandan 13 an ! 13 an gaspiyaz ki linn fer ! Si ti donn mwa sa, mo ti va fer veritab mirak ekonomik pou nou pei. » Rares sont ceux qui ne reconnaissent pas le contraste qu’il décrit entre ces deux hommes. On se rappelle même d’un Premier ministre (PM) par intérim qui débloqua une pile de dossiers qui s’étaient accumulés sur le bureau du PM, un certain dimanche de 1997. C’est ce qui créa, d’ailleurs, le début de la brèche de cette coalition-là.

Le séjour à la clinique aura permis à Bérenger de se ressourcer et de préparer, à son retour au pays, un débat d’idées qui a été trop longtemps absent au MMM. Les choses se bousculent dans sa tête. D’abord, les questions d’ordre pratique : allait-il prendre un congé politique qui entraînerait sa démission du Parlement ? Reprendrait-il un jour les rênes de l’opposition ? Emmanuel le remplacerait-il dans sa circonscription ? Qui est à même de le remplacer sur le long terme au sein du parti sans provoquer un éclatement ? La réforme électorale et la représentation proportionnelle, le Best Loser System, tout se bouscule. Mais il y a aussi les idées d’ordre idéologique et moral. Sa visite en France a coïncidé avec l’affaire Cahuzac où un ministre français a menti de manière déshonorante à son Premier ministre sur ses avoirs. Une crise morale a secoué la gauche française que François Hollande a résolue avec doigté en mettant à la porte le ministre coquin et en obligeant ses collègues à révéler leur patrimoine au grand public. Bérenger, qui suit la chose de très près, déclare : « Jusqu’à cette crise, je n’étais pas impressionné par François Hollande. Il a bien réagi. Le Parti socialiste français est bien divisé. Je lui souhaite bonne chance… des leçons doivent être tirées » de cet épisode.

Cette crise morale, cette opération propre et le besoin de retrouver la confiance du pays sont des thèmes qui sont au coeur de la préoccupation du leader mauve en convalescence. Quand il dit qu’il y a des leçons à tirer, il sait de quoi il parle. Le pays se souvient distinctement d’une certaine pirouette morale monumentale qui a causé une fracture au sein de l’alliance gouvernementale PTr-MSM-PMSD. Paul Bérenger avait pourtant majestueusement démontré que la vente de la clinique Medpoint (où la famille de l’ex-président sir Anerood Jugnauth et son fils, ministre des Finances d’alors, avait de gros intérêts) a été faite de façon éhontée au détriment de l’intérêt de l’État.

Son argumentaire était, du reste, si réussi qu’il persuada le Parti travailliste, parti majoritaire de la coalition, de laisser partir des alliés aussi véreux plutôt que de se plier à leur chantage et d’intervenir auprès des instances judiciaires pour les dédouaner. Mais, lo and behold : une fois la cassure entamée, il a le toupet de prendre congé de tous les principes et de la moralité, qui l’avaient jusque-là animé dans sa plaidoirie, et crée une alliance politique nommée « Remake 2000 », avec les mêmes Jugnauth et leur MSM qu’il considérait pourri seulement la veille ! On était habitué au revirement de veste et aux alliances vétustes des partis politiques pendant des décennies mais celui-là a bouché un coin à plus d’un.

Comment donc annoncer un nouveau virage vers une politique d’intégrité, de transparence et de la propreté « à la française » quand on est pieds et poings liés, au sein d’une alliance, aux principaux acteurs du « scandale du siècle » ? Telle est la tâche qui incombait au leader du MMM à son arrivée à Maurice et il décide donc de passer son message à travers le thème : « Le socialisme aujourd’hui ». Cet exercice de communication devenait d’autant plus important que le silence des « agneaux », qui subsistait jusque-là sur cette alliance, créait une sérieuse impression de moutons de Panurge au sein du parti qui se prétend le plus démocratique du pays. Ainsi, Vijay Makhan a dû se mettre sur la défensive et expliciter l’apparente soumission des dirigeants du MMM à leur grand chef : « Si l’on n’entend pas quelqu’un du MMM remettre en question une quelconque politique du parti (NdlR : le Remake), c’est parce que la ligne du parti est débattue en long et en large au sein de ses instances où chaque membre a la liberté de s’exprimer et, ainsi, n’éprouve nullement le besoin d’en parler sur la place publique. » Cet argumentaire persuasif a été sérieusement mis à l’épreuve avec l’absence totale de questions pertinentes adressées au leader par une salle pleine à craquer du rank and file du MMM et du MSM durant la conférence. En termes de captive audience, on ne trouve pas mieux.

Mais il s’avère plus facile d’admirer la volonté purificatrice de François Hollande que d’émuler son exemple au sein du Remake 2000. La thèse de Paul Bérenger s’articule autour de thèmes clés ou « core values » dont le plus délicat, dans la circonstance, est celle de la moralité politique. Il déclare ainsi : « Le socialisme doit être synonyme d’anticorruption, de zéro tolérance vis-à-vis de la corruption et des passe-droits. C’est à nous de donner l’exemple de moralité. » Et il promet, mais de façon bien moins virulente qu’en mai (quand il avait choqué certains sur cette question), « d’introduire la déclaration publique des avoirs des ministres et des députés ». Il finit son discours de plus de deux heures, durant lesquelles il a vanté le monument de moralité qu’était Mendès France, en se disant honoré que sir Anerood Jugnauth, confortablement assis au premier rang non loin de son fils, a tenu à être présent à l’occasion ! Comme il n’est pas pauvre en esprit, Bérenger réalisait que son geste s’apparentait à un François Hollande remerciant Cahuzac de s’être si gentiment déplacé pour sa conférence. Dès lors, il aurait été inutile de poser une question au conférencier quant à savoir comment, arrivé au pouvoir, il initierait un plan d’action national pour que soit révélée au public l’information sur ceux qui détiennent et profitent réellement des trusts, comme le Sun Trust, qui permettent de dissimuler les bénéficiaires d’un placement et rendent ainsi inefficace toute lutte contre le financement illégal des partis politiques, le blanchiment d’argent, la corruption ou l’évasion fiscale. Beaucoup sont donc sortis de la conférence déçus, pensant qu’elle était morne, pas pertinente à la situation de l’île Maurice de 2013.

Pourtant, le thème archi-dépassé a permis au conférencier de passer un message codé inédit jusqu’ici ! En maître de communication, Paul Bérenger a expliqué pour la première fois, sans le dire ouvertement, le dilemme auquel il était confronté lors de sa décision de l’alliance MSM-MMM. C’est ce qu’on appelle parler en différents registres et on peut deviner que ce n’est certainement pas le message qu’a retenu l’invité d’honneur. Alors que beaucoup dans l’audience se perdaient dans les méandres de la Tunisie, de l’Australie et d’autres horizons lointains où des soi-disant socialistes faisaient honte à la fraternité socialiste, le leader du MMM expliquait son dilemme d’avoir eu à conjuguer entre les courants opposés : d’une part, une reprise du pouvoir après sept cruelles années d’absence et, d’autre part, la fidélité aux principes de moralité publique auxquels il aurait préféré adhérer s’il avait eu le choix. « Il importe de respecter les principes fondamentaux. Mais nous existons pour prendre le pouvoir afin de changer Maurice. Il s’agit de trouver un équilibre entre le respect de nos principes et la prise du pouvoir. » Le compte rendu de Jean-Marc Poché du Mauricien nous permet ainsi de capturer Bérenger se pinçant le nez pour gravir de façon « réaliste » (ou machiavélique) les marches du pouvoir. Le leader du MMM se dévoile presque au grand jour quand il admet sa problématique dans ses moindres détails. « Parfois, nous agissons trop à la légère et prenons trop de liberté avec les principes pour gagner les élections. Ce n’est pas facile. Ceux qui ont la responsabilité de diriger les partis savent qu’avoir un équilibre entre le principe et le pouvoir est un défi permanent. »

Ce que nous explique ici le leader du MMM n’est rien d’autre qu’une théorie néomachiavélique. Oui, il aspire aux valeurs de la moralité politique dans un État propre avec des ministres intègres comme lui. Il oeuvre pour un État où régnerait la transparence, la déclaration publique des avoirs et où l’affairisme « excessif » serait inexorablement puni. Mais comme il ne peut seul faire accéder le pays à ce Nirvana, il est disposé à faire des compromis pas très avouables avec des gens d’un tout autre acabit dont il se servirait pour instaurer l’âge d’or. La fin justifie les moyens ! En ce faisant, ceux qui seraient tentés d’analyser sa démarche d’homme politique dans cette mouvance se doivent de faire une stricte distinction entre lui, « homme de grande probité », « soucieux du sens moral en politique », et ceux, « sans scrupule », qui ne sont là que pour permettre au MMM d’atteindre son noble but.

C’est pour cela, donc, que notre analyse, avec preuves à l’appui que sur la scène politique locale, toutes alliances confondues, les politiciens se ressemblent, l’agace au plus haut degré. S’il est allié, pour des raisons pragmatiques, à certains politiciens indignes, il ne se considère pas pour autant de leur espèce. Ainsi, à Bar Chacha avec les leaders du MSM assis dans la rangée d’orateurs, il dira : « Zordi ena dimoun (NdlR : une certaine presse où sévit votre correspondant) pe kre enn santima ki politisien rod zot lavantaz, oule ranpli zot pos… Li pa vre… ena politisien ki onet, ki pou fer prizon, ki pou mor pou bann prinsip… Se sa kalite politisien-la (NdlR : Paul Bérenger) ki pe dir ou pa perdi lespwar dan lavenir nou pei. » Il est peu probable que les subtilités casuistiques de cette thèse novatrice aideront le leader du MMM à convaincre les 40 % d’électeurs indécis de ce pays.

20 September 1978

Une démocratie élargie


CONSEIL ECONOMIQUE ET SOCIAL


M. Pierre Delmon (c.) entouré des autres présidents des conseils économiques de différentes régions de France, notamment du Nord Pas de Calais, de la Haute-Normandie, de l'Aquitaine, du Midi-Pyrénées et de la Loire.
L’ILE Maurice ne serait donc pas l'innovatrice du tripartisme, comme nous aurions pu le penser. La France va encore plus loin que nous car là, le mot d'ordre est le multi-partisme.
M. Pierre Delmon, qui est aussi bien membre du Conseil économique et social — instance consultative nationale de France — que président du comité économique et social du Nord Pas de Calais, a entretenu L'Express durant son séjour chez nous sur ce qu'il conçoit être une évolution logique de la démocratie.
D'après M. Delmon, le système démocratique où les électeurs sont appelés à donner leurs voix tous les quatre ou cinq ans est dépassé. Le mot à la mode en France est la participation de la base dans le processus de décision, nous dit-il. Les élections ne satisfont généralement que le côté quantitatif de la représentativité. Le facteur qualitatif est satisfait par la pleine participation de toutes les parties en cause en vue d'éclairer la décision finale des élus.

Entretien réalisé par
Jean-Mée DESVEAUX
L’express du 20/9/1978


Q. M. Pierre Delmon, vous êtes le président du Comité économique et social du Nord Pas de Calais et vous êtes aussi membre du Conseil économique et social français. Les membres siégeant dans ces instances consultatives ne se présentent pourtant jamais aux élections. N'y a-t-il pas un élément antidémocratique dans ce système où certains donnent des conseils sans être responsables devant le peuple?

R. Je pense au contraire que ces assemblées sont hautement compatibles avec la théorie de Montesquieu, qui est à la base des vieilles démocraties comme celles qui prévalent aux Etats- Unis, en Grande Bretagne et chez nous, en France. Nous ne formons pas partie d'assemblées politiques. Les élus du peuple ont la responsabilité de prendre des décisions et notre tâche est seulement de donner des avis sur des problèmes importants quand on nous en fait la requête. Nous pouvons aussi faire ce qu'on appelle une "auto saisie" ce qui consiste à décider nous-mêmes d'étudier un problème et de soumettre un avis éclairé à ce sujet aux instances politiques.

Q : Vous ne répondez là que partiellement à notre question. Ne pensez-vous pas que cette méthode a un caractère antidémocratique?

R. Pas du tout. C'est au contraire une forme évoluée de la démocratie. Qu'est-ce qui se passe dans certaines démocraties en ce moment? La majorité vote un gouvernement et la minorité se tait pendant quatre ou cinq ans jusqu'aux nouvelles élections. Mais les gens ne se contentent plus de cette délégation de pouvoir tous les quatre ans. Ils entendent contester; ils insistent sur la participation et sur la concertation par toutes les parties en cause sur les problèmes qui les touchent.

Le Conseil économique et social national et les comités régionaux comportent des gens qui ont des intérêts différents à défendre. Il y a là des syndicalistes, des patrons, des agriculteurs, des pêcheurs, des membres de la Chambre du Commerce et j'en passe. C'est une forme de vie associative où prime la liberté d'expression. On peut dire peut-être que tandis que les élections règlent l'aspect quantitatif de la représentativité, notre domaine souligne l'aspect qualitatif qui est trop souvent ignoré.

Q. Si je comprends bien vous assumez que les politiciens ne sont pas suffisants.

R. Si on présentait la chose de cette façon-là, les politiciens sauteraient haut. Mais il est un fait que nous sommes dans un monde où les décisions des élus peuvent être changées et pas seulement par des groupes de pression.

Les grandes orientations politiques ignorent beaucoup d'aspects de la vie intérieure du pays. Les politiciens sont trop souvent perdus dans un monde à eux. Ils posent et abordent les problèmes en terme d'institution ou d'idéologie. Pour nous, c'est la pratique qui compte. Nous vivons au niveau du concret. Ils sont souvent en compétition entre eux alors que ce genre de considération n’existe pas pour nous. Nous visons seulement à leur faire prendre conscience des intérêts régionaux.

Il est aussi important de faire ressortir qu'en répondant aux aspirations du peuple en général, en lui donnant le moyen de s'exprimer à travers ce que nous faisons, nous prévenons les révolutions qui sont souvent dues à la frustration que provoque un mutisme forcé.

Q. Vos avis sont-ils généralement acceptés?

R. Vous touchez là à un problème qui est des plus chatouilleux. Si on dit qu'aucun de nos avis n'est accepté, les conseillers et les membres de nos comités sont furieux. Si nous disons, par contre, que tous nos avis sont acceptés, ce sont les politiciens qui sont furieux. Il y a un art à faire les choses qui ressemble un peu à l'art de faire la cuisine mais il n'est pas possible de donner des statistiques à ce sujet. Il est clair cependant que si les gens veulent se regarder en chiens de faïence, c'est la faillite pour ce système.

Il est indéniable que les politiciens sont souvent perdus devant certains problèmes. Eux ne connaissent que l'opinion publique, tandis que nous avons les données de ces problèmes en main étant les experts dans nos domaines respectifs. Il va donc de l'intérêt du politique d'avoir une institution comme la nôtre qu'il peut consulter avant de prendre une décision.

Q. N’êtes-vous pas en quelque sorte en compétition avec l'administration centrale dans votre désir de voir vos avis plutôt que les leurs être acceptés?

R. Oui. C'est un fait et je pense que c'est une bonne chose. Comme je disais plus haut le politicien n'est pas souvent en mesure de connaître la solution aux problèmes qu'il doit affronter.
Le technocrate, par contre, qui a un point de vue assez développé sur toutes les questions, essaye d'imposer son opinion aux élus. Nous présentons donc le contre-poids de cette opinion et la nature de notre recrutement fait que nous sommes plus capables que cette administration monolithique.

Q. Pensez-vous qu'un tel système porterait des fruits dans un pays en voie de développement?

R. Cela dépend de la politique que veut mener le gouvernement du pays concerné. Si ce gouvernement est autoritaire, il ne mettra finalement en place que des multiplications de son autorité. Le système dont nous parlons suppose un désir de régionalisation et de décentralisation de la part du gouvernement. D'autre part, cette méthode demande que la base puisse être écoutée. Cela étant le cas, on doit donc se demander s'il est possible d'écouter la base dans un pays en voie de développement où toutes les questions sont vitales. Je pense personnellement qu'une structure comme celle dont nous parlons demanderait plus d'encadrement dans un pays en voie de développement. La condition sine qua non serait d'avoir une élite locale.

Q. M. Delmon, vous vous rendez à la Réunion où vous comptez étudier avec vos collègues la possibilité d'une plus grande intégration de notre île soeur à la Communauté Economique Européenne. On a beaucoup parlé d'indépendance de la Réunion ces derniers temps, qu'en pensez-vous?

R. C'est un point très délicat et très sensible, je dois donc souligner que je ne donne ici que mon opinion personnelle. On a parlé à l'OUA de l'indépendance de la Réunion, mais je pense que ce sont là des problèmes de rivalité entre pays voisins. Nous ne pouvons vous blâmer sur ce chapitre car nous, Européens, nous vous avons donné l'exemple. Il n'y a pas d'autres continents où les pays se sont autant battus entre eux qu'en Europe. Si ce sont ces petites rivalités qui déterminent la question en cause, je dis que le problème n'est qu'une tempête dans un verre d'eau. Pour moi, la vraie question surgit lorsqu'il y a téléguidage de la part des grandes puissances politiques. Le réel danger a trait à la rivalité entre l'U.R.S.S, les E.U ou l'Europe — quoique cette dernière soit encore bien divisée. On veut être indépendant. Mais indépendant de qui ou de quoi? Si c'est pour tomber ensuite sous l'hégémonie d'une super-puissance, cela ne vaut pas la peine.

Q. Et si nous parlions plus précisément de votre attitude en tant que membre du Conseil Economique et Social vis-à-vis de la Réunion. Vous y serez dans deux jours, êtes-vous sous l'impression que vous allez de nouveau vers la France métropolitaine?

R. Non. Je ne dirai pas que je vais en France métropolitaine. Mais, je ne vais pas non plus en tant que colonialiste chez des "colonisés'' en leur apportant quatre sous pour qu'ils restent Français. Nous agissons différemment de l'Angleterre. Nous sommes en faveur de continuer à coopérer avec ceux qui ont toujours été avec nous. Mais ce n'est pas une question d'aumône. Chacun apporte sa contribution décisive à l'ensemble. C'est cela la solidarité.