JM et les chefs coutumiers de la République démocratique du Congo
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18 October 2014

Pour Jean-Mée Desveaux 4 des mesures annoncées par l’alliance Lepep coûteront Rs 11,2 milliards

Le Defi du 18 octobre 2014


Les 12 mesures annoncées dimanche 12 octobre par sir Anerood Jugnauth lors du meeting de l’alliance Lepep ont été passées en revue dans l’émission « Au cœur de l’Info » sur Radio Plus samedi 18 octobre.

Ces mesures, parmi la hausse de la pension de la vieillesse à Rs 5 000, la baisse du prix du diesel et de l’essence et l’introduction d’un salaire minimum, sont-elles réalistes et réalisables ? Interrogé à ce sujet, Jean-Mée Desveaux, ancien conseiller de Paul Bérenger au Bureau du Premier ministre, affirme qu’elles sont « insoutenables pour l’économie ». 

Chiffres à l’appui, Jean-Mée Desveaux indique que quatre des mesures annoncées par l’alliance Lepep [hausse de la pension de vieillesse, baisse du prix du diesel et de l’essence, introduction du salaire minimum et construction de 2 000 logements pour les pauvres] coûteront environ Rs 11, 2 milliards à l’État. 

D’après ses analyses, la hausse de la pension de vieillesse nécessitera un fonds de Rs 3,5 milliards ; la baisse du prix du diesel et de l’essence nécessitera un financement de Rs 1,5 milliard ; l’introduction du salaire minimum coûtera Rs 5,2 milliards et la construction de 2 000 maisons annoncées par Xavier-Luc Duval pourrait s’élever à Rs 1 milliard. 

« Tous ces chiffres ne disent rien. Il faut obtenir la dimension de ce que ces chiffres représentent. Je vais donner leur ordre de grandeur : en 2013 l’État n’a recueilli que Rs 5 milliards à travers l’Income Tax. Pour ce qui est de la Corporate Tax, l’État a recueilli Rs 9 milliards. Les mesures de SAJ coûteront elles Rs 11,2 milliards. Comment pourront-ils faire une nouvelle dépense de Rs 11,2 milliards alors que le ministre des Finances pressenti par l’alliance Lepep [Vishnu Lutchmeenaraidoo] a dit qu’il n’augmentera pas la taxe ? » s’interroge Jean-Mée Desveaux. 

28 February 2014

Cheap tomatoes or hot potatoes ?

Par Jean-Mée DESVEAUX
l'express du 28 février 2014

Les riches échanges entre la Banque de Maurice (BoM) et le ministère des Finances (MoF) contiennent suffisamment d’enseignements économiques pour remplir tout un symposium. Beaucoup de commentaires éclairés ont été faits ici et ailleurs mais, bien que nous n’ayons pas nécessairement tout lu, il reste quelques créneaux intéressants qui n’ont peut-être pas jusqu’ici obtenu l’attention qu’ils méritaient.

Le joug du FMI

La première constatation est simple, limpide et implacable. L’île Maurice a abandonné toute velléité, même la plus ténue, du sens de souveraineté nationale. Le Fonds monétaire international (FMI) ne se contente plus de conseiller la République, mais coupe et tranche là où il faut, et n’hésite pas, en passant, à rabrouer les leaders de nos plus prestigieuses institutions nationales qui, eux, n’aspirent qu’à obtenir son soutien dans la guerre fratricide qu’ils se livrent. Nous ne devrions nullement laisser cette entorse à la fierté nationale nous pousser à la déprime. Les Européens l’ont subi lors de la création de l’euro en 1999. Du reste, puisque le réel objectif est que les vaches financières (donc sacrées) soient bien gardées, que ce soit par le FMI, Manou ou Xavier, la différence est académique. Si on pouvait en faire autant au niveau politique, le pays serait probablement sauvé. Ce que cela change par contre, c’est que l’observateur de la chose économique doit aujourd’hui scruter le comportement du FMI, le réel décideur, plutôt que celui de nos mandarins devenus des marionnettes.

Quelle relation entre l’épargne nationale et le Repo rate ?

Ainsi, selon le ministère des Finances, le chef de mission du FMI aurait déclaré «que c’est un fait accepté dans le monde entier qu’il n’y a aucune relation de cause à effet entre des taux d’intérêts élevés et un niveau élevé de l’épargne.» Cette phrase est équivoque. Elle n’est pas aussi dénuée de fondement que celle du Gouverneur de la BoM qu’elle vise à contredire. Manou Bheenick avait déclaré, avec l’exagération de celui qui veut convaincre, que «le Repo Rate est directement responsable du taux d’épargne.» Le FMI semble prétendre qu’aucune relation n’existe entre l’épargne nationale et le taux d’intérêt directeur du pays, alors que le Gouverneur décrit la relation entre ces deux variables comme si elle était analogue à l’attraction d’un corps céleste par un autre. L’économie n’est tristement pas une science exacte où la «relation de cause à effet» a droit de cité. Ici, on  parle de corrélation (positive ou négative), et la première chose qu’on apprend est que corrélation n’équivaut pas à causation. Donc, réinterprété, M. Bheenick semble dire que la corrélation entre le Repo et la fameuse «propensity to save» de Keynes est «parfaite». En terme économétrique, cela voudrait dire qu’une régression linéaire démontrerait que tout changement au Repo rate «expliquerait» à lui seul un changement correspondant au taux d’épargne nationale. Même cette position «adoucie» est encore exagérée quand on sait qu’il y a beaucoup de facteurs qui influent sur le taux d’épargne, tels la motivation des banques de «pass through» la hausse ou la baisse, le taux d’endettement de la population en question, la balance commerciale du pays avec l’extérieur, entre autres. En ce qui concerne le chef de mission du FMI, réinterprétée, sa déclaration veut tout simplement dire que le taux directeur ne peut à lui seul expliquer le taux d’épargne national, et que plusieurs variables y jouent un rôle, dont le Repo. Il ne dit pas ce qu’on aurait été tenté de comprendre en dehors du contexte : que le taux directeur (ici le Repo) n’a, internationalement, aucune corrélation avec le taux d’épargne. Dans ce contexte, on ne peut rien trouver à redire avec l’hypothèse d’une corrélation suggérée par le Gouverneur entre le rendement négatif des dépôts en banque (intérêts en deçà du taux d’inflation) et un  taux d’épargne national anémique à 13 % du GDP.

Mirage inflationniste ?

Le FMI, selon le MoF encore, aurait été favorable à une baisse du Repo dans le contexte actuel. Cela est, pour dire le moins, inconsistant. Le FMI avait effectivement recommandé que la BoM s’engage dans la voie d’une «explicit inflation targetting» en vue de réduire la différence entre le taux d’inflation existant à Maurice et celui prévalent au sein de nos partenaires commerciaux. Avec les 5,1 % du year to year inflation en janvier, les ministres des Finances de France (CPI 0,65 %), du Royaume Uni (1,9 %),  de Singapour (1,4 %), des  Etats-Unis (1,6%) et de l’Australie (2,7%) auraient eu du mal à retenir leur portefeuille ministériel.  L’attitude du FMI est d’autant plus étonnante que son «Staff Report for 2013 Article 1V consultation», fait référence à une étude qui confirme l’existence d’une relation «statistically significant» entre le Repo et l’inflation à Maurice, alors que la même étude a trouvé que la relation entre le Repo et le GDP était statistically insignificant. En d’autres mots, la baisse du Repo prônée par le FMI aurait exacerbé notre inflation sans pour cela exercer un impact positif sur la croissance annuelle du pays !

La relation nébuleuse entre l’épargne, le déficit du compte courant et l’excès de liquidité

Les échanges entre la BoM et le MoF auront permis au lecteur assidu de comprendre qu’une relation nébuleuse existe entre l’épargne nationale, le déficit du compte courant, la liquidité du système monétaire, les emprunts du gouvernement et les investissements étrangers vers Maurice. Essayons de mettre un peu d’ordre dans ce fouillis. Le déficit commercial (export moins import) a une répercussion directe sur le déficit du compte courant. Maurice accuse, en moyenne, quatre à huit milliards de roupies de déficit commercial mensuellement. Ce n’est donc guère étonnant que le compte courant s’enlise autour d’un déficit dépassant 10 % du PIB (malgré notre performance dans le tourisme et autres services) car, dans une discipline où il existe très peu de certitudes, le dismal science qu’est l’économie réussit à établir une identité ici. Le déficit du compte courant est égal à la différence entre l’épargne nationale et l’investissement du pays. Donc, la propension à l’épargne diminuant de façon anémique à 13% du PIB, alors que l’investissement reste relativement plus stable (22 à 25 % du PIB), le déficit du compte courant s’est ainsi creusé. Ce trou du compte courant doit être contrebalancé (remblayé) de façon exacte par un surplus du côté du Capital Account. Ce «remblais» peut prendre plusieurs formes. On a vu que le gouvernement a, ces derniers temps, augmenté ses emprunts de l’extérieur (suivant ainsi le conseil du FMI), alors que, jusqu’à tout récemment, notre dette nationale (aujourd’hui Rs 58 milliards à l’étranger et Rs 162 milliards) était davantage axée sur l’emprunt au niveau local. La BoM avait critiqué ces emprunts à cause de la liquidité qu’ils créent sur le marché monétaire. D’autres intrants considérés comme hautement « vertueux» comme le  net FDI inflow (3 % du GDP en 2010 et 1,6 % en 2011) causent aussi le même excès de liquidité sur le marché monétaire, et ce n’est pas pour cela qu’on découragerait le Foreign Direct Investment (FDI). Moins vertueux sans aucun doute et très volatile, les inflows dus à l’offshore atteignaient 7,8 % en 2011. Une réponse à ces excès de liquidité est de les éponger ou de les stériliser à travers les instruments de la BoM et du ministère des Finances.

Ce que cache le cash reserve ratio

Nous  consacrons cette dernière section  à un sujet qui aurait pu, à lui seul, prendre plusieurs colonnes hebdomadaires : le Cash Reserve Ratio (CRR).  Pour des besoins prudentiels aussi bien que pour faciliter sa politique monétaire, une banque centrale demande aux banques commerciales de conserver dans leurs coffres une portion (inutilisée) de chaque roupie que dépose un épargnant chez elle. Ce pourcentage variait dans les  années 80/90 entre 20 % et 30 %. Donc, si on prend 30 %,  la banque chez qui l’épargnant déposait sa roupie ne pouvait prêter que 70 sous, ayant l’obligation de conserver les 30 sous restant dans ses coffres ou chez la BoM sans aucun rendement. Le money multiplier prend donc la forme suivante : les 70 sous prêtées à un emprunteur retourneraient à la banque (car personne ne les conservera sous son matelas). A l’occasion de ce deuxième tour, seules  49 sous (70 % de 70 sous) peuvent être nouvellement offertes par la banque en prêt à un deuxième emprunteur, et ainsi de suite. Il n’y a pas très longtemps, les banques de par le monde ayant réussi à convaincre leurs autorités monétaires que le CRR était exagérément élevé, une baisse du CRR a permis à ces institutions financières de tirer une rémunération sur un argent qui dormait jusque-là pour des raisons prudentielles qui étaient loin de les inquiéter, mais qui leur coûtait quand même ce que coûte le loyer de l’argent. Ainsi, à Maurice, le taux varie ces derniers temps autour de 6 à 7 %.

Excès de liquidité

On peut maintenant comprendre la notion d’ «excès» de liquidité. Est en excès toute liquidité qui est au-delà de ce que les banques sont forcées par la BoM de  conserver «inutilement» dans leurs coffres. Un communiqué de la BoM du 26 septembre dernier faisant état de la situation monétaire aide à éclairer le débat. Sur un Deposit Base, au sein des banques, de Rs 315 milliards, le «average cash balance held» dans les coffres était de Rs 27milliards (8,6 %), alors que le « minimum cash balance » (représentant les besoins du CRR) n’était que de Rs 22 milliards (6,7 %). La liquidité moyenne dans les coffres-forts bancaires dépassait ainsi le mandatory requirement du CRR de Rs 5 milliards. Cet excès, dont personne ne semble vouloir, contrairement à la tomate de Xavier, peut être vu comme une patate chaude dont les banques veulent à tout prix se débarrasser au plus vite. Pour ce faire, les banques rivalisent férocement entre elles pour acheter des liquid assets (qui visent à éponger ces excès) tels les BoM bills et notes, ou les 91-day treasury bills. Cela descend leur yield, qui est en relation inverse à leur coût. Cette motivation des banques exerce également une pression à la baisse sur le overnight interbank borrowing rate (2,5 %), qui ne peut décoller pour rejoindre les 4,65 % du Repo Rate. Le FMI considère que ce phénomène expliquerait en grande partie le fossé entre les taux du loyer de l’argent appliqué par les banques.

Ce que cache le «Cash Reserve Ratio»

Le CRR ne devrait-il pas être rehaussé, quand on sait que chaque pourcentage à la hausse enlèverait Rs 3 milliards ou plus de surliquidité du circuit monétaire (dépendant du deposit base du moment au sein des banques) ? C’est en effet ce que la BoM a fait en février 2011 (hausse de 6 % à 7 % du CRR) et le 4 octobre 2013 (de 7 % à 8 %), le lendemain de la pénultième défaite de Manou Bheenick au Monetary Policy Committee. Cela a permis à la BoM d’éponger la surliquidité on the cheap quand on compare cela avec les instruments coûteux de son attirail monétaire. Cela éviterait aussi d’avoir à faire la manche devant le ministère de Xavier. Aujourd’hui que la surliquidité est encore plus menaçante que jamais, ne devrait-on pas conclure que le CRR à 8 % est structurellement en-dessous de son equilibrium level pour une économie mauricienne qui est à la merci des caprices monétaires (FDI, emprunt du GoM en devises, offshore, résilience financière de la BoM) qu’on a vu en haut ? Si cette question ne peut être posée en ce moment c’est qu’entre-temps, Xavier-Luc Duval a, pour balancer son budget, quelque peu grevé la profitabilité des banques locales en leur imposant un alourdissement et une prolongation d’impôts « temporaires».

20 November 2013

Croissance, chômage et inflation : trois éléments de la même problématique ?

Par Jean-Mée DESVEAUX
l'express du 20 novembre 2013

La croissance du Produit intérieur brut est toujours fortement désirée. Cependant, si celle-ci est trop poussée, il existe des risques inflationnistes qui plombent l’économie. Inversement, si la croissance devient trop molle, c’est le sous-emploi qui nous guette. L’idéal est donc d’atteindre une croissance qui permet de résorber le chômage à son niveau «naturel», tout en évitant les dérives inflationnistes.

Selon  l'''Inflation Expectation Survey'' de la Banque centrale datant du mois d'août, la majorité des particpations ne s'attendaient pas à une forte augmentation de l'inflation. 
La croissance du Produit intérieur brut (PIB) du pays sera de 3,2 % en 2013. Le ministre des Finances, Xavier-Luc Duval, considère que c’est un «good growth», alors que le leader de l’opposition, Paul Bérenger, trouve, lui, que c’est «défaitiste» que d’appeler ainsi une croissance aussi anémique. Paul Bérenger est cependant convaincu que le pays n’atteindra pas les 3,5 % à 4 % de croissance que Xavier-Luc Duval prévoit l’année prochaine. Ce débat est loin d’être stérile quand on considère qu’il recèle la fortune ou l’adversité qui s’abattra inéluctablement sur chacun d’entre nous.

Ainsi, le chiffre de la croissance de 2013 reflète un PIB annuel par habitant de $ 9 300 (Rs 280 000), compa-ré au chiffre de 2005 de $ 5 200 (Rs 155 000). Si au lieu d’avancer, l’économie avait piétiné entre 2005 et aujourd’hui, nous aurions pu, d’après ces chiffres, aspirer seulement à la moitié du confort matériel dont nous jouissons en ce moment. La différence d’optique entre Xavier-Luc Duval et Paul Bérenger se résume-t-elle au verre à moitié rempli ou à moitié vide ou est-ce que ce désaccord porte sur du sérieux ?

La déception de Paul Bérenger devant le taux de croissance de cette année est somme toute assez naturelle. Il a pris les rênes de l’économie en tant que ministre des Finances en 2000. En ce temps-là, le pays pouvait aspirer à une croissance de 6 % sans trop pousser la machine.

En l’an 2000 l’économie avait connu une croissance de 10,2 % et en 2003, la croissance est de 6,3 % ; juste après son départ, de 2006 à 2008, la croissance dépasse 5,5 %. Il est alors aisé de comprendre que l’ancien ministre des Finances peine à prendre la mesure du paradigm shift qui a eu lieu depuis.

En effet, beaucoup de nuages se sont amoncelés les uns après les autres sur l’horizon économique mauricien et empêchent le pays d’afficher la santé insolente qui était la sienne il n’y a pas si longtemps. Il y a eu le cumulus de la fin du Protocole sucre, le stratus de la fin de l’Accord multifibre et enfin le cirrus annonciateur de la bourrasque financière de 2008 qui spolie encore et toujours la demande pour nos produits en Europe.

Cela n’est pas une mince affaire et c’est ce qui explique que selon le Fonds monétaire international (FMI) l’«estimated potential growth» de l’économie mauricienne n’est qu’à 4,5 % du PIB. Si cela ne paraît pas être un trop grand fossé, cela représente tout de même 25 % de moins que le taux auquel nous étions habitués. On comprend dès lors pourquoi Xavier-Luc Duval repousse l’échéance de l’avènement du statut de Maurice au cercle select des High Income Countries à 2019. La catégorie de Upper Middle Income Country à laquelle nous appartenons depuis le début du siècle s’étend d’un PIB de $ 4 036 à $ 12 475. À $ 9 300, le dernier quart du chemin sera un parcours du combattant si nous n’atteignons pas un peu plus de 4 % en moyenne durant les années à venir.

Comme on peut naturellement s’y attendre, l’économie nationale d’un pays ne peut su-bir une chute de l’envergure de 25 % de son taux habituel de croissance sans que cela ait un impact sur d’autres paramètres importants de l’économie. On peut déjà, de façon intuitive, comprendre qu’avec un taux de croissance ainsi réduit, le taux de chômage ne peut que s’accroître, tout autre chose étant égale.

En fait, la croissance, l’inflation, et le taux de chômage sont censés avoir une relation symbiotique au sein d’une économie. Le concept de cette relation est capturé par un petit acronyme qui vaut la peine d’être retenu. C’est le NAIRU. Ceci équivaut au Non-Accelerating Inflation Rate of Unemployment.

Ce concept implique : 1) qu’il existe un taux «naturel» de chômage au sein de chaque économie et (aussi pénible que cela puisse paraître), ce taux n’est pas à zéro ; 2) que vouloir pousser l’économie au-delà de son potentiel de croissance pour résorber le chômage en deçà du taux «naturel», créera une inflation accélérée ; 3) que toute croissance (et toute baisse du chômage) obtenue au prix d’une telle accélération de l’inflation ne peut qu’être éphémère.

Cette croissance durera le temps que les agents économiques prendront pour réajuster leur «inflation expectation». Il faut souligner que le lien causal impliqué ici est essentiellement entre une croissance (insoutenable) et l’inflation qui s’ensuivrait.

Quelle leçon en tirer pour notre économie ? D’abord prendre ces axiomes comme guides plutôt que comme une loi immuable de la nature. Après la déprime du double digit unemployment qui durera jusqu’en 1986, le chômage se résorbe à 2,7 % en 1991, mais il n’a pas cessé de grimper subrepticement depuis. Ce ne sera cependant qu’au début du nouveau millénaire que le taux de chômage atteindra une nouvelle fois la barre des 8 %, ce qu’il dépassera vite subséquemment.

On remarque aussi que depuis 2003, le taux du chômage évolue davantage en dents de scie que précédemment. Quoi qu’il en soit, les 8 % de chômage semblent être devenus aujourd’hui le NAIRU de notre économie. C’est aussi ce que confirme le FMI. Pre-liminary estimates show that the Non-Accelerating-Inflation Rate of Unemployment was generally in line with the unemployment rate (8.1 % seasonally adjusted 2013Q1 NdlR) suggesting a narrow output gap.

Le FMI explique que le taux de chômage depuis la crise financière de 2008 aurait été encore plus dévastateur sans les réformes entreprises et sans le Mechanism for Transitional Support to the Private Sector. Cela implique que nous avons eu, pendant ces années-là, un chômage artificiellement «bas» par rapport à ce qu’on pourrait appeler son equilibrium level.

En ce qui concerne la croissance, le graphique nous montre que depuis 2006 à aujourd’hui, la croissance du PIB a pris inexorablement une ligne descendante, qui est l’inverse de l’image de la montée du chômage pour la même période. Il est intéressant de constater que pour les États-Unis, ce taux «naturel» de chômage est de 6,5 % avec une inflation de 2 %, alors qu’en Grande-Bretagne, il est de 7 %. La décision a été prise au sein de ces deux économies de continuer la politique monétaire expansionniste existante jusqu’à ce que le taux de chômage soit réduit à ce niveau.

La dismal science qu’est l’économie va-t-elle une nouvelle fois prendre un pari saugrenu sur le sort du pays ? Pas nécessairement, à en croire le FMI. Celui-ci estime, en effet, qu’il suffirait à l’économie mauricienne d’atteindre 4,1 % de croissance du PIB pendant les cinq prochaines années pour réduire le taux du chômage de 1 %. Pour une réduction de 2 %, il serait nécessaire d’atteindre une croissance du PIB de l’ordre de 5 %.



Mais, comme on l’a vu plus haut, le FMI estime qu’une telle performance est au-delà du potentiel de croissance du pays qui est, selon ses estimations, de 4,5 % du PIB. Entre pessimisme et réalisme, il est difficile de savoir où pencheront nos politiciens. Le grand absent de notre rapide coup d’oeil est évidemment le taux d’inflation. Grâce à la Banque de Maurice (BOM), et quoi qu’en pense le ministère des Finances, la «rational expectation» des agents économiques est toujours ancrée en deçà des 5 %.


La dernière Inflation Expectation Survey de la BOM, réalisée en août 2013, constate que la majorité des participants s’attendaient à une montée de l’inflation (3,6 % actuellement) à 4,1 % en décembre 2013, 4,5 % en juin 2014 et à 4,7 % dans une année. Depuis la fin de 2011, nous dit la BOM «stakeholders have considered the level of inflation as ‘appropriate’». Tant que la BOM pourra «ancrer» cette attente nationale à un niveau raisonnable, le gouvernement aura le loisir de pousser l’économie vers son taux de croissance optimale. S’il s’égare dans cette tâche en tentant de réduire le chômage (8,3 % actuellement) en deçà de ce qui est économiquement raisonnable, il risquerait de surchauffer la machine économique (au moyen d’une politique fiscale trop agressive, par exemple), et le concept du NAIRU le rattrapera bien vite car il ne réussira qu’à créer l’épiphénomène économique qui s’appelle inflation.

09 November 2013

Budget 2014 : On a viré de bord

Par Jean-Mée DESVEAUX
l'express du 8 novembre 2013

Avec un déficit qui prend l'ascenseur, XLD fait fi de la rigueur budgétaire. 
Avant même que les projecteurs ne se focalisent sur Xavier-Luc Duval à l’occasion de la lecture de son troisième budget annuel, hier soir, l’observateur de la chose économique savait que le tandem XLD/Dev Manraj allait jouer sa crédibilité devant la nation et ses partenaires internationaux lors de cet exercice. Nous avons précédemment illustré l’importance de certains paramètres majeurs sur lesquels devrait être axée l’appréciation de cette manoeuvre périlleuse autant pour les deux hommes que pour le pays.

Ce budget concrétise une cassure nette avec la dream team Sithanen/Mansoor de 2006 qui avait poursuivi sa philosophie de rationalisme économique au-delà du départ du premier nommé en 2010. La question qui se posait alors était de savoir si le changement d’hommes allait sonner le glas de la philosophie du moindre État, de la rigueur budgétaire et de parcimonie dans les dépenses publiques. L’objectif macroéconomique majeur était alors la réduction de la dette publique à 50 % du PIB à l’échéance de 2018, comme inscrit dans la Public Debt Management Act (PDMA) de 2008.

La joute avait assez mal commencé pour nos deux protagonistes. Le déficit que XLD avait anticipé lors de son dernier exercice, l’année dernière, était de l’ordre de 2,0 % du PIB. Cela aurait été la culmination d’un sans-faute commencé cinq ans plus tôt (3,9 %,3,2 %, 3,2 %,2,5 %, 2,0 %). Or, ce déficit de 2013 a largement dépassé cette estimation et, nous annonce XLD hier soir, surpasse aujourd’hui les 3,7 % du PIB. De plus, le secrétaire financier Manraj étant directement impliqué dans le milliard excédentaire du PRB 2 qui a contribué en grande partie à ce dépassement, le niveau du déficit 2014 vole la vedette à toute autre considération. À 3,2 %, ce déficit de 2014 s’apparente plus au niveau auquel nous étions habitués il y a cinq ans qu’à cette vertu qui, XLD nous le rappelle, nous a valu un Sovereign Debt Rating Upgrade par les agences de notation.

Que les agences de notations nous retirent leur satisfecit et nous colle un downgrading devant un glissement de 1,7% du PIB (2,0% à 3,7% pour 2013) ne devrait pas trop nous étonner car, avec le même glissement, XLD peut très bien nous annoncer, lors du prochain budget, que le réel déficit pour 2014 est plutôt de l’ordre de 4,9% du PIB. Un tel downgrade aurait un impact direct sur le taux d’intérêt à décaisser aux épargnants internationaux sur notre dette souveraine. Cela risque d’être encore plus débilitant que le gouvernement semble vouloir écouter le (mauvais) conseil, cette fois, de l’IMF, de renverser la courbe de la dette vers 1) une augmentation du pourcentage de la dette en devises étrangères et 2) une meilleure répartition de cette dette extérieure vers le long terme. Bien que le Grand argentier s’est tout de suite empressé de nous rassurer que la dette du secteur public ne dépassera pas les 54,8 % (54 % en 2014) du PIB et que Maurice sera donc au rendez-vous en 2018 pour la PDMA, les déficits de 2013 et de 2014 permettent de questionner sa conviction de ne pas «spend his way through an economic downturn». Il est plus crédible quand il admet que la croissance économique est sa réelle priorité.

Comme le dernier Focus de la MCB l’a bien démontré, ce ne sont pas les défis économiques qui manquent à notre pays. Les points saillants se nomment l’emploi, la croissance, l’investissement privé, le taux d’épargne et notre capacité d’exportation. On ne peut s’attendre que le budget renverse la tendance de ces données macroéconomique avec une baguette magique. Ce que le budget est censé faire, cependant, c’est de créer les conditions nécessaires pour établir l’atmosphère de confiance chez les acteurs économiques. Ce budget allait aussi être jugé sur sa capacité à conserver les acquis économiques depuis 2006 sans y ajouter des mesures abracadabrantes qui recréeraient les lourdeurs d’antan.

Du grand nombre de mesures autour de nouveaux hubs, piliers et clusters qui ont été annoncés (Aviation, Petroleum, Marine), l’Africa Strategy est celle qui se démarque plus de l’effet d’annonces qui plombe le reste. Les grands absents doivent aussi être notés : aucune mesure pour enrayer l’effet du vieillissement sur la facture du Basic Retirement Pension qui atteint 2 % du PIB en 2014 alors que nous avons six personnes en âge de travailler pour chaque pensionnaire. Qu’en sera-t-il quand nous n’aurons que deux salariés par pensionnaire en 2051 ?

30 October 2013

Maurice contrainte à la vertu économique

Rama Sithanen présentant son dernier budget en 2010.
Par Jean-Mée DESVEAUX
L'express du 30 octobre 2013

PARMI les nombreux paramètres de l’exercice budgétaire annuel, c’est le déficit budgétaire qui, à tort ou à raison, vole la vedette. La réussite du Grand argentier à balancer son budget suscite l’admiration de la population et celle des institutions internationales. Elle reflète une nation/ maison bien rangée qui ne vit pas au-delà de ses moyens. Mais rien n’est aussi simple en économie. En temps de crise et de récession, par exemple, beaucoup d’experts pensent qu’il est malséant de diminuer trop abruptement les dépenses de l’État à travers une politique d’austérité et une contraction budgétaire. Cette discussion a fait rage lors de la crise de l’euro et la débâcle de l’économie grecque. Ainsi, la règle d’or est souvent décrite comme «leaning against the wind» : politique budgétaire restrictive (balance du budget ou même un surplus budgétaire) en temps de surchauffe économique où la croissance est au grand max. Inversement, une politique fiscale expansionniste (déficit budgétaire souvent lié à des projets infrastructurels) lors des années de vaches maigres. Mais manque de pot pour les pandits qui adhéreraient à la notion décrite plus haut. Dans le cas de l’économie mauricienne, selon le Fonds monétaire international (FMI), une impulsion fiscale positive du Grand argentier (déficit budgétaire discrétionnaire) n’aura qu’un impact limité sur la croissance économique nationale. Ceci est dû au fait que le «fiscal multiplier» (la croissance excédentaire induite par une injection de fonds du gouvernement dans l’économie réelle) n’est que très faible dans une petite économie ouverte au reste du monde quand elle pratique, comme Maurice, un régime de taux de change flexible.

Qu’en est-il sur le terrain frustrant de la réalité ? Sous l’impulsion du FMI et de ses fidèles partenaires, Rama Sithanen (2009/2010) et Ali Mansoor jusqu’à tout récemment, ces cinq dernières années ont invariablement révélé une courbe descendante en ce qui concerne le défi cit budgétaire. 3,9 % du Produit intérieur brut (PIB) (2009), 3,2 % (2010), 3,2 % (2011), 2,5 % (2012) et une volonté affichée de faire pareil, en 2013, avec 2,2 % du PIB. Il s’avère donc que le niveau du déficit budgétaire est le point focal qui attirera l’attention lors de la lecture du troisième budget de Xavier-Luc Duval, cette année. Toute velléité d’un déficit budgétaire qui se démarquerait de cette trajectoire à la baisse sera le signal d’un relâchement de la politique économique rigoureuse poursuivie jusqu’ici. Dans une île Maurice où le laisser-aller et la mauvaise gouvernance sont en deçà de tout ce que cette malheureuse République a jamais connu en 45 ans d’existence, les affaires économiques du pays ne s’en sortaient quand même pas trop mal car elles adhéraient solidement aux rails sécurisants du FMI. Une preuve de ce bon management est, qu’en matière économique, l’opposition n’a eu d’autre choix que d’agir, durant toutes ces années, en tout point, comme une opposition décidément loyale, n’ayant absolument aucune alternative à suggérer, à part quelques petites pointes de démagogie. Maintenant que le Roi Soleil a viré le dernier rempart économique qu’était Ali Mansoor, l’envie de prendre les affaires économiques de l’État entre ses mains hautement malhabiles pourrait le distraire de ses occupations régaliennes moins astreignantes. Si cela s’avérait, tout diplômé de la London School of Economics qu’il soit, le pays serait vraiment très mal barré face au déluge que laissent derrière elles de telles figures historiques. Dans ce cas, tel le mercure à l’approche d’une violente tempête, l’indice infaillible à scruter sera bien la direction du déficit budgétaire. S’il continue à descendre, ce sera le soupir de soulagement, sinon attention aux dégâts.

Ceci est d’autant plus vrai que la hantise que causent les déficits de l’État est directement liée au poids de la dette publique que chaque budget déficitaire vient grever davantage. La dette publique a, comme on peut s’y attendre, suivi la courbe descendante des déficits budgétaires ces dernières années. De près de 75 % du PIB en 2003, elle a été de 60 % en 2009 et de 56 % à la fin de l’année 2012. La dette publique est associée à certains paliers prudentiels reconnus sur le plan international. Ainsi, beaucoup sont d’accord qu’une dette au-delà de 60 % du PIB n’est pas soutenable sur le long terme. Il faut dire que la Grèce, par exemple, flirtait avec les 170 % du PIB quand elle fut prise en charge par les institutions européennes. Dans le cas de la «small open economy» mauricienne, avec ses aléas et ses spécificités, le ministère des Finances considère que le «sustainability risk threshold» serait une dette de 50% du PIB. Ainsi, en 2008, alors que Rama Sithanen était ministre des Finances, le gouvernement travailliste fi t voter la Public Debt Management Act (PDMA) qui imposa un plafond de 60 % du PIB à la dette publique en 2017, allant à une réduction à 50 % après 2018. Cette consolidation fiscale présume un surplus budgétaire de 1% par an, à partir de 2015. Loin de jubiler devant tant de bonne volonté, le FMI veut voir le pays aller encore plus loin dans sa consolidation fiscale : «As a financial centre, Mauritius might need larger policy buffers to respond to shocks and recommends continuing to target structural primary surpluses after 2018 to gradually reduce public debt levels to 40 percent of GDP to further reduce vulnerabilities to adverse developments in capital markets, help address external imbalances, and strengthen policy buffers».


On peut en tout cas admirer la présence d’esprit du FMI et de ses alliés fidèles durant leur passage aux Finances. Ils ont laissé derrière eux une camisole de force autour de l’économie mauricienne pour l’astreindre à la vertu. Ces mesures peuvent bien sûr être contournées. La PDMA peut être abolie et la dégringolade vers l’enfer économique peut alors recommencer mais tous les signaux sont en place pour nous permettre de suivre le virage vers le mal-être économique si d’aventure la mauvaise gouvernance de ce gouvernement travailliste descendait jusque-là.

25 October 2013

Budget 2014: virage économique?

Par Jean-Mée DESVEAUX
L'express du 25 octobre 2013

LE budget 2014 amorce la fin d’un cycle pour l’économie du pays. Depuis juillet 2005, les affaires du pays étaient implicitement sous la bienveillante vigilance des institutions de Bretton Woods. Cette surveillance amicale était d’un commun accord. Voulue par Rama Sithanen d’abord et, à son départ, par son alter ego, Ali Mansoor. La voie parcourue ensemble par le Fonds monétaire international (FMI) et Maurice ne résultait donc d’aucune contrainte. Bien au contraire, c’était un choix conscient découlant d’une forte affinité entre le rationalisme économique de ces deux hommes et la philosophie du FMI et de la Banque mondiale. L’intérêt de ces institutions pour ce partenariat était de faire du pays le show case de la viabilité de leur philosophie économique dans la région et dans le monde. Ainsi, sans trop exagérer, on peut dire que l’économie mauricienne a été le laboratoire d’une expérience économique grandeur nature pendant ces huit ans. 

On ne résume pas les résultats d’une telle expérience en quelques colonnes et ce n’est pas ici le but recherché. Ce qu’on peut dire, par contre, c’est que le budget ultra-réformateur de 2006 de Rama Sithanen a mis l’économie de ce pays sur de solides rails pour survivre au démantèlement des préférences commerciales dont le pays était devenu accro dans le domaine du sucre (baisse de 36 %) et du textile habillement (fin de l’accord multifibre). Ceci a permis d’ouvrir une économie surprotégée à la concurrence internationale. Pour ce faire, Sithanen a été très loin. Dans un pays historiquement bâti sur l’injustice sociale et raciale, où l’écart entre riche et démuni était déjà flagrant, il ramène, avec beaucoup d’audace, les impôts de Rogers et d’IBL au même niveau que celui du plus modeste contribuable mauricien : 15 %, le taux privilégié précédemment réservé à la seule zone franche. Le taux uniforme avait sonné le glas des «incentives» qui jusque-là, étaient le maître mot de tous les budgets. Il change les règles du jeu dans la forme aussi bien que dans le fond. Il se débarrasse de tous les pouvoirs discrétionnaires et autres pouvoirs de rémission du Grand argentier et privilégie des règles clairement établies et une régulation uniforme.

Et quid du résultat ? Celui-ci s’apparente au verre à demi vide ou à demi rempli selon les points de vue. Il n’était un secret pour personne que le système capitaliste de libéralisme économique (à outrance ou pas) est le meilleur moyen de créer la richesse nationale. Ce système était cependant aussi connu comme étant le pire en ce qui concerne la distribution de cette richesse nationale, ce qui finit inéluctablement par creuser le fossé entre les riches et les pauvres. Le coefficient de Gini l’année où Rama Sithanen présenta son budget était de 0.388, alors que l’année dernière, ce coefficient avait atteint 0.413, bien qu’il ait dit, lors de son budget, «the policies we put in place now will ensure that rising incomes would be shared more with the low income workers, the unemployed, and other disadvantaged groups that are making the biggest sacrifices». Le Empowerment Programme de Rama Sithanen et son Corporate Social Responsibility ne furent, semble-t-il, pas suffisants pour endiguer l’appauvrissement qui a suivi. On peut, de plus, rappeler que la croissance économique de 2005/06 était de 3,5 % (contre 3,2 % actuellement), que le chômage, autour de 2005, oscillait entre 9,5 % et 8,5 %, ce qui n’a pas beaucoup changé depuis, et que l’épargne du secteur privé est aujourd’hui aussi décevante qu’elle l’était alors ! On pourrait logiquement se demander, devant cet état de choses, si ces huit ans de vaches maigres en valaient vraiment la peine pour si peu de résultat tangible.

Notre réponse à cette question est un oui catégorique. Nous sommes intimement convaincus que le choc financier mondial amorcé en 2008 aurait pu être dévastateur pour l’économie nationale si elle n’avait pas été dotée d’une nouvelle résilience. La question est donc de savoir si l’effort de ces huit ans est à la veille d’être défait avec le nouveau budget. Pour répondre à cette importante question, il est nécessaire d’identifier les paramètres majeurs qui seraient aptes à nous dévoiler si changement de cap économique il y aura dans les semaines et années à venir. Nous passerons donc prochainement en revue ces paramètres clairs et objectifs dont se servaient, du reste, ces bonnes vieilles institutions de Bretton Woods pour suivre le parcours de notre économie.

Mais avant d’en venir au moteur du système lors de nos prochains papiers, il est nécessaire de s’arrêter à la nature des timoniers en question. Économistes de formation, Sithanen et Mansoor avaient le réflexe qui leur permettait de faire la différence instantanément entre une requête ministérielle économiquement viable et défendable à l’opposé de la fanfreluche qui va créer des inefficiences le long de la chaîne économique et dont le seul but serait de plaire à la circonscription de l’élu. Ils le reconnaissaient instinctivement et ils osaient le dire, d’où la dernière anicroche d’Ali Mansoor qui a voulu instaurer, chez nous, ce qui se pratique depuis des décennies dans toutes les économies modernes du monde : le principe de recouvrement du coût du service public, appelé le «user pays».

Dev Manraj ne pourrait avoir un profil plus différent de ces deux bêtes économiques. Il est, comme la grande majorité des Financial Secretaries (FS) avant lui, expert-comptable et non économiste. Ce n’est pas un avantage, mais il a deux autres désavantages qui vont peser bien plus lourd dans la balance. D’abord, on sent chez l’homme un désir instinctif de plaire à la masse. Ceci fut apparent dans son traitement des syndicats alors que nous étions tous deux sur le board de Airports of Mauritius Ltd. Cette propension ne semble pas s’être estompée quand on constate qu’il a été l’auteur du PRB 2 où il trouva nécessaire d’augmenter de plus d’un milliard de roupies le pactole de Rs 4,6 milliards dont les fonctionnaires allaient hériter. Le principe de la réduction de l’écart salarial entre les secrétaires permanents et leurs messengers, c’est-à-dire un nivellement par le bas, en dit déjà long sur la rationalité économique de cette mission. On pourrait donc s’inquiéter aujourd’hui que Dev Manraj a une grande cote parmi les syndicalistes, car on devine que sa popularité n’est pas due à sa grande capacité de travail ni à sa grande expérience au ministère des Finances.

Ensuite, le second désavantage de Dev Manraj c’est qu’ il a été, pendant toute une carrière, directement associé à ériger le système complexe d’exemptions fiscales, d’exceptions, d’income reliefs, d’allowances et autres déductions qui ont proliféré au sein du système fiscal de ce pays jusqu’à ce que Sithanen y mette bon ordre en 2006. Il se pourrait que, devant un tel tabula rasa, il ne puisse changer son frame of mind et abandonner des concepts qui lui furent jadis très chers. Si l’envie lui prenait de recommencer le manège d’antan, il ne finira qu’à créer des lourdeurs et des inefficiences à un système, aujourd’hui bien rodé, au plus mauvais moment possible : à la veille de la décision indienne sur notre offshore et à la descente aux enfers de tout un pan de notre tourisme. Vu les attentes déjà créées, le nouveau FS subira beaucoup de pressions sous le prétexte qu’il est un homme de consensus, contrairement à son prédécesseur. Cela ne l’aidera pas à accomplir une tâche ingrate. 

Les embûches ne tarderont pas. Ainsi, il a déclaré récemment qu’il accordera une attention particulière à la relance du secteur de la construction où il compte éliminer les «inhibiting factors». On peut présumer qu’il incorporera ceci au prochain budget de Xavier-Luc Duval. Il devra d’abord se rendre compte qu’un premier facteur inhibant se trouve être le ministre du Travail qui a fermé le robinet des travailleurs étrangers, le ballon d’oxygène de la construction. Le second facteur inhibant qu’il découvrira dans ce domaine est nul autre que le gouverneur de la Banque de Maurice qui retourne aux anciennes méthodes de «sectoral limits» imposées aux banques commerciales durant les années où le fiat et les plafonds de crédit étaient de mise. Ainsi le crédit au secteur de la construction résidentielle et commerciale sera réduit à 15 % l’année prochaine et à 12,5 % en 2015 et 2016 pour des raisons prudentielles. Une cacophonie que le nouveau FS devra mettre au diapason.

25 September 2013

Rational expectations and irrational behaviour

Par Jean-Mée DESVEAUX
l'express du 25 septembre 2013
 
Le Monetary Policy Committee (MPC) se réunit le 30 septembre. Ce comité détermine, à travers un vote démocratique, le repo rate qui est le taux directeur de la Banque de Maurice (BoM), un de ses instruments de politique monétaire. Jusqu’aux années 90, la BoM utilisait des moyens ''directs'' pour conduire cette politique. Cela se faisait à travers des directives aux banques auxquelles la BoM imposait des plafonds relatifs aux secteurs économiques et/ou des ''reserve requirements''.

Aujourd’hui, les moeurs économiques ont changé. Tout devient plus subtile et market oriented. Le plus grand changement de paradigme a été de doter, à tort ou à raison, tout agent économique que nous sommes, d’une faculté nouvelle qu’on appellera ''rational expectations''. Devant un choix économique, tout décideur est censé réunir toutes les données qui lui sont disponibles avant de trancher. Dès lors, il est impératif pour les autorités de juguler avec soin ces attentes rationnelles du public afin d’atteindre le but macroéconomique recherché.

Dans cette nouvelle configuration, la vielle opposition (qui semble encore animer certains débats) entre la croissance et l’inflation ne tient plus. Le gouvernement qui veut créer de la croissance (autrement insoutenable au vu des fondamentaux économiques du pays en question) en chauffant l’économie à blanc, verra cette croissance décélérer au fur et à mesure que le pays intériorise et factors in les données inflationnistes. Inversement, un gouvernement ne pourrait créer de la croissance en péchant dans la facilité inflationniste de la planche à billets qu’en prenant la population par surprise alors qu’elle ne s’attendait pas à une remontée de l’inflation. Et évidemment cela ne peut, par définition, être de longue durée car cette croissance sera vite rattrapée par les rational expectations des acteurs économiques.

Cette petite merveille théorique joue un rôle prépondérant dans le processus du MPC. Il ne s’agit plus ici de réunion secrète, bien au contraire. Toute décision est disséminée au grand jour car le message n’a de valeur que si elle est comprise par les agents économiques depuis le CEO jusqu’au leader syndical qui ajusteront leurs attentes en conséquence. Le comité indiquera son anxiété vis-à-vis du danger inflationniste en rehaussant son policy rate qu’est le Repo. Une diminution indiquera que ce danger est suffisamment éloigné pour donner du lest à la croissance. L’important c’est la clarté du message et la crédibilité que la population y associe. Aye, there’s the rub ! Car depuis la dernière réunion du MPC, celui-ci serait, selon les deux éminences grises économiques du pays, sans aucune crédibilité. Si nous assumons un instant qu’ils étaient rationnels lors de leur déclaration, cela n’augure rien de très bon pour la conduite de la politique monétaire du pays qui va ainsi à la dérive.

Ali Mansoor, le Financial Secretary (FS) qui est de formation économique a ainsi déclaré, lors de son intervention devant le MPC, le 17 juin : ''The MPC does not have the credibility in the market as it has consistently set interest rates which the market is not following.'' On pourrait penser que ce n’était pas très élégant de sa part ayant été l’invité d’honneur pour cette présentation. Mais il poursuit : ''The Bank of Mauritius has consistently been over worried about inflation and part of the problem lies in blindly following models.'' On aurait pu s’attendre à un peu plus de retenue du FS. Il est vrai qu’il sert un maître politique dont les attributions diffèrent grandement de celles du gouverneur de la BoM. Mais, en économie, rien n’est jamais tout noir ou tout blanc : on one hand…but on the other hand. Mais lui est catégorique, malgré le PRB 1 et PRB 2 et malgré un taux d’épargne national alarmant qui creuse notre balance du compte courant dangereusement, le Repo devait absolument être revu à la baisse ! Si le sort a souri au FS dans la mesure où trois mois plus tard, on ne constate pas une recrudescence fulgurante de l’inflation, son sens de la logique est-il sorti indemne de cet épisode ? Comment peut-on logiquement dire sur la même plateforme et le même jour que 1) Le MPC n’a aucune crédibilité et que son policy rate, le Repo, laisse le marché superbement indifférent et 2) ceux qui prônent une révision à la hausse du Repo Rate engagent l’économie dans une voie suicidaire ; que ''the spectre of unemployment is worrisome and the MPC should think very carefully about its responsibility .. to history''. C’est pour dire le moins un non sequitur qui démontre, on ne peut plus clairement, que le rôle que joue réellement le MPC au sein de notre économie n’est pas compris de façon claire et nette par le FS et, ça, c’est dangereux pour lui et pour nous.

Il est sans doute cocasse de suivre la foire d’empoigne entre le gouverneur et le FS qui fait Rundheersing Bheenick rencherir dans Business Magazine que le MPC a effectivement perdu sa crédibilité le jour où le FS y a pris la parole le17 juin. Nous y apprenons aussi, comme on pourrait s’y attendre, comment les affaires économiques du pays sont mal gérées. Ainsi le coefficient de Gini de 0,413 consacre une détérioration de l’inégalité qui n’a jamais été aussi mauvaise à Maurice;  le gouverneur a un rêve, comme l’autre, il y a cinquante ans. Mais M. Bheenick, lui, voit les plus démunis de la société mauricienne descendre dans les rues pour chercher réparation auprès du gouvernement et montrer simultanément leur appréciation au gouverneur de la BoM pour s’être vaillamment battu à leurs côtés contre l’inflation et les dévaluations compétitives voulues par les forces mercantiles et obscurantistes aux Finances. Il aurait été plus simple, mais moins amusant, de nous dire si le FS avait raison de douter du mécanisme de transmission du Repo Rate à l’économie et au marché en général.

Comme on peut s'en douter, le Repo rate n’est ni tout à fait impuissant ni tout à fait omnipotent. Les chercheurs du Fonds monétaire international (FMI) (voir les graphiques) trouvent ainsi que le ''policy rate pass-through to the lending rate is about 80% in Mauritius, one of the highest among sub-Saharan African countries.'' Ils trouvent aussi que le succès du mécanisme de transmission s’est amélioré durant la dernière décennie du fait que la BoM a choisi le Repo (au Lombard rate) comme policy instrument, ce qui est bien plus orienté au marché. Cependant, le hic est que l’effet du Repo rate sur les ''market determined rates'' tels l'interbank overnight borrowing rate et le 91 day treasury bills  (tous deux au-dessous du key repo rate depuis 2009) est négligeable. Mais il reste une lueur d’espoir. Ce mis-alignment est dû à une très forte liquidité excédentaire au niveau des banques (Rs 3milliards ou 1% du GDP chaque jour en 2012). Cet excès de liquidité engendre des taux très faibles au sein du money market et explique la faiblesse de la transmission monétaire. Il a d’autres effets néfastes sur notre économie dont la distorsion de la motivation des banques au niveau des emprunts et des prêts. Mais, est-ce aussi difficile d’éponger cette liquidité ? La BOM peut éponger cela à travers des Repo operations mais, en ce faisant, cela effriterait sa profitabilité car cela comporte un coût. La solution est donc que le gouvernement recapitalise la BOM avec des Government Bonds afin d’augmenter ses actifs collatéraux en Repo. Le FMI pense que le marché aurait ainsi bénéficié d’un ''increased supply of liquid assets''. Autant de sujets qui pourraient égayer tant de conversations entre le FS et le gouverneur de la BoM!




12 September 2013

Les incohérences du ministre du Travail


Le ministre du Travail, Shakeel Mohamed est intervenu dernièrement sur deux dossiers essentiels de l’économie, soit le textile et la construction. Ses prises de position suscitent cependant des interrogations eu égard à la conjoncture actuelle qui requiert de la prudence. Eclairage.
 
Par Jean-Mée DESVEAUX
l'express du 11 septembre 2013
 
Que le ministre du Travail, Shakeel Mohamed veuille se démarquer de la médiocrité de ses collègues ministres est une chose compréhensible. Il a de son côté l’énergie de la jeunesse, une excellente éducation qui lui permet de s’exprimer lucidement, un statut social enviable qu’il détient de son pedigree politique de plusieurs générations et pour couronner le tout, un caractère bien trempé pour souder tous ces dons que le sort lui a octroyés. 

Ce qu’on pourrait, par contre, lui reprocher, ces jours-ci, c’est qu’il se déclare ex cathedra sur un nombre grandissant de sujets où il décrit une posture philosophique ou économique qu’il viendra ensuite contredire par ses actions. Ceci donne une impression de manque de conviction, de sincérité et souvent même, de sérieux. 

Ainsi, bien avant la grève des ouvriers bangladais à l’usine Real Garments Ltd, il avait déclaré, en parlant d’un employé des transports publics qui recevait encore Rs 10 000 : «Je trouve cela inacceptable, d’autant plus que Maurice a signé la convention du Decent Work Country Programme avec le concept de Decent Wages for Decent Work. Ces employeurs doivent se rendre compte de la réalité et accepter d’engager des négociations collectives avec les syndicats». Il allait même ajouter, de façon prémonitoire : «Trop souvent, des employeurs, à Maurice, se contentent de suivre ce que préconisent les Remuneration Orders. Savez-vous que le RO dans le secteur du textile n’a pas été revu depuis 1980 ? Sa sistem la, li totally unfair. On ne peut continuer à ne payer que le minimum».

Et c’est pourtant au secours d’un tel employeur du secteur du textile que le ministre du Travail intervient avec une force disproportionnée moins de deux mois plus tard. Dans une mise au point servie à l’express après la publication d’un article d’opinion de Deepa Bhookhun la semaine dernière, «with a view to setting the record straight», le ministère manipule la séquence des événements et la sémantique pour noyer le poisson. Le ministère affirme que  «Real Garments a respecté l’accord de Rs 8 500 et (qu’) à aucun moment il n’a trouvé de travailleur qui ne touchait que Rs 4 000». Il fait abstraction du fait que les salaires que Real Garments payait aux Bangladais jusqu’à début août étaient bien la misère des Remuneration Orders (RO), s’élevant à environ Rs 4 000 et qu’à travers l’action des 14 travailleurs expulsés du pays, l’entreprise a été obligée de signer un nouvel accord le 2 août pour changer ces salaires de misère. 

Comment, sinon, comprendre la déclaration du ministre au Mauricien dans son édition du mercredi 4 septembre : «Saviez-vous qu’en date du 2 août dernier, un accord a été signé avec le patronat portant sur une révision salariale représentant au moins le double des salaires». Si le salaire de Rs 8 500 est le double des salaires qui existaient préalablement, ces salaires d’avant le 2 août étaient bien, comme l’ont dit les journalistes du Mauricien et de l’express, dans les eaux de Rs 4 000 et des poussières. Et si le ministre, à travers sa mise au point, voulait se défendre d’avoir volé au secours d’un employeur «domineur» dont il décriait, il y a deux mois, la perfidie, c’est raté ! 

A partir de là, les choses deviennent un peu plus troubles car cet accord stipule du coup que pour obtenir les nouveaux salaires, les employés doivent travailler 15 heures de plus que les 45 heures stipulées dans leurs conditions de base. On peut présumer que le nouveau débrayage de la semaine dernière (sous l’instigation des 14 «meneurs») visait à faire accepter le nouveau salaire dans les 45 heures réglementaires, de sorte que les 15 heures additionnelles soient rémunérées «over and above». Que l’action industrielle du début du mois ait enfreint l’accord du 2 août qui octroie le nouveau salaire semble être un fait indéniable. Que ce soit équitable pour un employeur d’imposer 60 heures de travail pour une rémunération de Rs 8 500 par mois nous renvoie à la case départ, soit que le salaire de base sans heures supplémentaires demeure les Rs 4 000 du RO. Le directeur des ressources humaines de Real Garments, M. Shyam Hurday le confirme : «C’est impossible de trouver un compromis sur cette question. Le salaire est fixé par le ministre du Travail. Si on accepte, cela va créer un précédent et aura un effet domino sur les autres usines». 

Construction : priorité aux Mauriciens
Mais, plus inquiétante encore que sa sortie dans le domaine du textile, c’est la dernière initiative du ministre Mohamed dans le domaine de la construction qui attire l’attention. Shakeel Mohamed a en effet annoncé, à l’occasion d’une conférence de presse, le mercredi 4 septembre, que l’Etat gèlerait dorénavant toute nouvelle demande de permis de travail d’ouvriers étrangers dans la construction. L’objectif du ministre est d’accorder la priorité à l’emploi des Mauriciens. Cette mesure intérimaire atteindra un nouveau seuil le 15 octobre  quand l’octroi des permis de travail aux étrangers sera régi par de nouveaux règlements dans ce secteur. Cette mauricianisation des ressources humaines devrait, à terme, être étendue à d’autres secteurs.

Cette décision abracadabrante qui défie toutes les lois économiques régissant le marché de la construction semble avoir été concoctée lors de réunions de travail avec le Joint Economic Council (JEC), la Mauritius Employers’ Federation (MEF) et la Building and Civil Engineering Contractors’ Association (BACECA) dont l’énergique président, Anwar Ramdin, mène une bataille protectionniste acharnée en faveur des membres de son association. Le représentant de la  BACECA a en effet réalisé qu’il y a un problème de ralentissement de 7 % à 10 % dans son secteur. Mais au lieu d’un remontant, c’est littéralement une balle dans les pattes du secteur de la construction que tire aujourd’hui M. Ramdin. Il a réussi, au risque de scléroser ce secteur, à lui fournir une protection de 15 % sur les offres de tout concurrent international. Il se bat ainsi contre des bailleurs de fonds tels que la Banque arabe pour le développement économique en Afrique (BADEA) qui refusent cette logique économique dépassée. Malgré les fortes allégations de  corruption qui planent sur l’octroi de très gros contrats gouvernementaux à certains membres influents de son organisation, le président de la BACECA prône une réduction de «la lourdeur administrative entre l’appel d’offres et l’allocation d’un contrat». Aujourd’hui, un clou additionnel que la BACECA vient ajouter au cercueil du secteur demeure le fait qu’il a réussi à convaincre le ministre du Travail à le priver du life blood qui lui permettait d’irriguer ses vaisseaux sanguins. 

Si le protectionnisme, voire la xénophobie, que prônent ces deux hommes avaient existé au sein du secteur du textile et de l’habillement avant, ce sont plusieurs points de notre croissance économique annuelle et plusieurs milliards pendant des décennies que leur politique aurait empêché le pays d’engranger. Les dizaines de milliers d’ouvrières chinoises ont permis, à travers des centaines de milliers d’heures supplémentaires (que refusaient nos concitoyens), de rattraper des commandes de dernière heure. C’est ce qui a donné la possibilité à leurs entreprises de rester à flot pendant le choc du démantèlement du  Multifibre Agreement qui avait été jusque-là notre filet de protection.

Mais le pire, c’est que MM. Ramdin et Mohamed ne peuvent même pas plaider l’ignorance. En effet, quand il prônait la préférence pour les compagnies locales de construction il y a quelques mois, M. Ramdin s’était dit conscient que «beaucoup de compagnies locales emploient des étrangers». Il estimait cet apport étranger au sein de la main-d’œuvre des membres de son association à 20 %, soit un travailleur sur cinq.  Il connaît aussi la perception dont jouit cette industrie aux yeux de la main-d’œuvre locale : «Les jeunes ne sont pas intéressés par le secteur à cause de l’absence de sécurité d’emploi. Ils ne savent pas s’il y aura de nouveaux chantiers sur une base régulière». Il a pourtant déclaré qu’il comptait sur le démarrage de quelques gros chantiers au niveau des infrastructures publiques pour éviter les licenciements. Il n’a pas encore compris que la présence des étrangers  sur ces chantiers est une garantie de la pérennité de ces emplois mauriciens, pas le contraire. Les membres de la BACECA et même ceux qui avaient à un moment semblé être partie prenante de l’initiative de M. Ramdin l’ont bien compris. Ainsi, l’Acting Director de la MEF a exprimé son étonnement et son inquiétude à notre confrère du Mauricien devant la décision du ministre Mohamed : «Il y a un manque cruel de travailleurs mauriciens pour certains métiers. Certaines entreprises dans le secteur de la construction peuvent être confrontées à des difficultés.»

Mais il n’y a pas plus conscient que M. Mohamed lui-même de l’impossibilité d’employer des Mauriciens dans des secteurs spécifiques. Parlant de Thons des Mascareignes, mais spécifiant que le problème touche aussi le secteur de la construction, il avait déclaré à Weekly : «They want to recruit people in their factory. They have gone through the empowerment programme and have had 300 names given to them from the data base. They called 300  job-seekers. Only 100 people were interested. Out of the 100, only 21 went for the interview. And out of 21, only 4 showed up for work…They did not want to work for 45 hours. They did not like the smell. They would prefer a job in government.»

Le goulot d’étranglement que M. Mohamed crée ainsi consciemment représente un danger on ne peut plus réel pour notre économie. Le secteur de la construction est essentiel au processus d’investissement au sein de l’économie (Gross Domestic Fixed Capital Formation). La Mauritius Commercial Bank (MCB) s’attend à ce que le Capital Spending du secteur privé poursuive sa courbe descendante depuis des années pour atteindre un ratio de 17 % au lieu des 24 % nécessaires. Les projets d’infrastructures du secteur public, qui tendaient jusqu’ici à pallier cette hémorragie privée menacent de n’être qu’un mirage après la dernière lettre du Financial Secretary. Cela n’augure rien de bon pour notre National Investment Ratio qui descend cette année à 21,9 % au lieu des 30 % nécessaires à la création d’activité optimale dont l’emploi au sein de l’économie. 

Quand on se rappelle que dans les 3,2 % de croissance de l’économie mauricienne en 2013, la contribution de l’investissement a subi un recul de - 0,4 % alors que la consommation était, elle, de 2,7 %, le ministre du Travail a intérêt à revisiter une décision impétueuse que le peuple serait probablement disposé à attribuer à une erreur de jeunesse.