JM et les chefs coutumiers de la République démocratique du Congo
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02 April 1979

Quand le sous-développement est synonyme de surpopulation


ENTRETIEN AVEC LE DR FRANCOIS GUY

En 1798, Robert Malthus — un membre du clergé britannique — publia un pamphlet intitulé: ''Essay on the principle of population'', dans lequel il brossa un assez sombre tableau quant à l'avenir de l'humanité.
Malthus fit observer que le taux de croissance de la population suivait une progression géométrique (2. 4. 8. 16, 32, etc.) tandis que la production agricole (richesse naturelle) ne suivait, elle, durant ce temps, qu'une progression arithmétique: (2, 4, 6, 8, 10 etc.). Ce qui allait donc causer d'après lui, une ruée de "clients" innombrables vers des biens de consommation d'une extrême rareté. D'où la nécessité du contrôle démographique.

Plusieurs interprétations sont, à tort ou à raison, attachées à la théorie de Malthus. Certains y voient un monde régi par une pauvreté endémique — rareté de la richesse — et naturelle qui ne peut être enrayée par un partage de la richesse existante car cela n'aurait pour seul résultat que d'étendre la pauvreté de la majorité, cette fois à la totalité de la population. Mieux vaut, d'après ce malthusianisme, avoir un petit groupe de personnes riches et heureux au sein d'un monde où la majorité des gens sont démunis plutôt que de rendre cette pauvreté générale par un partage équitable.

Que nous vaut ce cours d'économie dépassée? C'est que notre distingué invité du "Mauricien", le Dr François Guy, nous déclare dans notre interview d'aujourd'hui qu'une des caractéristiques de l'attitude des pays développés vis-à-vis des pays sous-développés est justement un malthusianisme international. C'est-à-dire, l'encouragement, par les pays développés, au contrôle démographique dans les pays sous-développés plutôt que d'avoir à envisager un partage plus équitable de la richesse du globe. "Le président Johnson des États-Unis disait qu'il valait mieux dépenser $ 5 pour la lutte contre la "surpopulation" dans les pays sous- développés plutôt que d'avoir à dépenser $ 100 pour l'aide au sous- développement".

Cette notion du surpeuplement, preuve du "néo-colonialisme démographique", est, d'après le Dr Guy, une notion "arbitraire" imposée de "l'extérieur" par les pays riches. Elle est en fait basée sur le critère de la pauvreté nationale. Ainsi, un pays seulement peuplé d'une dizaine de milliers d'habitants pourrait être classé parmi les pays "surpeuplés"... par sa pauvreté.

Propos recueillis par
Jean-Mée DESVEAUX

Le Mauricien du 2/4/1979


Q : Dr Guy, vous êtes médecin, psycho-thérapeute conjugal et familial, et vous possédez d'autres attributions encore. Mais on peut deviner que, quelle que soit l'activité dans laquelle vous vous engagiez, celle-ci possède une dimension spirituelle. Qu'en est-il?

— Ceci est un fait, car je suis convaincu que cette dimension spirituelle existe dans tout individu au-delà de la dimension physique et matérielle et au-delà même de la dimension religieuse. Un travail éducatif qui tend à promouvoir le développement d'un homme est donc aussi un travail spirituel.
Il est intéressant de noter ici que cette optique est souvent adoptée même par des organisations internationales telles l'Organisation mondiale de la Santé (O.M.S.) qui, du reste, fait état de l'importance de la santé spirituelle dans la vocation de l'homme.

Q : Vous êtes actuellement à Maurice dans le cadre de vos activités au sein de la F.I.D.A.F. Nous aborderons donc le rôle de l'Action familiale. Celle-ci encourage un contrôle de la fécondité afin de résoudre un problème démographique qui est essentiellement humain. Mais pour mettre ce programme à exécution, des critères méta-physiques tels "selon le plan de Dieu", sont établis, rendant son application plus difficile. Ne pensez-vous pas que cela diminue votre apport sur le plan du contrôle de la démographie ?

—Je crois qu'il est injustifié de donner de telles colorations à un mouvement dont les principes directeurs — établis en 1974 à Washington — ne mettent pas en première ligne les impératifs religieux pour fonder, exiger ou justifier son approche en matière de démographie. De plus en plus, en matière de contrôle de la fécondité, il existe deux approches distinctes: —

(1) D'une part, la priorité est donnée à la diffusion d'une technique qui vise à une efficacité maximale et qui demande le moins de participation possible des intéressés.
Cest dans cette perspective que, durant les quinze ou vingt dernières années, on a vu se mettre en place comme la ''méthode'' capable de résoudre le problème — pour être ensuite remplacée, — tour à tour: le diaphragme, la pilule, le stérilet et la stérilisation féminine ou masculine. C'est toujours dans cette perspective, soit dit, sans aucune considération morale, que l'avortement est inscrit dans de nombreux programmes, dans la mesure où cette "recherche d'efficacité immédiate et à tout prix" fait de l'avortement le dernier moyen de corriger les échecs des autres méthodes.

(2)La deuxième approche, c'est celle qui donne la priorité à l'information en ce qui concerne le mécanisme de la fécondité. C'est celle qui informe le couple afin que celui-ci puisse décider de son plan de fécondité: faire venir un enfant à la vie ou, au contraire, en retarder la venue.

C'est dans cette perspective que travaille l'Action familiale, et ceci, non pas d'abord pour des motifs religieux mais parce que notre action est sous-tendue de l'enfant, de la vie et du développement de la personne humaine et de la famille. La dimension spirituelle existe donc surtout dans la mesure où cette question englobe l'homme et tout ce qui est inscrit dans la valeur familiale.

Ayant commencé son travail avant l'encyclique Humane Vitae de Paul VI, l'Action familiale a constaté avec joie que celle-ci confirmait ce que nous avions constaté "sur le terrain" à Maurice et ailleurs. Nous sommes aussi heureux de voir que d'autres familles religieuses, ainsi que des groupes sans aucune appartenance religieuse tel l'OMS, s'intéressent à notre travail.

Q :  Vous mettez en question la valeur de "l'efficacité à tout prix". Mais cette efficacité qui vous laisse froid n'est-elle pas la seule approche rationnelle devant l'ampleur du problème démographique? Les méthodes enseignées par l'Action familiale peuvent-elles satisfaire ce critère?

— La notion d'efficacité est intéressante, ne serait-ce qu'en raison des multiples nuances qui peuvent s'attacher à ce mot. Durant les quinze dernières années, l'efficacité a été classée en pourcentage d'échecs, c'est-à-dire de grossesses non- voulues. Une méthode qui laissait survenir une grossesse sur cent cas était classée comme plus efficace qu'une autre qui en laissait passer trois.

Or, si on possède en ce moment une idée très précise de l'efficacité théorique des méthodes, en matière d'efficacité pratique, les chiffres varient considérablement en fonction de la motivation, de la façon dont les intéressés ont compris, accepté et appliqué ladite méthode.

En ce qui concerne la pilule par exemple, l'efficacité théorique ne permet pas un taux d'échec supérieur à 1,5%. Pourtant, pour ce qui est de son efficacité pratique, résultant des variations que je vous ai citées, jusqu'à 25% de grossesses non désirées peuvent résulter de l'usage de la pilule.

Quand on tient ces variables en considération, on se rend compte que le taux de persévérance est meilleur lorsque la démarche éducative a été suivie d'une façon complète. C'est-à-dire que, dans la mesure où les intéressés sont bien informés sur leurs responsabilités et sur la possibilité de leur décision autonome, indépendamment de toute structure — clinique, stock etc. — l'expérience montre que la persévérance est des meilleures. Il est vrai qu'au prime abord, il est plus difficile de suivre une démarche éducatrice que d'effectuer une distribution de dispositifs contraceptifs. Mais, à moyen terme et à long terme, la connaissance est indispensable afin d'obtenir la persévérance nécessaire à la réussite.

De plus, on a tellement hypnotisé les gens avec l'efficacité à 100%, qu'on a totalement changé la notion d'enfant. "L'enfant" est devenu le symbole de "l'échec" du système contraceptif employé, et sa naissance devient une catastrophe. Ceci est le résultat de tout ce que les médias ont véhiculé sur l'enfant; et c'est une modification phénoménale de la place de l'enfant dans la société.

Q : Est-ce sur de telles considérations que vous vous fondez pour affirmer l'anthropocentrisme de la démarche de l'Action familiale?

—Plutôt que...?

Q : Un certain déocentrisme?

— Cette démarche est peut-être d'abord anthropocentrique dans la mesure où on libère l'homme d'une certaine pesanteur. Mais dans la mesure où on le rend capable de prendre en charge la potentialité de sa fécondité plutôt que de la subir comme auparavant, on le rend capable d'un certain choix et on le rend plus ouvert à une démarche spirituelle.

Q :  Venons-en, si vous le voulez bien, à la pilule. Est-ce que la pilule contraceptive tue la vie?

—  Écoutez, il faut couper les ailes à certains canards. La pilule bloque l'ovulation mais ne tue pas.
La pilule est un médicament qui, comme tous les autres, pose un certain nombre de problèmes. Dans ce cas-ci, le médicament ne devrait jamais être conseillé avant un examen des seins et de l'utérus car, quoiqu'elle ne cause pas le cancer, la pilule peut accélérer un cancer existant.

Q : II semble donc, à la lumière de votre explication, que si vous rejetez la pilule ce n'est ni parce qu'elle tue le foetus, ni exclusivement à cause des effets secondaires — propres à certains médicaments — que celle-ci peut amener chez le sujet. Serait-il exact de dire que cette condamnation est due au fait que la pilule "interfère" dans le processus normal de la nature ? Et si c'estle cas, quelle est la différence qualitative entre cette interférence et celle d'un couple qui s'en abstiendrait?

—Je réponds positivement à la première partie de votre question relativement à l'interférence de la pilule dans le mécanisme biologique normal. C'est une intervention externe alors que l'abstinence est une prise en charge du mécanisme par les intéressés, lesquels, grâce à une observation, sont à même de choisir un comportement pour atteindre un but recherché.
Dans le cas de la pilule, il existe une modification du mécanisme par des moyens externes tandis que la méthode d'abstinence permet seulement de lire le fonctionnement de ce mécanisme.

Q : La dichotomie interne-externe, ne devrait peut-être pas constituer la considération majeure ici. Ce qui importe, n'est-il pas le procès d'intention qu'on intente à la pilule — dû au fait qu'elle empêche le processus normal menant à la vie — et qui se trouve être également applicable à l'abstinence, qui implique la répression, sous-conditionnement, de l'énergie du couple, énergie qui tend à procréer ?

—Nous devons ici considérer toutes les dimensions de la sexualité humaine.
Les médias nous ont intoxiqués durant plus de vingt ans avec deux idées fausses parce que trop schématiques: d'une part, la fécondité est présentée comme une maladie que seul un médicament peut guérir; d'autre part, la relation sexuelle deviendrait une nécessité absolue et, en son absence, on serait malade.

Ce sont là des simplifications abusives. On vit dans le schéma de la sexualité où celle-ci devient un fonctionnement indispensable pour un équilibre biologique — "bisin débloque les reins" comme on dit à Maurice.

Or, une vision totale de la sexualité ne peut exclure aucune des trois données suivantes: l'affection, le plaisir et la fécondation. Exclure les données d'ordre psychoanalytique ou supprimer la démarche procréatrice de la sexualité humaine, c'est se vouer au schématisme.

Notre temps a, heureusement, redécouvert la dimension du plaisir. Mais on en a fait un absolu.
Tout le monde vit des périodes d'abstinence. C'est une réalité inscrite dans la vie sexuelle du couple. L'abstinence ne peut cependant pas être l'obéissance à un principe extérieur.

Q :  Les méthodes de connaissances préconisées par l'Action familiale ne présupposent-elles pas un climat idéal d'entente entre les couples ? En l'absence de ce climat, la continence périodique ne risque-t-elle pas de créer une tension dangereuse au sein du foyer?

Les méthodes de connaissance ne présupposent pas un climat conjugal idéal, car cela n'existe pas. Ces méthodes supposent une démarche qui soit celle du couple.
Il n'y a pas de solution miraculeuse et définitive ici. Toute démarche demande un certain effort personnel.

Q : Permettez-moi de vous reposer la question différemment: les méthodes de connaissance n'ont-elles pas moins de chance que les autres méthodes de réussir dans un climat de tension au sein du foyer?

-On pourrait dire qu'il y a un minimum d'entente nécessaire pour appliquer les méthodes de contraception. Quand ce minimum n'existe pas, c'est vrai, la méthode de connaissance sera difficile à appliquer, mais il n'y a pas de méthode facile. Lorsque le couple va vraiment mal, aucune méthode technique ne résoudra ce problème. Quand un couple est en difficulté psychologique, aucune méthode n'est vraiment efficace. Il est important de noter qu'il arrive même souvent que la difficulté ou l'échec en matière de contraception est le résultat d'un conflit profond du couple. Il est également possible que ces difficultés créent une résistance à la contraception!

Ceci pose un problème intéressant au sujet de la vie du couple qu'on a voulu schématiser en réduisant la difficulté conjugale en seule difficulté sexuelle. Le sexe est un mode de dialogue dans la vie d'un couple. Si les conditions du dialogue n'existent pas, la relation sexuelle ne pourra pas jouer ce rôle de dialogue.

Q :  Dr Guy, en ce qui vous concerne, un foetus, qu'est-ce que c'est?

— C'est simple. Nous avons tous commencé de la même façon. Un jour, un spermatozoïde a rencontré un ovule. Ce jour-là, j'ai commencé biologiquement. Je me suis développé à l'abri, car je n'étais pas capable, au départ, d'être confronté à l'environnement extérieur. Et le jour où j'en ai été capable, je suis sorti.
Biologiquement parlant, il n'y a pas d'étape précise entre tel et tel moment du développement, pas plus qu'il n'y a de frontière, du reste, entre l'adolescence et l'âge adulte. Pour moi, l'enfant existe depuis le moment de cette rencontre.

Il est paradoxal de constater que toutes les discussions tendant à préciser le moment où l'être humain commence, ne sont pas axées sur la sauvegarde de la vie mais sur son arrêt. Il m'arrive souvent d'être gêné par ces discussions hypothétiques, car je constate qu'il existe un mobile ultérieur à ces discussions, lequel n'est autre que l'interruption d'une grossesse.

Ces discussions rejoignent les débats théologiques d'il y a quelques siècles tentant de déterminer à quel moment l'âme arrivait. Il fut même conclu, si je ne me trompe, que l'âme de l'homme arrivait avant!

D'une part, on ne trouvera jamais la solution à ces problèmes; et, d'autre part, je m'étonne que ceux qui se déclarent en faveur des défavorisés et des opprimés, se mobilisent en vue de commettre un crime sur un être qui ne peut même pas présenter sa défense.

Il ressort des statistiques qu'après les 365 jours de l'année de l'enfant, il y aura 35 millions d'avortements de plus au niveau mondial !

Q : Dr Guy, pouvez-vous finalement nous brosser un tableau de la différence existant entre les pays développés et les pays sous-développés en matière de contrôle démographique?

— Ce qui frappe le plus dans les programmes appliqués dans le Tiers-monde, c'est leur manque de considération totale pour les valeurs traditionnelles des pays en cause. Au Rwanda, Burundi, et dans beaucoup d'autres pays, l'enfant est une richesse fondamentale; il a une place prépondérante dans la hiérarchie des valeurs traditionnelles.

La pseudo-surpopulation vient bousculer et déraciner ces traditions de l'extérieur. Je me demande souvent si on est maître du mécanisme qu'on est en train de déclencher!

Le rythme accéléré des programmes d'industrialisation poursuivis dans ces pays, pousse les jeunes massivement vers les régions urbaines où ils sont immédiatement accrochés par la propagande des médias sur une nouvelle conception de la sexualité et de la fertilité, laquelle va à l'encontre des valeurs établies. Ces idées sont souvent mal assimilées.

Tout différencie le pays sous-développé d'un pays développé dans ce domaine. Les problèmes de diffusion, de sensibilisation, le niveau des services, rien n'est pareil. La Française qui souffre d'une hémorragie causée par un stérilet, peut avoir son médecin auprès d'elle en cinq minutes. Le stérilet placé dans un dispensaire séparé du village où on habite par trente milles de sentiers de brousse peut, lui, créer une hémorragie qui tue. C'est que le contexte est différent. Là, les gens ne peuvent pas lire les contre-indications contenues dans les prospectus qui accompagnent les pilules.

Q : Est-ce bien "pseudo-surpopulation" que vous avez mentionné tout à l'heure?

— Oui. Vous avez bien entendu, car il est faux de dire par exemple que l'Afrique est surpeuplée. Le problème de surpopulation n'est pas un problème africain car il n'y a que deux ou trois de ces pays qui sont vraiment surpeuplés. Tout cela dépend d'une question de perspective. Les Colombiens appellent cela le "néo-colonialisme démographique". Le président Johnson des Etats-Unis disait qu'il valait mieux dépenser $ 5 pour la lutte contre la "surpopulation" dans les pays sous-développés, plutôt que d'avoir à dépenser $ 100 pour l'aide au développement. C'est une perspective malthusienne.

Le problème de l'Afrique, c'est le sous- développement. Et certains pays réalisent maintenant qu'ils n'ont pas, jusqu'à l'heure, effectué un réel inventaire de leurs ressources et, qu'en l'absence de cet inventaire, il serait absurde de réduire leur "manpower". Certains n'ont même pas assez d'hommes pour mettre en pratique leurs perspectives de développement. S'ils se laissaient prendre par la propagande de la pseudo-surpopulation, ils seraient un jour obligés de faire appel à la main-d'oeuvre étrangère!

Ce néo-colonialisme démographique, qui se traduit par une intervention autoritaire de l'extérieur, me révolte. La mise en place de programmes et l'exportation des médicaments, que les pays exportateurs n'envisageraient jamais pour eux-mêmes, est très répandue.

Par exemple, il existe en ce moment un contraceptif injectable dont la durée d'efficacité est de trois mois et qui est largement diffusé dans les pays en voie de développement. Or, ces ampoules causent des tumeurs chez certaines espèces animales, et les États-Unis en ont interdit l'usage sur ce marché. Mais de par le monde, des laboratoires possèdent un fort stock de ces ampoules. Ils les écoulent donc dans le Tiers-monde, qui leur offre un marché idéal parce que non averti.

08 November 1978

L’université de Maurice se penche sur le planning familial

ENTRETIEN AVEC Mme Catherine Hein, maître de conférence en pyschologie sociale

On s’interroge encore du rôle que l’université de Maurice doit jouer dans le développement du pays. Une des lacunes que tout le monde s’accorde à identifier à ce niveau est l’absence de recherche au sein de cette institution.
Mais notre université, qui est encore jeune, demande une certaine période de gestation avant de se situer pleinement au sein du développement de l'île. II y a, du reste, des signes précurseurs dans ce sens.
Il est à noter en effet que plusieurs recherches ont récemment été conduites par l'université dans le domaine des sciences appliquées aussi bien que dans celui des sciences sociales.
Dans ce contexte, l'express s'est entretenu avec Mme Catherine Hein, maître de conférence en psychologie sociale à l'université de Maurice, qui vient de publier les résultats de ses recherches sur l'utilisation des méthodes contraceptives à Maurice. Ces recherches ont été entreprises à la requête du ministère de la Santé qui les a financées conjointement avec l'ambassade américaine. 

 Propos recueillis par Jean-Mée DESVEAUX
L’express du 8/11/1978


Q : Mme Hein, la recherche que vous avez entreprise au sujet des méthodes de contraception utilisées à Maurice relève du domaine social. Or, les recherches entreprises au pays sont généralement conduites par des organisations scientifiques telles la MSIRI dans le domaine des sciences appliquées. Est-ce-que la recherche dans le domaine social possède-t-elle une valeur scientifique?

R : Très certainement. Les gens pensent, en effet, que la recherche proprement dite s'arrête à ce qui se fait en laboratoire ou dans les champs. Pour ceux-là, recherche est nécessairement associée à l'agriculture ou à la chimie. Mais la recherche sociale est aussi scientifique que celles-là.
Si le travail entrepris est vraiment de la recherche et non pas de petites enquêtes faites au petit bonheur, les méthodes scientifiques et une connaissance approfondie des statistiques sont indispensables. Si le travail de recherche est mené rigoureusement, les résultats obtenus en ce qui concernent les nombreux facteurs humains qui influencent la société, sont tels qu'on peut s'y fier en vue de planifier l'avenir de cette société. D'ailleurs, à partir des statistiques, on peut vérifier combien les gens ont confiance dans les résultats obtenus.
Il est vrai qu'à Maurice, très peu de recherches ont été faites jusqu'ici dans le domaine social, mais cette situation commence à changer, car la demande se fait sentir dans ce sens. Il faut aussi réaliser que la recherche sociale coûte énormément et que, très souvent, les gens ne sont pas prêts à dépenser la somme nécessaire pour que ces recherches soient faites comme il se doit.
Il est intéressant de noter, dans ce contexte, que l'école d'administration de l'université de Maurice commence à entreprendre certaines recherches dans le domaine social. Il y a, en ce moment, plusieurs groupes qui font des études sur la vie dans les villages et sur l'esprit d'entreprise. J’ai personnellement fait une enquête sur l'usage du family planning et je viens de terminer une autre enquête sur les femmes travaillant dans les usines.

Q: Parlez-nous des procédures que vous avez suivies pour faire aboutir votre enquête.

R: Afin d'obtenir un échantillonnage national, nous avons dû choisir des régions qui seraient, dans l'ensemble, représentatives de la population mauricienne. Une cinquantaine de familles de soixante régions furent choisies.
Un questionnaire couvrant environ cinquante questions fut établi en français, créole et "bhojpuri". Nous avons ensuite fait une étude pilote pour nous assurer que l'interview comporterait des questions valables et compréhensibles et nous avons fait les changements nécessaires. Cinquante "interviewers", entraînés par l'uni­versité, furent ensuite envoyés vers les familles sélec­tionnées. Il y eut ensuite le travail de vérifications des questionnaires, ce qui nécessi­ta aussi des visites de retour dans certains cas où ces questionnaires avaient été remplis. Le dernier stade, qui est aussi le plus long, fut  celui du dépouillement des questionnaires et le transfert des informations aux ordinateurs.

Q: Quelle fut la réaction des gens lors de la présentation de vos questionnaires? Ce genre d'exercice n'est-il pas apte à intimider les gens?

R: Nous fûmes agréable­ment surpris par le bon accueil que nos interviewers reçurent. Le taux de refus était moins de 2%. Il y eut très peu de gens qui montrèrent de la réticence à fournir les informations demandées. Il faut cepen­dant souligner que ces personnes avaient été mises au courant que les renseignements reçus seraient traités d'une façon strictement confidentielle.



Q: Pouvez-vous nous décrire l'attitude des gens vis- à-vis du contrôle de naissances? Les familles mauriciennes réagissent-elles positivement à l'idée qu'il faut qu'il y ait un nombre limité d'enfants?

R: La majorité des familles, à tous les niveaux, pensent que le nombre idéal d'enfants ne devrait, en aucun cas, excéder trois.
Elles sont très conscientes de la nécessité de bien élever leurs enfants et de leur donner l'attention voulue. Elles comprennent la nécessité de pouvoir subvenir aux besoins des enfants en vue de leur garantir le bonheur et les gens réalisent que trop d'enfants dans la famille, prédispose à épuiser les ressources dont on dispose.
Il est intéressant de noter que ceux qui, pour une raison ou une autre, ont déjà plus de trois enfants, disent quand même qu'ils ne conseilleraient pas à une autre femme d'avoir plus de trois enfants.

Q: Est-ce que ce désir de limiter le nombre d'enfants est accompagné par la connaissance requise pour régler le nombre de naissances?

R: Nos recherches ont démontré que la plupart des Mauriciens sont au courant qu'il existe au moins une méthode contraceptive. La méthode la plus connue est, de loin, la pilule. Il n'y avait que 4% de gens qui ont répondu aux questionnaires, qui n'avaient jamais entendu parler de la pilule.

Q: Les Mauriciens ont donc la connaissance voulue ainsi que le désir d'utiliser une certaine méthode de contraception. Est-ce que ce désir est traduit en pratique?

R: Parmi les femmes interviewées, 64% avaient déjà utilisé une méthode à un certain moment de leur vie et 46% se servaient d'une méthode au moment de l'interview. Ces chiffres sont assez élevés pour un pays dit sous-développé et la comparaison est très favorable quand on pense à des pays tels Singapour et Taiwan.

Q: Quelles sont les méthodes les plus utilisées?

R: La pilule est définitivement la méthode la plus utilisée. 43% des interviewées l'avaient déjà suivie et 21% s'en servaient au moment de l'interview. Après la pilule, viennent les méthodes rythmiques — thermomètre et Ogino — dont 27% s'en étaient déjà servies et 14% s'en servaient au moment de l'interview. L'usage de la capote anglaise était en 4e position avec 14% qui l'avaient déjà utilisée et 5% qui l'utilisaient encore.

Q: N'est-il pas étonnant que la pilule soit la méthode la plus utilisée quand on pourrait penser, à priori, que des considérations éthiques et religieuses rendraient cette méthode moins populaire que les autres?

R: Tout dépend des alternatives qui existent. Or, ces alternatives ne sont ni aussi connues, ni aussi sûres, ni aussi disponibles que la pilule. Nos recherches n'ont pas permis de voir une discrimination d'ordre religieux vis-à-vis de la pilule.
Au contraire, il a été constaté que, parmi toutes les femmes qui prenaient la pilule, le pourcentage était également distribué parmi  les musulmanes, les chrétiennes et les hindoues — soit environ 30% dans chaque cas. Il est vrai, cependant, qu'en faisant l'exercice statistique dans l'autre sens et, qu'on analyse laquelle de ces 3 catégories de femmes se servent plus des méthodes rythmiques, on découvre que ce pourcentage est plus élevé chez les chrétiennes que chez les musulmanes et les hindoues.

la population mauricienne sera en 1987 de l'ordre de 1 048 000.

Q: On a associé beaucoup de risques avec l'usage de la pilule. Vos résultats semblent démontrer que ces facteurs n'ont pas découragé l'usage de cette méthode de contraception.

R : II est vrai que les recherches médicales ont  démontré que le risque de certaines maladies était plus élevé chez les femmes qui se servaient de la pilule.  Mais, je soupçonne qu'il y a une certaine tentation à Maurice d'associer le moindre mal de tête ou la plus petite colique à l'usage de la pilule. Mais le point essentiel ici est qu'il faut pouvoir établir et balancer les risques associés à l'usage de la pilule avec les conséquences qu'engendrait une nouvelle grossesse.

Q: Pouvez-vous nous parler des données que vous avez obtenues relatives au succès des différentes méthodes?

R: Nous touchons ici à un problème très épineux et les découvertes que nous avons faites ici, m'ont personnellement beaucoup inquiétée. Il a été, en effet, constaté que parmi toutes celles qui s'étaient servi d'une méthode dans le passé, 31% avaient eu des grossesses non-voulues. Ceci est d'autant plus inquiétant quand on prend en considération que ces chiffres sont très probablement une sous-estimation découlant du fait que, ni celles qui s'étaient fait avortées, ni celles dont les enfants 'non voulus' — pour employer un terme concis — étaient déjà nés, ne pouvaient décemment avouer le caractère involontaire de leur dernière grossesse.
Les raisons données pour expliquer ces grossesses involontaires étaient essentiellement l'arrêt de la pilule à cause des side effects censés ressentis et la prétendue faillibilité des méthodes rythmiques.
Le pourcentage est très significatif ici car, malgré le nombre relativement plus élevé d'usagers de la pilule, comme nous l'avons vu tout à l'heure, seulement 25% des grossesses non- voulues ont trait à celles qui ont cessé de prendre la pilule pour les raisons précitées. Ce chiffre s'élève à 33% chez celles qui prétendent suivre couramment les méthodes rythmiques, méthode qui, comme nous l'avons vue, est bien moins cotée que la pilule.
Les chiffres indiquent aussi que parmi les femmes enceintes recensées à l'époque, 31% ont eu une grossesse involontaire, soit en se servant d'une méthode, soit en ayant interrompu pour des raisons autres que celui d'avoir un enfant. Il y a donc au niveau national, beaucoup de naissances qui sont occasionnées parce qu'il y a un manque de connaissances des méthodes à suivre ou à un manque de consistance dans ces méthodes pratiquées. Ceci est d’autant plus vrai chez des femmes qui ont déjà accepté de suivre une méthode contraceptive de leur choix. Il est clair que si le nombre de telles grossesses parmi les usagers des méthodes de contraception pouvait être réduit, ce serait un très grand bien pour le pays.

Q: Quels sont les moyens que vous préconisez en vue d'obtenir de tels résultats?

R: C'est ici qu'il faut comprendre le rôle exact du chercheur. Mon rôle est essentiellement de trouver les données et de les présenter aux autorités responsables de l'agencement de la politique à suivre dans ce domaine.
Les données que présente le chercheur sont extrêmement importantes dans ce sens mais, il n'appartient pas au chercheur lui-même de se servir de ces données pour établir la politique à suivre et de ce qui découlerait de ses découvertes.

Q: Le problème démographique à Maurice a atteint un niveau inquiétant. Ayant conduit des recherches dans ce domaine, ne pensez-vous pas que des moyens plus drastiques et efficaces devraient être envisagés pour enrayer cette croissance accélérée de la population mauricienne?

R: Je pense qu'on ne se rend pas compte à Maurice à quel point le pays est bien vu sur le plan international en ce qu'il s'agit du travail déjà accompli dans ce domaine. Il est indéniable que le taux de croissance a diminué de façon spectaculaire. Le crude birth rate, qui était en 1962 au taux de 28 par 1000, est passé en 1973 à 23 par 1000. Il faut ajouter cependant que cette diminution est partiellement due à la tendance chez certaines femmes de se marier assez tard. Ceci n'empêche, que cette performance est très encourageante.
Si par des mesures draconiennes, vous voulez parler de l'imposition des lois qui forceraient la stérilisation, comme cela se pratique en Inde, je dirais que ceci serait inutile quand on tient compte que les Mauriciens sont déjà motivés à limiter le nombre d'enfants.
La plupart sont disposés à essayer les méthodes disponibles, il faudrait donc surtout les aider à persévérer et à bien utiliser la méthode qui leur convient le mieux.

Q: Mme Hein, est-ce que la zero population growth (zpg) est envisageable?

R: Ceci ne serait que dans un avenir très très éloigné car, la zpg nécessite que le taux de naissance soit égal au taux de mortalité. Or, étant donné la structure d'âge de la population mauricienne au sein de laquelle 6% seulement sont âgées de plus de 60 ans tandis que 40% sont au- dessous de 15 ans. Cet objectif n'est pas réalisable à court terme.
Du reste, les chiffres du ministère du Plan indiquent que, même avec l'hypothèse que chaque famille n'aura en moyenne que deux enfants — ce chiffre étant plus bas qu'on puisse espérer dans la conjoncture actuelle — la population mauricienne sera en 1987 de l'ordre de 1 048 000.

07 October 1978

Le monde ouvrier : Eclatement de la famille sous les pressions du changement

''IL faut aider le monde à vivre. Il faut faire vivre le monde et il faut vivre avec le monde. Pour cela, on doit savoir écouter et dialoguer sans réserves". C'est ce que déclare à L'EXPRESS Edmée Lavigilante, qui a célébré cette année le 25e anniversaire de son entrée au service des autres. Edmée Lavigilante, qui est Zone Supervisor du district nord de l'Action Familiale et se trouve donc responsable d'une soixantaine de "coins" et de plusieurs centaines de familles, se plaît à souligner que ses théories ne sortent pas des livres mais découlent de l'expérience vécue auprès des autres.

Dans l'interview qui suit, Edmée Lavigilante nous parle de la femme dans le milieu ouvrier. Elle estime qu'il n'y a pas l'ombre d'un doute d'un relâchement moral dû à une évolution trop rapide à tous les niveaux de la société mauricienne. Ses vues quant au choc industriel sur les filles de la classe ouvrière et sur la métamorphose des employées de maison en ouvrières présentent un angle nouveau qui ne sera sans doute pas unanimement partagé.

Voici l'opinion d'Edmée Lavigilante qui, malgré l'intérêt qu'elle porte aux femmes, se refuse d'être taxée de "féministe", car, pour elle, "il n'est pas question de se battre pour obtenir de meilleures conditions pour les femmes; la condition de la femme s'améliorera avec le progrès de la race humaine dans son ensemble".


Propos recueillis par
Jean-Mée DESVEAUX

L’express du 7 octobre 1978


Q: Cela fait plus de trente ans que vous travaillez au mieux-être des familles ouvrières mauriciennes. Pouvez-vous nous parler de ce que vous considérez comme étant le plus important problème commun à ces familles?

R: Selon moi, le plus grand problème, hormis celui de la pauvreté, c'est l'assujettissement de la femme de ménage par son mari ou sa belle-mère. Il y a encore un très grand nombre de foyers qui vivent selon une mentalité dépassée. Sur trente femmes que je rencontre dans une réunion, il se trouve une bonne moitié qui n'a pas encore touché à l'argent du budget familial. Elles sont entièrement à la merci de leurs maris quant à l'organisation financière de leur foyer. Ce problème prend souvent des proportions inimaginables. Je pense à la femme qui me disait que c'est son mari qui se chargeait de lui acheter ses souliers, sans qu'elle soit présente au moment de l'achat. Le mari lui prend ses mesures au moyen d'un fil et retourne, en général, avec une paire de chaussures qui, bien qu'étant à sa pointure, n'est pas à son goût. Il y a aussi cette autre femme qui me racontait qu'elle ne sortait jamais de chez elle, même pas pour aller à la boutique, si elle n'est pas accompagnée de son mari. Là encore, c'est le mari qui fait le marché et tout ce qui s'ensuit.

Q: Quelle est, d'après vous, la cause d'une telle aberration?

R : C'est la suite logique de l'éducation que ces femmes ont reçue quand elles étaient chez leurs parents. Il est un fait que certaines filles ne "peuvent" pas aller à la boutique après leurs 14 ans. Comment pourraient-elles s'occuper convenablement, plus tard, de leurs foyers quand elles devront assumer leur rôle de mère de famille? Les maris ne sont pas fautifs; ils sont confrontés à un fait accompli. Je suis toujours inquiète quand je rencontre ce genre de personnes et je fais de mon mieux pour leur inculquer certaines notions élémentaires d'économie et d'organisation du budget familial.

Q: C'est un travail très délicat. Votre action n'est-elle pas interprétée comme une ingérence par le mari? N'est-il pas trop tard de toute façon pour changer les choses à ce stade?

R: Il n'est jamais trop tard. La plupart des femmes elles-mêmes me demandent souvent de parler à leurs maris, prétextant qu'ils prêteront plus d'attention à ce que je dis et c'est vrai. Contrairement aux femmes, qui parlent en tant qu'épouses, je m'adresse à eux comme une grande soeur et comme une conseillère et ils m'écoutent. Il y a, bien sûr, une façon de parler aux hommes. Il est étonnant de les entendre dire, souvent, qu'ils ne sont pas au courant des problèmes de leurs épouses. Tout cela provient d'un manque de dialogue au sein de la famille. C'est pour cela, d'ailleurs, qu'un des buts principaux de mon action est de créer des conditions propices à cet échange.
C'est le mari qui fait le marché.

Q: On pourrait penser, a priori, que l'établissement du dialogue dans un milieu ouvrier n'est pas chose commode. A quel point vos efforts en ce sens sont-ils récompensés?

R: Il est vrai que le concept du dialogue est plus difficilement mis en pratique dans ce milieu. Ce n'est certainement pas impossible. Du moment qu'on a éveillé les consciences à la réalité des choses, cela va tout seul. Nous avons, du reste, un "feedback" très encourageant dans ce sens.

Q: Vous avez, toutes ces années, concentré vos efforts sur le noyau familial; pensez-vous qu'il y ait eu une évolution marquée à ce niveau?

R: L'évolution de notre société, à tous les niveaux, a été trop rapide et cela a certainement eu des répercussions néfastes sur l'organisation de la famille. Le résultat est que certaines familles vivent en marge de leur temps, tandis que d'autres s'adaptent tant bien que mal à leur environnement et certaines plus mal que bien. Il est vrai qu'on doit marcher avec son temps, mais cela devrait être pour le meilleur et non pour le pire. Anciennement, les parents étaient plus proches de leurs enfants. Ceux-ci rentraient tous à la même heure et une vie de famille était possible. Maintenant, nous allons vers une désagrégation de cette unité. Chacun rentre à l'heure qu'il veut, fait ce qu'il veut et relègue la famille au dernier plan. Prenez, par exemple, les effets du problème du transport en commun sur la famille. Les jeunes filles doivent attendre l'autobus pendant une heure le matin et le soir. Les parents ne s'inquiètent plus de leur retard et le transport devient le prétexte classique, utilisé à tous propos. C'est une facilité pour le mauvais chemin.

Q: Vous vous référez à la possibilité de dévergondage chez les jeunes filles?

R: Je ne sais pas si ce problème est courant, mais il y a beaucoup de jeunes filles qui, après avoir fait une bêtise de ce genre, viennent me voir pour être envoyées à un foyer de jeunes filles, car elles n'ont pas le courage de vivre au sein de leur famille. Il est clair, pour moi, que ce n'est pas une question de manque d'argent; les filles ont maintenant plus de moyens qu'elles n'en avaient avant la zone franche. Le vrai problème découle d'un manque de confiance à l'égard des parents. On se confie à un étranger qui abuse de votre bonne foi et c'est le début de la chute.

Q: Que faites-vous quand ces jeunes filles se confient à vous et sollicitent votre aide?

R: Je refuse généralement de les référer à des religieuses comme elles le désirent. Mon premier conseil est d'aller discuter avec leurs parents et, quand c'est nécessaire, je les y accompagne. Je dois dire que beaucoup de ces filles se sentent trop fautives pour consentir à voir leurs parents dans ces cas dramatiques.

Q: Pouvez-vous nous parler de la réaction des parents dans ces cas-là?

R : Je ne veux pas généraliser, mais je peux vous citer un cas frappant. Je rencontre une fille dans une situation très pénible à sept heures du soir. Elle avait quitté la maison de ses parents depuis trois jours et ne savait où aller. Je lui offre donc l'hospitalité pour la nuit. Le lendemain matin, je l'accompagne chez ses parents, qui fondent en larmes de l'avoir retrouvée. Ces parents avaient compris que ç'aurait été catastrophique d'adopter une attitude intransigeante dans une telle situation. Ils ont fait preuve de compréhension et le père m'a même donné l'assurance que tout se passerait comme avant dans leurs relations avec leur enfant.

Q : Et quelle est votre réaction personnelle devant ces phénomènes sociaux?

R : Cela me trouble profondément et je me demande, à chaque fois, pourquoi il n'existe pas une organisation qui puisse prendre ce genre de responsabilités en main. Il serait nécessaire de créer des écoles d'encadrement et de formation qui compenseraient les lacunes de l'éducation que ces enfants ont reçue au sein de leurs familles. Ce programme devrait, bien sûr, être entrepris au niveau national. Je pense aussi que si chaque adulte prenait conscience de son rôle et de la responsabilité de tout un chacun dans ce domaine, ce serait un grand pas vers la solution de cette plaie.

Q:Nous avons, tout à l'heure, parlé de l'éclatement du milieu familial comme étant la conséquence d'une évolution trop subite. Pensez-vous que l'on puisse associer cette évolution accélérée à un déclin de la moralité? Peut-il y avoir une relation entre ce déclin, au niveau des femmes de la classe ouvrière, et l'explosion industrielle par exemple?

R: En ce qu'il s'agit des filles dont j'ai parlé, il ne peut y avoir le moindre doute que cette relation existe. Si on analyse le changement, qui s'est opéré du jour au lendemain dans l'environnement de ces filles, on comprendra pourquoi cette relation est inévitable dans la situation actuelle. La plupart de ces filles étaient des employées de maison qui, de ce fait, étaient encadrées par leurs patronnes à qui elles pouvaient généralement se confier et de qui elles pouvaient recevoir des conseils moraux. Il y avait donc la possibilité d'un échange dans ce contexte. Que voyons-nous aujourd'hui que ces filles travaillent à l'usine? Le vide le plus complet en ce qui concerne les moeurs et la moralité. 
 
Créer des écoles d'encadrement et de formation.

Q : Est-ce réaliste de demander aux employeurs de veiller à la moralité de leurs employées. Comment pourraient-ils le faire sans se mêler de leurs vies privées?

R : Il n'est pas nécessaire de se mêler de la vie privée des ouvrières, mais je crois que les employeurs devraient aussi se préoccuper de la dignité de leur personnel. Ils se doivent d'exiger une certaine discipline au sein de leur entreprise et elle doit servir d'exemple aux filles en dehors de leur travail. Si ces patrons ne se sentent pas qualifiés pour accomplir cette tâche, ils peuvent toujours faire appel à des gens qualifiés. Je ne jette pas la pierre à la zone franche, car elle offre des débouchés aux jeunes filles de la classe laborieuse, mais tout cela s'est passé trop vite. Il n'y a pas eu de préparation. Et le mauvais pli a été pris. Il n'y a plus de politesse; l'arrogance de comportement a pris racine.

Q: Je devine chez vous une certaine nostalgie du temps où les filles pauvres n'avaient d'autre alternative que d'être employées de maison. Est-ce que cette impression est fondée?

R: Oui, personnellement, je le regrette. J'étais employée de maison, moi aussi. Je ne regrette pas l'expérience enrichissante que j'ai faite dans un autre domaine depuis, mais quand je vois les ouvrières de la zone franche, et j'en vois beaucoup, je ne peux m'empêcher d'être chagrine pour elles. Je ne voudrais pas être à leur place.

Q: Bien que vous travailliez à l'amélioration du sort de la femme par votre travail social, vous ne semblez pas être une "féministe". Que pensez-vous de la libération de la femme?

R: Je ne suis pas en faveur de ces mouvements qui ne veulent pas reconnaître la différence essentielle existant entre les deux sexes. De mon point de vue, il n'est pas question de se battre pour de meilleures conditions de vie pour les femmes. La condition de la femme s'améliorera avec l'évolution et le progrès de la race humaine dans son ensemble.

De toute façon, je n'aime pas être embrigadée dans un parti quelconque. Ce qui prime pour moi, c'est le travail social, un point c'est tout. Il ne faut pas aller trop vite. Il y a une mentalité qui est ancrée dans l'esprit des Mauriciens et il est dangereux de ne pas en tenir compte car cela finira par créer un malaise social. Ce n'est pas avec des phrases grandiloquentes que l'on gagne la confiance des gens, mais avec de la douceur, de la compréhension et de la sympathie.

Q: Votre vie est axée sur le service des autres et vous y consacrez toute votre énergie, tout votre temps. Qu'est-ce donc qui motive une personne comme vous?

R: C'est finalement dans l'âme d'une personne que l'on trouve réponse à ce genre de question. En ce qui me concerne, j'avais ce désir de servir mon prochain depuis le temps où j'étais encore à l'école. J'ai grandi avec. Il s'y trouve aussi un élément de satisfaction, de plaisir presque: c'est peut être une vraie joie de faire quelque chose pour les autres.

Q: Peut-on parler de la diminution du sens du volontariat?

R: Une considération majeure est l'aspect matériel. Il y a d'une part ceux pour qui seul l'argent compte, mais il y a aussi le fait que la vie est chère et qu'il faut bien vivre. Comment réclamer du travail volontaire? Mais également, il y a le fait que les gens ne sont pas conscientisés. Ils ne savent pas ce qu'ils perdent.