JM et les chefs coutumiers de la République démocratique du Congo
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09 January 2014

Que de vies sacrifiées à l’autel de l’habillement !

Manifestation des ouvriers bangladais de l'usine ''Real Garments Ltd'', le 3 septembre dernier. 

Par Jean-Mée DESVEAUX
l'express du 9 janvier 2014

Le bain de sang perpétré par la police cambodgienne chez les grévistes du secteur textile à Phnom Penh interpelle une île Maurice qui s’est souvent retrouvée à deux doigts de telles tragédies. Quatre personnes ont péri et une vingtaine d’autres ont été blessées vendredi quand les policiers ont ouvert le feu avec des AK-47 automatiques pour disperser les manifestants en grève depuis des semaines. En novembre, une femme avait aussi été tuée par balle.

Le secteur textile cambodgien emploie quelque 650 000 ouvriers, dont les deux tiers travaillent pour des grandes marques internationales. Le Cambodge, un des pays les plus pauvres du globe, exporte USD 4 milliards de produits manufacturés vers l’Europe et les USA. Les travailleurs de la majorité des 500 et quelque usines de textile du Cambodge sont en grève pour réclamer que leur salaire minimum de USD 80 (Rs 2 400) par mois soit porté à USD 160. Le gouvernement leur a offert USD 100 (Rs 3 000) ce qui est loin de les satisfaire. La fusillade a eu lieu au moment où des milliers de manifestants, armés de bâtons, de pierre et de cocktails Molotov, ont bloqué une route devant leur usine. (Le mécontentement des Cambodgiens a aussi, selon l’AFP, été attisé par l’accaparement des richesses, dont des terres, par les proches du pouvoir !)

Il est difficile, devant un tel scénario, de ne pas se souvenir des évènements qui avaient opposé la police mauricienne aux travailleurs bangladais, employés par Real Garments Ltd (RGL), en août de l’année dernière. On se souvient que de sérieux accrochages à cette usine avaient alors mené à l’expulsion manu militari d’une quinzaine de travailleurs bangladais qui avaient fait sortir de ses gonds le ministre du Travail Shakeel Mohamed, celui-ci ayant pris fait et cause pour l’employeur de RGL. On peut se demander, devant les événements de Phnom Penh et le recul de quatre mois, si un tel usage de la force était aussi sage que le jugeait alors le ministre. L’île Maurice, dont la réputation de destination cinq étoiles est à jamais maculée de sang d’une jeune Irlandaise subjuguée par de trompeuses brochures, n’aurait-elle pas aujourd’hui, de surcroît, l’image d’une sweat shop nation qui tue les travailleurs immigrés, par SMF interposés, quand ces «gueux» rechignent à accepter les salaires de misère que déclinent les Mauriciens ?

Les salaires de base de Rs 3 000 que refusent les ouvriers cambodgiens ne sont pas très éloignés des Rs 4 000 que refusaient les ouvriers bangladais à RGL. Le directeur des ressources humaines de RGL, M. Shyam Hurday, avait confirmé : «C’est impossible de trouver un compromis sur cette question. Le salaire (NdlR: de base) est fixé par le ministre du Travail. Si on accepte, cela va être un précédent et aura un effet domino sur les autres usines.» Cette phrase cache une petite subtilité. Ces salaires de base d’environ Rs 4 000 qui représentent 45 heures de travail au sein du secteur textile sont en effet dictés par les «Remuneration Orders» (RO) pour ce secteur et cela a force de loi. Cependant, RGL avait non seulement le droit d’entrer en négociations collectives avec ses ouvriers, mais c’est exactement ce que cette entreprise a fait. Les ouvriers ont été offerts Rs 8 000 après que quelque 14 ring leaders se soient battus bec et ongles pour leur cause. Le malheur est que ces ouvriers n’avaient pas compris que le nouveau salaire n’était pas un salaire de base, mais était associé à un nouveau contrat de travail, de 60 heures cette fois. D’où leur colère et leur impression d’avoir été floués par RGL ce qui a dégénéré en une mêlée.

Si les salaires de base dans le secteur textile à Maurice sont aussi bas, c’est qu’ils datent du siècle dernier. Le ministre Mohamed, avec lequel nous avons eu quelques échanges intéressants dans l’express, sur le sujet, lors du débrayage d’août 2013 chez RGL, avait précédemment exprimé une certaine aversion pour ces salaires de misère. Il avait dit «je trouve cela inacceptable, d’autant plus que Maurice a signé la convention du Decent Work Country Programme avec le concept de Decent Wages for Decent Work. Ces employeurs doivent se rendre compte de la réalité et accepter d’engager des négociations collectives avec les syndicats… Trop souvent, des employeurs à Maurice se contentent de suivre ce que préconisent les Remuneration Orders. Savez-vous que le RO dans le secteur textile n’a pas été revu depuis 1980 ? Sa sistem la li totally unfair. On ne peut continuer à ne payer que le minimum».

Le ministre du Travail nous avait alors communiqué les précisions suivantes : «The Remuneration Orders for the Export Enterprises and the Factory Workers Remuneration Orders date back to 1984. Those two RO’s, are what determine the minimum prescribed salary and conditions of employment within the relevant sectors. Why is it that those two RO’s were never sent to the National Remuneration Board for a complete review ever since 1984? Has this not contributed to Mauritians fleeing the sector? Has this not also contributed to an increase in the dependency of those sectors on foreign labour? I have on the 22nd October 2012 in accordance with section 91 of the Employment Relations Act referred the two RO’s to the National Remuneration Board for a complete review».

Il avait aussi ajouté : «As regards the Decent Work Country Programme, I have requested the International Labour Organisation to provide us with experts to advise on the merits of a National Minimum Wage Policy».

En espérant que le ministre fera diligence pour que le National Remuneration Board offre ses nouveaux RO avant les échéances électorales, il nous reste à constater que si la loi de la jungle, qui règne en maître dans le secteur textile, fait souvent fi des formules polies qui se lisent au Bureau international du travail, c’est tout simplement que ce secteur, régi comme il est par cette méchante loi du marché, se prête admirablement bien à la délocalisation rapide. L’offre et la demande, ni plus ni moins. Le produit textile habillement ne doit pas seulement être bon, mais il doit aussi être meilleur marché que son concurrent. Si les ouvriers deviennent un tant soit peu exigeants, on délocalise. Venue de Hong-Kong, notre industrie textile a connu un succès fulgurant jusqu’à ce que l’opulence de notre population et ses nouvelles attentes la poussent de plus en plus vers Madagascar et que nos usines grouillent, simultanément, de travailleurs étrangers.

Ainsi, si les travailleurs de Phnom Penh obtiennent leur USD 160, nul besoin d’être prophète pour savoir qu’en un rien de temps, une forte proportion des 400 000 ouvriers travaillant pour les grandes marques internationales se retrouvera à la rue, alors que celles-ci délocalisent leurs griffes vers le Sri Lanka ou le Bangladesh. C’est cruel, bien sûr, car la loi du marché ne se conjugue pas avec le coeur. Mais c’est quoi, au juste, cette loi ? Elle est l’expression collective de cette petitesse d’esprit qui nous inhibe, vous et moi, de débourser Rs 100 de plus pour un article en tout point semblable à un autre, à part son étiquette : «Manufactured according to the Decent Work Country Programme».

13 September 2013

Foreign labour : Facts vs Assumption

By Shakeel MOHAMED
Minister of Labour
lexpress du 13 septembre 2013
 
Dear Sir,
It was with great pleasure that I have read the article entitled ‘Les INCOHERENCES du ministre du Travail’ written by Mr. Jean-Mée DESVEAUX. It is not very often that we come across constructive criticism on issues of national interest. I may not always agree with everything Mr. Jean-Mée Desveaux writes, however, I appreciate his straight forward approach.

Nevertheless, I need to draw the attention of Mr. Desveaux and your readers to the following :

1. The decision to “freeze” the recruitment of foreign workers in the construction sector has nothing to do with the events that occurred at REAL GARMENTS LTD.

2. Several days before the events at REAL GARMENTS LTD, a meeting was held with the Vice Prime Minister and Minister of Finance and Economic Development and stakeholders of the construction industry. One of the aims was to find ways and means to encourage Mauritians to take up work within the construction industry.

3. That also meant to;

a. identify the scarcity areas within the sector;

b. Find out reasons that keep many Mauritians away from big construction companies and instead prefer to work informally within the sector;

c. Confirm information to the effect that Mauritian workers were being paid less when working for big constructions and earning more when sticking to the informal sector;

d. Assess information that foreign workers were being paid the minimum provided for in the relevant Remuneration Order (RO) as opposed to Mauritians who would rightfully expect more;

e. Once the scarcity areas identified provide appropriate training and placement to the local workforce with a view to widening the job opportunities.

4. I decided not to continue issuing permits in the construction industry while preparing for a new system. This will now enable us to use the time available until 15th October 2013 to hold consultations with all stakeholders in order to devise new policy options concerning issuing of work permits in the construction industry.

5. I am more than aware that foreign workers are essential to the construction industry as well as other sectors of our economy. However, I am duty bound to do everything within my power to at least try to widen the job opportunities for our citizens. This is in the national interest. It is only when we have done our level best to place the Mauritians at center stage of our economic development that we can safely afford to consider the foreign workers as a necessity.

6. In an attempt to give credence to his assumptions, the author has mixed the needs of foreign labour in the construction sector with that of the textile industry! He clearly believes that one size fits all. This is where we clearly differ. Let me underline that the measures taken in the construction sector do not in any way concern the manufacturing and export oriented enterprises. For example, the reasons that make a local stay away from the textile industry are not the same as the one keeping him away from the construction sector. The shift system being used in the sea food sector such as at Thon des Mascareignes is one of the reasons that keep local workers away from that sector and that cannot therefore be compared to the construction sector. I am in no way being confrontational when I underline the reluctance of the private sector to embrace new provisions of the law pertaining to night shift! Each sector face different realities. That is why it is imperative to allow each sector to flourish with its own requirements in relation to the need for foreign labour. I am once again not in any way against foreign labour. I am simply saying that it is only when Mauritians have been given all opportunities of training in scarcity areas that will in turn make them employable and we will reasonably be entitled to consider foreign labour.

7. When Mr. Jean-Mée Desveaux writes ‘‘ il fait abstraction du fait que les salaires que Real Garments payait aux Bangladais jusqu’à début août étaient bien la misère des Remuneration Orders, s’élevant à environ Rs 4 000…and ‘Que l’action industrielle du début du mois ait enfreint l’accord du 2 août qui octroie le nouveau salaire semble être un fait indéniable. Que ce soit équitable pour un employeur d’imposer 60 heures de travail pour une rémunération de Rs 8 500. Par mois nous renvoie à la case départ, soit que le salaire de base sans heures supplementaires demeure les Rs 4 000 du RO’’, he seems not to be aware of the provisions of the Employment Relations Act of 2008.

8. As Minister I can only operate within legal parameters pursuant to the Employment Relations Act.

9. The Remuneration Orders for the Export Enterprises and the Factory Workers Remuneration Orders date back to 1984. Those two RO’s, are what determines the minimum prescribed salary and conditions of employment within the relevant sectors. Why is it that those two RO’s were never sent to the National Remuneration Board for a complete review ever since 1984? Has this not contributed to Mauritians fleeing the sector? Has this not also contributed to an increase in the dependency of those sectors on foreign labour? You will surely agree that there is a correlation between the two! I have on the 22nd October 2012 in accordance with section 91 of the Employment Relations Act referred the two RO’s to the National Remuneration Board for a complete review.

10. I have done so because I am not satisfied with the wages and conditions of employment prevailing in that sector.

11. In light of the above;

a.Can a Minister of Labour, Industrial Relations and Employment ask any person paying the minimum wage as prescribed by a RO to pay more?

The answer is no. I am, unfortunately, not legally entitled and empowered to do so.

b. How can a worker obtain more that the minimum prescribed wage?

The way forward is to engage in negotiations and/ or a “collective bargaining” mechanism.

c. Can a Minister of labour intervene in such a process?

The answer is no. I am not legally entitled or empowered to do so unless both parties call upon the Minister to intervene.

d.Can the Minister unilaterally get involved in the process of negotiations between the workers and employers even as regards the issue of overtime?

The answer is no.

12. In the case of REAL GARMENTS LTD, neither was I nor was any officer of my Ministry ever called upon by both parties to intervene or help in the negotiations process between worker and employer, which led to the agreement of the 2nd of August 2013. It would therefore have been unlawful for a Minister to intervene unilaterally in those negotiations. Had I done so, I would have been in violation of the law of the land and international conventions of the International Labour Organisation (ILO). The ideas you put forward in the article are therefore based on totally wrong premises.

13. As regards the Decent Work Country Programme, I have requested the ILO to provide us with experts to advise on the merits of a National Minimum Wage Policy. Moreover, the National Tripartite Forum will soon be called upon to engage into full-fledged discussions on this issue, which I hold very dearly. In the mean time I am obliged to operate within the parameters of the law even though Mr. Jean Mée Desvaux seems to be of the view that to do otherwise is acceptable.

14. I thank Mr. Jean Mée Desveaux for providing me with a defense for my alleged “erreur de jeunesse”. I take it as a compliment. I only wish I could reciprocate by providing him with a defence. I unfortunately cannot because his experience knowledge and “age” make him duty bound to base his reasoning on facts as opposed to assumptions. Now that the author is in presence of facts, I humbly invite him to revisit his conclusions. As for me, I look forward to more such articles as that of the author Mr. Jean Mée Desvaux. Such views can surely contribute positively to the construction of our nation.

15. I am 45 years old. Proud to have been born in 1968, the year we obtained our freedom. Mauritian brains, heart and sweat have forged our economic success. I believe in the ingenuity of our people. I want our people to believe in themselves. Belief in our ability as a nation will make us masters of our destiny. Our human capital is our only natural resource that holds the key to the future we all would like our children to live in.


OUR REPLY

 by Jean-Mée DESVEAUX

We have no doubt that the reader will appreciate Minister Shakeel Mohamed’s paper “Facts v/s Assumptions”. We thank him heartily for his courtesy and for this contribution in enlightening the Mauritian public and employers alike on a move which has so far shocked a myriad of employers’ organisations in the local construction industry. It stands to reason that if Mr. Mohamed’s explanation had preceded his new initiatives rather than the reverse, he would not have needed this damage-control exercise.

I kindly draw the Minister’s attention to the fact that I am not guilty of the first point he criticises me for. Unlike several other commentators in the media, I have drawn no causal relationship whatsoever between the REAL GARMENTS incident and his introduction of the foreign labour restriction in the construction industry. L’express was aware of the meeting he had held with employers in the construction industry. It is interesting to note, by the by, that we have had the opportunity to meet some of the employers present at that meeting who declared themselves rather surprised by the Minister’s subsequent knee jerk reaction regarding foreign workers.

All Minister Mohamed’s points from 2 to 5 are cogent and perfectly acceptable.

Relative to point no 6): I have made no assumptions in the paper. And I certainly didn’t need the one Mr. Mohamed attributes to me. My method was a very simple one of bringing to light various statements from the same Minister which, having been uttered at different times and in different circumstances, do not, unfortunately for him, agree with each other. I have not been accused of misquotation.

In the Minister’s interview in Weekly that I quoted, Mr. Mohamed puts the Thon desMascareignes on a par with the construction industry regarding these sectors’ difficulty in attracting local manpower. And that quote is quite graphic. No criticism of misquotation here either. I didn’t draw that parallel between sectors, he did.

We cannot but agree with the Minister that we should use all our labour force before employing people from other climes. He cannot be criticised for that. Wouldn’t the Minister however acknowledge that you can bring a horse to water but you can’t make him drink! The local workers snub the construction industry, as he has himself often reiterated, and if Mr. Mohamed solves that problem in three months’ time, we promise to declare him a nonpareil in our columns.

Point 7 and 8 are quite interesting. The Minister says that in spite of the equity argument which he totally agrees with, he can only abide by the parameters of the law. We understand that. It is unfortunate that the Minister does not quite apprehend that the image he conveyed in the midst of the REAL GARMENTS foray was not that of a reluctant supporter but that of an ardent adherent full of gusto in the conviction of his cause. May we attribute that one to his youthful enthusiasm overtaking his collected self again?

Point No 9 is a piece of welcome news which all Mauritians will be relieved to learn. Why hasn’t the Minister’s communication cell deemed it proper to disseminate such important information much before the stuff hit the fan?

Having received the information from the Minister’s paper and seeing no challenge to the veracity of the mutually exclusive quotations, I cannot but fear that Mr. Mohamed has a mild to severe form of foot-in-mouth disease. This prognostic is not as severe as it sounds in view of the age of the patient who will one day, like Andrew Marvell, be able to say “but at my back I alwaies hear, time’s wingéd chariot hurrying near”.

12 September 2013

Les incohérences du ministre du Travail


Le ministre du Travail, Shakeel Mohamed est intervenu dernièrement sur deux dossiers essentiels de l’économie, soit le textile et la construction. Ses prises de position suscitent cependant des interrogations eu égard à la conjoncture actuelle qui requiert de la prudence. Eclairage.
 
Par Jean-Mée DESVEAUX
l'express du 11 septembre 2013
 
Que le ministre du Travail, Shakeel Mohamed veuille se démarquer de la médiocrité de ses collègues ministres est une chose compréhensible. Il a de son côté l’énergie de la jeunesse, une excellente éducation qui lui permet de s’exprimer lucidement, un statut social enviable qu’il détient de son pedigree politique de plusieurs générations et pour couronner le tout, un caractère bien trempé pour souder tous ces dons que le sort lui a octroyés. 

Ce qu’on pourrait, par contre, lui reprocher, ces jours-ci, c’est qu’il se déclare ex cathedra sur un nombre grandissant de sujets où il décrit une posture philosophique ou économique qu’il viendra ensuite contredire par ses actions. Ceci donne une impression de manque de conviction, de sincérité et souvent même, de sérieux. 

Ainsi, bien avant la grève des ouvriers bangladais à l’usine Real Garments Ltd, il avait déclaré, en parlant d’un employé des transports publics qui recevait encore Rs 10 000 : «Je trouve cela inacceptable, d’autant plus que Maurice a signé la convention du Decent Work Country Programme avec le concept de Decent Wages for Decent Work. Ces employeurs doivent se rendre compte de la réalité et accepter d’engager des négociations collectives avec les syndicats». Il allait même ajouter, de façon prémonitoire : «Trop souvent, des employeurs, à Maurice, se contentent de suivre ce que préconisent les Remuneration Orders. Savez-vous que le RO dans le secteur du textile n’a pas été revu depuis 1980 ? Sa sistem la, li totally unfair. On ne peut continuer à ne payer que le minimum».

Et c’est pourtant au secours d’un tel employeur du secteur du textile que le ministre du Travail intervient avec une force disproportionnée moins de deux mois plus tard. Dans une mise au point servie à l’express après la publication d’un article d’opinion de Deepa Bhookhun la semaine dernière, «with a view to setting the record straight», le ministère manipule la séquence des événements et la sémantique pour noyer le poisson. Le ministère affirme que  «Real Garments a respecté l’accord de Rs 8 500 et (qu’) à aucun moment il n’a trouvé de travailleur qui ne touchait que Rs 4 000». Il fait abstraction du fait que les salaires que Real Garments payait aux Bangladais jusqu’à début août étaient bien la misère des Remuneration Orders (RO), s’élevant à environ Rs 4 000 et qu’à travers l’action des 14 travailleurs expulsés du pays, l’entreprise a été obligée de signer un nouvel accord le 2 août pour changer ces salaires de misère. 

Comment, sinon, comprendre la déclaration du ministre au Mauricien dans son édition du mercredi 4 septembre : «Saviez-vous qu’en date du 2 août dernier, un accord a été signé avec le patronat portant sur une révision salariale représentant au moins le double des salaires». Si le salaire de Rs 8 500 est le double des salaires qui existaient préalablement, ces salaires d’avant le 2 août étaient bien, comme l’ont dit les journalistes du Mauricien et de l’express, dans les eaux de Rs 4 000 et des poussières. Et si le ministre, à travers sa mise au point, voulait se défendre d’avoir volé au secours d’un employeur «domineur» dont il décriait, il y a deux mois, la perfidie, c’est raté ! 

A partir de là, les choses deviennent un peu plus troubles car cet accord stipule du coup que pour obtenir les nouveaux salaires, les employés doivent travailler 15 heures de plus que les 45 heures stipulées dans leurs conditions de base. On peut présumer que le nouveau débrayage de la semaine dernière (sous l’instigation des 14 «meneurs») visait à faire accepter le nouveau salaire dans les 45 heures réglementaires, de sorte que les 15 heures additionnelles soient rémunérées «over and above». Que l’action industrielle du début du mois ait enfreint l’accord du 2 août qui octroie le nouveau salaire semble être un fait indéniable. Que ce soit équitable pour un employeur d’imposer 60 heures de travail pour une rémunération de Rs 8 500 par mois nous renvoie à la case départ, soit que le salaire de base sans heures supplémentaires demeure les Rs 4 000 du RO. Le directeur des ressources humaines de Real Garments, M. Shyam Hurday le confirme : «C’est impossible de trouver un compromis sur cette question. Le salaire est fixé par le ministre du Travail. Si on accepte, cela va créer un précédent et aura un effet domino sur les autres usines». 

Construction : priorité aux Mauriciens
Mais, plus inquiétante encore que sa sortie dans le domaine du textile, c’est la dernière initiative du ministre Mohamed dans le domaine de la construction qui attire l’attention. Shakeel Mohamed a en effet annoncé, à l’occasion d’une conférence de presse, le mercredi 4 septembre, que l’Etat gèlerait dorénavant toute nouvelle demande de permis de travail d’ouvriers étrangers dans la construction. L’objectif du ministre est d’accorder la priorité à l’emploi des Mauriciens. Cette mesure intérimaire atteindra un nouveau seuil le 15 octobre  quand l’octroi des permis de travail aux étrangers sera régi par de nouveaux règlements dans ce secteur. Cette mauricianisation des ressources humaines devrait, à terme, être étendue à d’autres secteurs.

Cette décision abracadabrante qui défie toutes les lois économiques régissant le marché de la construction semble avoir été concoctée lors de réunions de travail avec le Joint Economic Council (JEC), la Mauritius Employers’ Federation (MEF) et la Building and Civil Engineering Contractors’ Association (BACECA) dont l’énergique président, Anwar Ramdin, mène une bataille protectionniste acharnée en faveur des membres de son association. Le représentant de la  BACECA a en effet réalisé qu’il y a un problème de ralentissement de 7 % à 10 % dans son secteur. Mais au lieu d’un remontant, c’est littéralement une balle dans les pattes du secteur de la construction que tire aujourd’hui M. Ramdin. Il a réussi, au risque de scléroser ce secteur, à lui fournir une protection de 15 % sur les offres de tout concurrent international. Il se bat ainsi contre des bailleurs de fonds tels que la Banque arabe pour le développement économique en Afrique (BADEA) qui refusent cette logique économique dépassée. Malgré les fortes allégations de  corruption qui planent sur l’octroi de très gros contrats gouvernementaux à certains membres influents de son organisation, le président de la BACECA prône une réduction de «la lourdeur administrative entre l’appel d’offres et l’allocation d’un contrat». Aujourd’hui, un clou additionnel que la BACECA vient ajouter au cercueil du secteur demeure le fait qu’il a réussi à convaincre le ministre du Travail à le priver du life blood qui lui permettait d’irriguer ses vaisseaux sanguins. 

Si le protectionnisme, voire la xénophobie, que prônent ces deux hommes avaient existé au sein du secteur du textile et de l’habillement avant, ce sont plusieurs points de notre croissance économique annuelle et plusieurs milliards pendant des décennies que leur politique aurait empêché le pays d’engranger. Les dizaines de milliers d’ouvrières chinoises ont permis, à travers des centaines de milliers d’heures supplémentaires (que refusaient nos concitoyens), de rattraper des commandes de dernière heure. C’est ce qui a donné la possibilité à leurs entreprises de rester à flot pendant le choc du démantèlement du  Multifibre Agreement qui avait été jusque-là notre filet de protection.

Mais le pire, c’est que MM. Ramdin et Mohamed ne peuvent même pas plaider l’ignorance. En effet, quand il prônait la préférence pour les compagnies locales de construction il y a quelques mois, M. Ramdin s’était dit conscient que «beaucoup de compagnies locales emploient des étrangers». Il estimait cet apport étranger au sein de la main-d’œuvre des membres de son association à 20 %, soit un travailleur sur cinq.  Il connaît aussi la perception dont jouit cette industrie aux yeux de la main-d’œuvre locale : «Les jeunes ne sont pas intéressés par le secteur à cause de l’absence de sécurité d’emploi. Ils ne savent pas s’il y aura de nouveaux chantiers sur une base régulière». Il a pourtant déclaré qu’il comptait sur le démarrage de quelques gros chantiers au niveau des infrastructures publiques pour éviter les licenciements. Il n’a pas encore compris que la présence des étrangers  sur ces chantiers est une garantie de la pérennité de ces emplois mauriciens, pas le contraire. Les membres de la BACECA et même ceux qui avaient à un moment semblé être partie prenante de l’initiative de M. Ramdin l’ont bien compris. Ainsi, l’Acting Director de la MEF a exprimé son étonnement et son inquiétude à notre confrère du Mauricien devant la décision du ministre Mohamed : «Il y a un manque cruel de travailleurs mauriciens pour certains métiers. Certaines entreprises dans le secteur de la construction peuvent être confrontées à des difficultés.»

Mais il n’y a pas plus conscient que M. Mohamed lui-même de l’impossibilité d’employer des Mauriciens dans des secteurs spécifiques. Parlant de Thons des Mascareignes, mais spécifiant que le problème touche aussi le secteur de la construction, il avait déclaré à Weekly : «They want to recruit people in their factory. They have gone through the empowerment programme and have had 300 names given to them from the data base. They called 300  job-seekers. Only 100 people were interested. Out of the 100, only 21 went for the interview. And out of 21, only 4 showed up for work…They did not want to work for 45 hours. They did not like the smell. They would prefer a job in government.»

Le goulot d’étranglement que M. Mohamed crée ainsi consciemment représente un danger on ne peut plus réel pour notre économie. Le secteur de la construction est essentiel au processus d’investissement au sein de l’économie (Gross Domestic Fixed Capital Formation). La Mauritius Commercial Bank (MCB) s’attend à ce que le Capital Spending du secteur privé poursuive sa courbe descendante depuis des années pour atteindre un ratio de 17 % au lieu des 24 % nécessaires. Les projets d’infrastructures du secteur public, qui tendaient jusqu’ici à pallier cette hémorragie privée menacent de n’être qu’un mirage après la dernière lettre du Financial Secretary. Cela n’augure rien de bon pour notre National Investment Ratio qui descend cette année à 21,9 % au lieu des 30 % nécessaires à la création d’activité optimale dont l’emploi au sein de l’économie. 

Quand on se rappelle que dans les 3,2 % de croissance de l’économie mauricienne en 2013, la contribution de l’investissement a subi un recul de - 0,4 % alors que la consommation était, elle, de 2,7 %, le ministre du Travail a intérêt à revisiter une décision impétueuse que le peuple serait probablement disposé à attribuer à une erreur de jeunesse.