JM et les chefs coutumiers de la République démocratique du Congo

18 October 1978

Alex Marie, pêcheur engagé

LA tendance, à Maurice, a toujours été d'avoir recours à l'expertise étrangère pour résoudre les problèmes épineux qui assiègent le pays dans son effort vers le développement. Cette attitude est, bien sûr, très compréhensible car elle découle de la nature insulaire de notre île. Mais cette même attitude a, par ailleurs, créé une mentalité selon laquelle "expert" équivaut à "étranger" d'où la sous- utilisation de l'expérience des Mauriciens. 

Il suffit d'une rencontre avec un Mauricien de la trempe de M. Alex Marie, pêcheur à plein temps et un des fondateurs du National Consumer Council et de l'Association des Pêcheurs de l'île Maurice, pour ébranler sérieusement de tels préjugés. 

M. Marie possède un esprit inquisiteur qui le pousse à utiliser sa longue expérience de la mer en vue de développer ses nombreuses hypothèses sur notre environnement marin. M. Marie a aussi confié à L'Express ses craintes en ce qui concerne les menaces qui pèsent sur nos lagons en ce moment.

Propos recueillis par
Jean-Mée DESVEAUX
L’express du 18 août 1978

Q. M. Marie, vous avez acquis une renommée certaine dans le domaine de la pêche à Maurice. Qu'est-ce qui vous a valu d'être aussi connu?

R. J'ai trente-cinq ans d'expérience dont j'ai su tirer profit. Je ne me contente pas de pêcher, voyez-vous, je fais aussi des recherches en vue de développer de nouvelles techniques de pêche. J'en ai mis au point un certain nombre dont 5 façons de pêcher avec la senne, 3 avec les casiers, 2 aux homards, 2 aux crabes, 3 à la trempe (2 pour les poissons moyens et une pour les carangues et les requins) ainsi que d'autres encore. "Donc quand département pas travail dans bon manière, mo informe zotte; avec l'aide mo zenfants, mo écrire mo l'expérience ki mo mette à zotte disposition". Quand j'ai vu l'ancien ministre de la Pêche, M. Modun, pour la première fois, je lui ai présenté l'équivalent de dix ans de recherches. Il semble avoir été impressionné car je l'ai par la suite rencontré très souvent. Il m'a présenté à des experts étrangers avec lesquels j'ai eu beaucoup d'entretiens.

Q. En quoi consiste votre technique de "la trempe" pour prendre des requins et d'autres gros poissons?

R. Ici, j'ai d'abord eu à étudier les moeurs des poissons. "Tipoissons èque poissons moyens casiette dans ène pied dilo pour sauve requins et carangs, mais quand la marée mon­té, gros poissons ki fine comprend ça zoué là conné éna boucou manzé dans deux, trois pieds dilo; la même ki moi mo attend zotte". Je suis donc arrivé à trouver une méthode pour attraper ces très gros pois­sons dans ce "ti fond". Le système consiste à attacher une ligne de nylon de 80 lbs de "quatre brasses" de long (vingt pieds) à une pierre de cinq livres, avec un hamecon ''cinq zero''. Vous pouvez me croire que cette formule je ne l'ai pas eue tout de suite. La roche était d'abord trop lourde ou la ligne trop courte ou trop longue, l'hameçon a aussi présenté ses difficultés, mais en variant les diffé­rents éléments, j'ai trouvé un système équilibré qui a enfin donné de bons résul­tats. Vu la longueur de la ligne, le requin, qui fait toujours des cercles, ne peut jamais faire face à la pierre qu'il traîne au con­traire toujours derrière lui. Il est aussi très facile de suivre le mouvement du poisson pris car, dans trois pieds d'eau, on peut voir le sillon que la pierre a fait dans le sable.
Q. Est-ce que votre ex­périence et vos recomman­dations vous permettent d'avoir une influence sur les décisions prises dans ce domaine?

R. Nous éna ène grand problème parce qui Mau­ricien pale apprenne are pli piti ki li. Fodé ou ène expert étranger pou dimoune écoute ou. Cé qui pli zoli cé qui ban expert là zotte coné ce qui ou pé dire bon, parfois zotte met cé qui ou dire dans zotte livre.
Alors, si l'expert étranger propose une chose que vous avez suggérée c'est tout de suite accepté.

''La Trempe'', une méthode qui a fait ses preuves après plusieurs expériences.

Q. Est-ce que cet état de choses vous décourage?

R. "Ein pé, car zefforts trente-cinq ans, re­cherches, piblications fine réprésente moi ene gros zéro! Mais mo disposé continié, mo fine marche 70 fois, mo d'accord marche 70 fois 70 fois et éna encore pêcheurs coma moi ki éna ène l'apport pou faire malgré nous péna lédication ".

Q. Quelles sont, d'après vous, les menaces qui pèsent sur notre domaine de la mer aujourd'hui?

R. Elles sont trois:  la dynamite, la destruc­tion de nos lagons et de nos brisants et l'usage de l'aldrine et d'autres insec­ticides dans les rivières du pays.
Gouvernman capav dé­pense ène million, li capav mett Mobile Force pou aret sa pratik la, li pa pou ressi. Solution avek pecheurs. Même un bon pêcheur peut devenir un grand fraudeur. En hiver, si le mauvais temps dure un mois, le pêcheur qui a peut-être six enfants, commence à vendre une volaile ou deux. Et puis il aura inévitablement recours à sa mer qu'il connaît bien. Il connaît peut-être un ami qui se sert de la dynamite et en une seule pêche, il se voit gagner assez d'argent pour nourrir sa famille pendant un mois. Fam la ki pou dir. Pa ale enkor maintenant ki tou dimoun contan dan lakaz, li pou dir li retourne!
En fait, il est vrai que la pêche à la dynamite est une très mauvaise pratique, mais quand le pêcheur y pensera, ce sera déjà trop tard. Trop tard pour la mer et trop tard pour lui qui finira en prison. Quand li sorte pri­son, li népli pou parmi bon pêcheur, so bato pou fine saisi et personn pas pou prête li ène bateau. Li pou éna ène sèle solition: ré­tourne dans ça banne gangs­ter là.

Q. Est-ce que les bons pêcheurs ne se contentent pas de jouer les spectateurs et de laisser au gouverne­ment le soin de résoudre le problème? N'est-ce pas votre mer à vous après tout?

R. Nous avons essayé de résoudre le problème en organisant un groupe de gardes volontaires qui prê­taient serment et dont la tâche était de freiner l'usage de la dynamite. Le résultat a été catastrophique. Les gardes se faisaient taper dessus par les fraudeurs qui prétextaient que les gardes volontaires eux-mêmes se livraient à cette pratique. Cette expérience n'a duré que dix mois.
Le départ avant le lever du soleil.

Q. Que faites-vous en vue de réhabiliter ceux qui sont mal tombés?

R. C'est difficile car quand ils sortent de prison, ils s'éloignent de vous de leur propre gré.

Q. Vous disiez tout à l'heure que la solution à ce problème appartient au pê­cheur lui-même. Quelle est- elle?

R. Voyons d'abord l'al­ternative. Les choses allant de mal en pis, si les lois sévères qui sont proposées sont rigoureusement appli­quées, le nombre de pê­cheurs allant en prison sera en constante progression.

Le gouvernement devra s'assurer la survie de la famille du pêcheur empri­sonné pendant trois ans en leur donnant une alloca­tion d'environ Rs 300 par mois soit Rs 3 600 par an par famille. Si dix pêcheurs sont arrêtés, cela fait Rs 36 000 par an, soit Rs 108 000 au bout de trois ans. Sa manière là, fodé non selman zot grandi prison Beau-Bassin mais encore fodé faire ène budget sup­plémentaire pou fami ban pêcheur dan prison.

Au lieu de dépenser tout cet argent, on pourrait tout simplement réunir les pê­cheurs concernés (dont on possède, du reste, une liste), on leur demanderait d'expliquer leurs pro­blèmes et d'après leurs demandes personnelles, on pourrait créer de l'emploi pour eux dans des do­maines ayant trait à la mer ou dans des domaines diffé­rents, d'après leurs dispo­sitions. Cela permettra à la mer de se reposer et apportera un peu de tran­quillité dans ces familles troublées.

Q. Parlez-nous de nos lagons changés en déserts.

R. Le second problème a trait à l'invasion de nos lagons par les oursins et les "zoulvaves". Ces bêtes se nourrissent de goémons qui servent aussi de nourri­ture aux poissons et dont les racines de deux pieds de long protègent le sable de l'érosion par mauvais temps. Ces oursins ont maintenant tout envahi. Nos lagons ont été trans­formés en plage; or le poisson ne reste pas dans le sable. Vous ne pouvez faire un pas sur les récifs si vous ne portez pas des bottes.et là encore ils ont mangé toute la nourriture des gros poissons qui venaient s'y ravitailler et, de plus, à cause de cette invasion, on ne trouve presque plus d'ourite sur les brisants. Le problème ne s'arrête pas là car, comment trouver le goëmon nécessaire aux pêcheurs de casiers? Une pêche à la licorne, par exemple, nécessite plus de 100 livres de goémons par casier, d'où nous avons l'expression "Manzé coma corne mouton". Ça repré­sente donc un énorme problème et cause la des­truction de la flore de nos brisants.

Q. Ne peut-on pas se débarrasser de ces nui­sances?

R. Oui. Il faudrait orga­niser une destruction systé­matique des oursins sur les récifs.

Q. Pourquoi donc at­tendre que les autorités se décident quand vous avez déjà localisé le problème?

R. Le problème ici est de convaincre des pêcheurs de travailler pendant des jour­nées à une tâche qui ne leur permet pas de rapporter de l'argent chez eux. C'est pour cela qu'il faut at­tendre les directives du département de la pêche.

Le troisième problème a trait à la pratique de jeter de l'aldrine dans les rivières de façon à ramasser, par la suite, les poissons qui flot­tent. Cette solution est tellement forte que même un requin ne s'aventurerait pas là où elle a été jetée. Il est évident que, durant la saison de grandes pluies, l'eau de la rivière apporte ce poison dans nos lagons pour le déverser ensuite vers la haute mer! Avec tous ces problèmes, les espèces de poissons qui fréquentaient nos lagons sont à disparaître, tout comme le homard, du reste, que j'ai étudié de près et qui est presque introu­vable ces jours-ci.

Q. Quel a été le résultat de vos observations sur le homard?

R. Homard canal ène spécialité nou pays mais malheureusement li pou fini coma nous dodo, li pou disparaître! Le gouverne­ment dépense des millions sur l'élevage du camaron qui est certainement, si ce n'est que du point de vue du poids, moins rentable que le homard qui peut aller jusqu'à 35 lbs. Le homard a jusqu'à cin­quante petits que nous attrapons souvent dans nos casiers et il suffirait seule­ment de mettre ces petits ainsi que quelques-uns de taille moyenne dans un parc marin où on contrôle­rait leurs poids tous les ans ainsi que leurs habitudes de reproduction. J'ai même la preuve que le homard peut vivre dans de l'eau presque totalement douce. Mais que voulez-vous, je n'ai pas de barachois et mes demarches dans ce sens-là ont été futiles. Expert fine vini dépi dehors mais zotte l'expérience lor poisson zotte pays, zotte péna sa homard là kot zot. Ou pas capav prend ène pois­son mette li dans ène chaland ou croire li pou viv pli bien. Moi mo nek éna pou faire ène l'expé­rience zot pas lé écoute moi; pourtant c'est ce genre de travail qu'on pourrait donner à des coopératives de pêcheurs.

Q. Peut-être, mais les coopératives de pêche n'ont pas fait leurs preuves jusqu'à l'heure. Est-ce que vous avez une idée quant à la raison de cette faillite? Pourrait-elle provenir du fait que la "mentalité du pêcheur" est incompatible à l'organisation coopéra­tive?

R. Je ne pense pas qu'on puisse parler de "mentalité de pêcheur" car elle varie avec l'environnement où les différents pêcheurs se trouvent. Je crois, ici, que c'est une question de com­pétition entre le banian et les coopératives. Le ba­nian, lui, est très efficient. Si le bateau du pêcheur nécessite une réparation, il lui offre un autre bateau en attendant. Si c'est son mo­teur qui ne marche pas, le lendemain, il est réparé aux frais du banian. Le banian est toujours à l'attendre sur la plage quelle que soit l'heure à laquelle il arrive. Le banian, bien entendu, l'exploite à outrance, mais il facilite la vie du pêcheur en lui enlevant les divers problèmes relatifs à l'orga­nisation de son travail. Certains pêcheurs qui ont connu cette "sécurité" ne veulent pas se risquer dans un système qui n'est pas toujours très bien organisé au départ. C'est sûrement un manque d'esprit d'entre­prise, car c'est surtout la peur de voir toute cette responsabilité leur tomber sur les épaules qui fait hésiter certains. Par ail­leurs, il faudrait, pour les changer, que des pêcheurs venant d'autres parties de l'île où l'expérience coopé­rative a marché — comme ceux de Tamarin par exemple — viennent leur expliquer les rouages du système. Si vous êtes sur place, ils ne vous écoutent pas autant.

Il faut aussi tenir compte du fait que les coopératives de pêche du style classique ne prennent pas en consi­dération 60% des pêcheurs de Maurice. Ena autant qualité pêcheurs qui éna qualité poisson dans la mer, éna pêcheur tire di sable, pêcheur tire corail; pê­cheur la ligne, pêcheur, pêcheur ourite, pêcheur mourgate, cé qui péna bateau, cé qui la pêche la senne, pêcheur sous-marin bisin trouve ène lot façon pou ca banne là.

Bisin faire ène l'école tech­nique kot banne zène capav prend direction zotte oulé, fodé faire banne grand bateau qui capav rivaliser avec Japonais. Il faudrait surtout que les pêcheurs montrent un peu plus de versatilité dans leurs tech­niques de pêche, car il est clair qu'ils doivent s'adap­ter aux différentes saisons. Si, contrairement à la ten­dance actuelle, chaque pê­cheur avait diverses mé­thodes de pêche, les prises varieraient moins par rap­port au temps et à la saison.

17 October 1978

Le goût incomparable du pain cuit au four à bois

L'incomparable four à bois.
ISSUES d'une famille traditionnellement liée à la petite boulangerie de Bel Air, Lucette et Elsie Rose font penser au propriétaire d'entreprise qui se sent intimement concerné par la bonne marche des affaires et qui n'a pas succombé à la tentation de s'enfermer dans sa tour d'ivoire.
Pour la troisième génération de cette famille, il ne suffit pas de critiquer les irrégularités de la main d'oeuvre mauricienne. "On n'est jamais mieux servi que par soi-même." Et si les travailleurs font preuves de défaillances, il faut savoir y remédier, en mettant personnellement la main à la pâte. Cette règle d'or est suivie à la lettre chez les Rose.

Autre fait saillant, chez cette famille, c'est sa fierté de posséder ses moyens de production : "C'est notre industrie", disent-elles. "Elle nous donne une indépendance que nous apprécions beaucoup et en retour, nous nous faisons un point d'honneur de la maintenir en activité."

 Propos recueillis par
Jean-Mée DESVEAUX
l'express du 17 octobre 1978

Oscar Dauguet acheta la boulangerie en 1920.

Q : Cette boulangerie vous appartient depuis trois générations déjà et vous y travaillez comme n'importe lequel de vos employés. Pouvez-vous nous parler des débuts de ce four antique qui réussit pour­tant à fournir du pain à la localité?

R: Quand mon grand-père acheta ce terrain il y a une soixantaine d'années, la boulangerie s'y trouvait déjà. Il est difficile de déterminer son âge d'une façon très précise mais elle doit avoir plus de 100 ans.
Oscar Dauguet, mon grand-père maternel, ne l'exploita pas immédiatement car il était maréchal-ferrant et il tenait à son métier. Il décida plutôt de la louer à ceux qui voulaient y tra­vailler. C'est ainsi que deux ou trois locataires s'y succé­dèrent jusqu'au moment où un cyclone détruisit la toiture de la vieille boulan­gerie. Elle fut désaffectée pendant une dizaine d'an­nées et ce n'est qu'après cette période d'inactivité que mes parents déci­dèrent de la réparer, que nous avons vraiment pris charge de la boulangerie.

Q: Cela ne vous a-t-il pas paru difficile au départ?

R : Nous y étions habitués. Car bien que nous louions l'entreprise, nous avions un droit de regard et pour nous qui, encore enfants, avions pris plaisir à pétrir la farine au milieu des ouvriers, il n'y avait pas de réel changement. Nous avions l'expérience nécessaire et c'était le principal.
Nous avons commencé à travailler entre frères et soeurs car nous ne pouvions pas nous permettre d'em­ployer des ouvriers au départ.

Q: Et le travail jusqu'­aux petites heures du matin
R: Le travail nocturne est très dur, en effet. Il n'y a rien de difficile dans ce métier, on ne peut pas dire qu'on "pèse lourd" mais le travail de nuit est ce qui vous fatigue le plus. Au début, donc, nous n'avions pas beaucoup de clients et nous nous servions de deux sacs de farine seulement par soir. Nous pouvions commencer tôt et finir relativement tôt car deux sacs ne représentent pas grand-chose, mais si nous finissions trop tôt, aucun marchand ne serait venu acheter notre pain à 5 h du matin car le pain ne se­rait plus chaud et ici, à la campagne, les travailleurs commencent à travailler de bonne heure et ils apprécient un pain chaud avant d'aller aux champs.
Puis les choses allèrent d'elles-mêmes. En six mois, on passa à cinq sacs de farine et à ce moment-là, on engagea le personnel néces­saire, c'est-à-dire un coupeur, deux pétrisseurs, un brigadier — celui qui cuit le pain — et un passeur de couteau — qui partage les pains en deux. 

La boulangerie a fière allure malgré son vieil âge.

Q: À partir de ce mo­ment vous êtes-vous contentés de contrôler le travail?

R: Pas du tout, car les travailleurs ne sont pas très réguliers et si nous avions compté sur eux, nous aurions chômé trois jours par se­maine. Cet état de choses n'a du reste pas changé et si vous passez à la boulangerie le soir, vous avez 90% de chances de rencontrer ma soeur ou moi en train de travailler. Nous sommes là, supposément pour le "relief work" en cas d'absences mais nous finissons par être constamment sur place.

Que voulez-vous? On ne peut pas rapporter des travailleurs qui ne se pré­sentent pas au travail. S'il fallait le faire, nous aurions à nous présenter au tribunal industriel tous les jours. Le pain, lui, n'attend pas. Il doit être produit coûte que coûte. Nous nous faisons un point d'honneur de fournir notre pain tous les jours. En fin de compte, c'est le propriétaire qui est le réel esclave et ce sont les ouvriers qui sont libres de faire ce qu'ils veulent.
Il y a aussi les travailleurs qui sont déjà soûls avant de se présenter au travail. Remarquez que je comprends car il faut être un peu drogué pour faire ce travail.

Q : Les problèmes ayant trait à la main-d'oeuvre sont-ils les seuls auxquels vous avez à faire face dans ce domaine?

R : Non, car il y a aussi la compétition qui est très serrée. Nous devons faire face à une réelle offensive de la part des boulangeries mécanisées qui vendent quelquefois leur pain au rabais pour nous prendre nos clients. Certains mar­chands desservant ces bou­langeries viennent parfois de très loin pour vendre leur pain ici.

La mécanisation leur per­met d'offrir des prix plus com­pétitifs car notre coût de production est plus élevé vu que nous utilisons en­core le four à bois, le même qui était en service au début de la boulangerie.

Q: Etes-vous donc con­tre la mécanisation?

R: Non, nous ne le som­mes pas. Le changement est nécessaire car l'île est surpeuplée et le four à bois qui prend énormément de temps, ne permet pas de produire du pain en quan­tité suffisante. La mécani­sation permet aussi une plus grande indépendance vis-à-vis de la main-d'oeuvre : les boulangeries mécani­sées possèdent des batteuses électriques qui permettent de se passer de pétrisseurs qualifiés tandis que nous, nous en avons encore besoin; vous pouvez toujours voir les vieux pétrins chez nous.

Le fait que nous ayons gardé notre vieux four à bois peut surprendre après ce que je vous ai dit. Mais le pain, cuit dans un four à bois, a un goût très spécial. Il est très apprécié des con­naisseurs. Croyez-moi, c'est autre chose. Ces nouveaux fours ne vaudront jamais notre vieux four à bois car il est bien connu que le travail d'antan était de meilleure qualité que ce qui se produit de nosjours. 
Elsie et Lucette Rose, toute une vie au service du pain.

Q: Ce conservatisme ne risque-t-il pas de causer votre perte.

R: L'homme aura tou­jours besoin de pain et tant que nous aurons du bois, nous continuerons à en produire. Mais le bois de­vient de plus en plus rare: un camion de bois coûte Rs 475 et ce prix ne cesse de grimper. Mais quelles que soient les diffi­cultés, nous ferons l'impos­sible pour survivre car cette boulangerie est un bien ancestral, c'est notre gagne-pain et nous en som­mes fiers. Je pourrais pres­que dire c'est le moulin de mon grand-père. On ne peut pas dire que nous avons fait fortune mais elle nous a permis de vivre et nous lui en sommes recon­naissants.

Q : N'avez-vous jamais été tenté d'unir vos forces à celles d'autres personnes de la localité en vue de surmonter vos problèmes dans le cadre d'une coopé­rative?

R : On nous a déjà appro­ché à ce sujet mais nous sommes très sceptiques. Tout le monde ne pense pas de la même façon et cela peut engendrer des problèmes de tous genres. Il faut se réunir à tout bout de champ et s'engager dans des discussions interminables. Je ne pense pas que les bénéfices qu'on peut tirer de cette entreprise, justifie un tel déploiement d'énergie. Du reste, je doute fort qu'on ait le temps de le faire. Ensuite, il n'y a rien de tel que l'indépendance.
Q: Il est quand même étonnant de vous entendre dire que ce n'est pas un commerce florissant car le pain s'il est quotidien n'est pas gratuit. Ne pensez-vous pas que les prix en cours soient exagérés?
Il ne faut pas avoir peur de mettre la pain à la pâte.
R: Non, je ne le pense pas car il faut tenir compte du fait qu'il y a eu plusieurs augmentations de salaires depuis que le pain "maison" se vend à 15 sous. Il y a ensuite le prix de la levure et du sel qui sont en hausse. Du temps de mon grand-père, le pain se vendait à un sou, un cash à la rigueur. Mais que voulez-vous? Les prix doivent changer car le coût de production augmente.

Je dois cependant dire qu'il m'est difficile d'imagi­ner qu'une personne soit tellement pauvre qu'elle ne puisse pas s'offrir un pain à quinze sous.
Q : Et quid de la qualité du pain? II n'est pas rare de rencontrer des objets étran­gers tels des capsules et des cancrelats. Avez-vous une explication à cela?
R: Je pense que ce genre de choses ne peut tout simplement pas se produire dans des conditions normales. Je ne nie pas l'évidence car je sais que cela s'est produit mais je soupçonne un certain désir de sabotage derrière de tels actes.
Cela peut provenir d'un travailleur mécontent qui a décidé de discréditer la boulangerie qui l'emploie. Je m'explique: La pâte passe entre les mains de deux pétrisseurs qui la pétrissent pendant deux heures, elle passe ensuite entre les mains du coupeur qui lui donne toutes sortes de formes; c'est ensuite au tour du passeur de couteau et ce n'est qu'après que le pain non cuit est mis au four. Vous allez me faire croire que toute cette manutention n'aurait pas permis de trouver un objet étranger comme une capsule? Non, pour moi, ce n'est pas une négligence mais un sabotage.
Q: La quatrième génération de votre famille sera-t-elle aussi composée de boulan­gers?
R: Non, car elle est déjà éparpillée à droite et à gauche. Certains sont en ville et d'autres à l'étranger. Il y a, bien sûr, quelques-uns qui sont restés sur les lieux mais quand on leur demande de nous aider, ils répondent "ça travail la pou touille nous". Ce n'est pas qu'ils refusent mais ils ne peuvent pas passer une nuit blanche. Remarquez que lorsque mon grand- père acheta la boulangerie, il ne savait pas que ses petits-enfants allaient y travailler. Qui sait? Un jour peut-être une autre généra­tion prendra la relève . . .

14 October 1978

Dr Goldblatt : Le Coeur au travail


L'echocardiogramme sera d'une aide considérable au niveau du diagnostic.

"You’ve got to treat those who need it. To me this is just what medecine is; nothing else counts". C'est ce que déclare le Dr Elton Goldblatt, directeur du département de cardiologie au Adelaide Children's Hospital et spécialiste des maladies cardiaques chez les enfants.
 
Le Dr Goldblatt qui est très concerné par le problème affectant les jeunes Mauriciens dans ce domaine et qui a longtemps travaillé avec la Society For Aid To Children Inoperable in Mauritius (SACIM), nous parle ici de sa dernière visite à Maurice ainsi que de la position de la SACIM en ce qui concerne les différents centres hospitaliers internationaux.

Propos recueillis par
Jean-Mée DESVEAUX
L’express du 14 octobre 1978

Q: Dr Goldblatt, vous êtes le directeur du département de cardiologie au Adelaide Children's Hospital et votre visite à Maurice, quoique privée, n'est pas tout à fait étrangère aux activités de la SACIM. Pouvez-vous nous en parler?

R: Ce n'est pas ma première visite à Maurice dans le cadre des activités de la SACIM. Une vieille amitié existe entre cette association et notre hôpital. J'ai passé une semaine chez vous en 1975 pendant laquelle j'ai ausculté pas mal de petits Mauriciens. L'année dernière, j'étais invité par le gouvernement mauricien pendant trois semaines durant lesquelles, j'ai pu voir 164 jeunes souffrant de troubles cardiaques. Et cette année, la SACIM m'a demandé de m'arrêter ici une semaine lors de mon retour d'Afrique du Sud où je m'étais rendu pour des raisons personnelles.

En ce moment, j'ausculte trois catégories de malades. Ceux qui ont déjà subi des opérations cardiaques outre-mer, ensuite ceux qui, dans un avenir relativement proche, vont subir une intervention chirurgicale ailleurs et enfin ceux qui seront opérés par mon confrère australien, le professeur Wright lors de sa visite à Maurice à la fin de ce mois.

Q: La SACIM est, en ce moment, très dépendante de l'Afrique du Sud en ce qui concerne l'opération des enfants qui ne peuvent être traités ici. L'Australie apporte sa part d'aide, mais y a-t-il des chances de voir un plus grand nombre de patients partir vers l'Australie dans un proche avenir?

R: Je pense qu'il y a déjà un effort qui se fait dans ce sens. Des enfants sont envoyés en Suisse et ailleurs et presque tous les hôpitaux des grands centres australiens en reçoivent quelques-uns. Durant les six dernières années, nous en avons accueilli plus d'une trentaine à Adélaïde. La plupart de ceux qui subissent des opérations en Australie viennent chez nous. Cela nous fait une moyenne de cinq à six par an. Ils sont tous les invités de notre hôpital et la SACIM ne doit pourvoir que le passage.

This is done as a friendly gesture towards Mauritius. En fait, j'accompagnerai un jeune patient vers l'Australie à mon retour. Celui-là souffre d'un problème rénal. Une des infirmières de notre hôpital sera ici la semaine prochaine et elle accompagnera quatre autres patients qui vont être opérés au Adelaide Children Hospital.

Des parents reconnaissants envers le Dr Goldblatt.


Q: Pensez-vous que des contacts inter-gouvernementaux pourraient aider dans ce domaine?

R: Je pense que la SACIM, qui possède, du reste, des amis influents à travers le monde, organise très bien les choses. Il est bien préférable de garder les choses à ce niveau personnel et individuel car cela crée un atmosphère très propice à ce genre de travail. Il n'est pas nécessaire de faire de la propagande autour du travail qui se fait dans ce domaine. Le mieux, c'est de garder un low profile. Il est évident que nous aviserons si nous rencontrons des problèmes dans ce sens, mais, jusqu'à l'heure, nous n'avons pas eu à nous plaindre.

Q: Il a été question d'inviter des spécialistes étrangers à Maurice en vue de pratiquer des opérations sur place. Pensez-vous que ce soit une chose possible?

R: Tout dépendra du matériel dont disposera le pays en vue de permettre l'investigation des cas sur place. On ne peut faire d'opérations sans avoir des instruments de haute précision et cela coûte très cher. Il faudrait que le gouvernement dépense énormément d'argent afin qu'il y ait de telles facilités et vous avez peut-être d'autres priorités qui vous empêcheraient d'y songer tout de suite.

Q: Il est intéressant de noter dans ce contexte que la SACIM est maintenant équipée d'un Echocardiogram. Quel sera l'apport de cette nouvelle machine dans le cadre des activités de la SACIM?

R: En effet, la population mauricienne a généreusement répondu à l'appel de la SACIM en ce qui concerne l'achat de ce matériel. L'Echocardiogram sera d'une aide considérable au niveau du diagnostic. Il est très nécessaire de procéder à une sélection scientifique des patients qui sont éventuellement envoyés à l'extérieur pour être opérés. Il est très important que ceux qui sont choisis aient une chance de profiter d'une intervention chirurgicale s'ils ne peuvent être traités à Maurice même. Or, cette sélection ne pourra être faite que par l'aide d'une machine, telle que l'echocardiogram.


 Q : Pouvez-vous nous parler du comportement des jeunes Mauriciens durant leurs séjours en Australie?

R: Ils sont très effrayés au départ car ils se voient subitement dans un environnement totalement différent de celui qu'ils ont connu jusque-là. Les gens sont différents et ils parlent une langue qui leur est étrangère. Il nous arrive parfois de trouver des personnes qui parlent le créole mais c'est assez rare car il n'y a pas beaucoup de Mauriciens à Adélaïde. Quand nous réussissons à trouver une famille qui est prête à nous aider, nous permettons aux enfants d'y passer une partie de leurs séjours.

Ceci présente même quelquefois un danger, car si ces enfants voient trop de gens ou s'ils restent trop longtemps en Australie, ils risquent d'être trop gâtés, ce qui rend le départ de l'Australie et la réadaptation à Maurice généralement plus difficile. Mais il ne faut pas penser que c'est un problème énorme ou même que cela soit très courant. En général, ils se font beaucoup d'amis en Australie mais sont quand même très contents de se retrouver au sein de leurs familles. Il serait quand même nécessaire de faire ressortir que ce serait très avantageux si ces enfants, surtout les plus grands, pouvaient recevoir une certaine notion de l'anglais avant d'être envoyés en Australie.

Q : Vous avez beaucoup fait pour SACIM et pour Maurice. Est-ce à dire que vous avez en quelque sorte adopté notre île?

R: Il ne faut pas oublier d'abord que c'est un travail d'équipe et que quoique je sois plus près des enfants qui viennent chez nous, de par la nature de mon travail, il y a aussi d'autres membres dans cette équipe.
Il est vrai que je me sens très proche de l'ile Maurice; j'ai beaucoup d'amis ici dans la profession médicale comme ailleurs. J'ai eu l'occasion de rencontrer les parents de certains enfants que j'ai vus à Adélaide et leur reconnaissance m'a vraiment ému. Du reste, ils nous écrivent assez souvent pour nous donner les nouvelles de nos petits patients. Ce que nous faisons a tellement d'importance à leurs yeux que c'est certainement le meilleur encouragement que nous puissions avoir pour continuer notre travail.

Q: N'empêche que ce genre de dévouement ne se trouve pas partout.

R: To me this is just what medicine is about. You've got to treat those who need it; nothing else counts.

13 October 1978

Une île, un phare et leurs légendes

MIS en service le 1er décembre 1855, le phare de l'île Plate a été la source de légendes, les plus rocambolesques. Il y a, d'une part, les superstitions associées aux nombreux naufrages survenus autour de l'île généralement provoqués par les difficultés d'aborder l'étroite passe qui permet l'accostage des bateaux et la proximité du courant Charpentier. Le cimetière des victimes des épidémies de choléra qui coïncidèrent avec l'arrivée de divers contingents de travailleurs immigrés a, d'autre part, contribué à faire de cette île, une terre de légendes, l'île Plate servant à cette époque de lieu de quarantaine.


Ce côté romanesque mis à part, l'île Plate est surtout un lieu de travail pour les gardiens de phare, les phariers pour reprendre l'expression mauricienne. L'un d'entre eux, M. André Gilette y a passé la majeure partie de sa vie. Il a accepté bien volontiers aujourd'hui d'évoquer à l'intention des lecteurs de L'Express, quelques souvenirs de ses vingt ans passés à l'île Plate.


Propos recueillis par
Jean-Mée DESVEAUX
l'express du 13 octobre 1978


Q: M. Gilette, on ne devient pas pharier comme on choisit telle ou telle profession. Qu'est-ce qui vous a poussé à prendre cette voie?

R: Cette aventure qui allait changer le cours de ma vie commença lorsque mon frère jumeau qui était alors âgé de 29 ans, périt en mer lors d'une traversée entre Maurice et l'île Plate. Il était mécanicien au bureau du port et on l'avait affecté au phare de l'île Plate. Il revenait d'une permission de quelques jours passés à Maurice après avoir fait seulement trois mois dans sa nouvelle fonction. Comme vous devez le savoir, la passe de l'île Plate est extrêmement dangereuse et demande que l'équipage soit tout le temps sur le qui-vive. Mais malheureusement, ce jour-là, l'équipage du Ti­mimi était ''under steam'', un moment d'inattention leur fit prendre la fausse passe et le bateau s'échoua sur les brisants. Un seul membre de l'équipage fut sauvé et le corps de mon frère ne fut jamais retrouvé. C'était le 5 juillet 1934.

Q : J'imagine difficile­ment comment un tel mal­heur a pu vous inciter à prendre la même voie. On aurait mieux compris si au lieu d'aller travailler sur les lieux mêmes du naufrage de votre frère, vous aviez développé une sainte hor­reur de cette île?

R: Il advint qu'à la suite de cet accident, le gouverne­ment m'offrit un poste en guise de dédommagement. Il n'était pas question au départ que je sois pharier. Je fus affecté, tout d'abord, comme signalman à la montagne des Signaux où existait une station de vigie. Je remplis ces fonctions pendant neuf ans déva­lant la montagne jusqu'à deux ou trois fois par jour. En 1944, quand les militaires prirent possession de cette montagne, on m'envoya à l'île Plate.

Q: Et comment avez-vous réagi à cette directive?

R: Que voulez-vous, il fallait bien travailler. La première traversée me rem­plit de frayeur. Je n'ai jamais su nager de ma vie et je ne pouvais m'empêcher de penser à mon frère qui avait rencontré la mort dans ces eaux. J'étais vraiment rempli d'effroi. J'avais l'im­pression qu'un jour ou l'autre la barque La Françoise allait rester à l'île Plate pour de bon et je dois dire que c'est une impression qui n'allait jamais me quitter par la suite car j'étais très conscient que les coxswain, les patrons comme nous les appelons, n'étaient pas de la même trempe que ceux que nous avions dans le temps.
M. André Gilette se souvient.

Q: Parlez-nous, si vous le voulez bien, de vos premières impresssions de l'île ainsi que de l'accueil que vous avez reçu?
R: Accueil! Quel accueil? J’étais complètement perdu et je me demandais ce que j'étais venu faire dans cet endroit- oublié des dieux. J'étais habitué à mener une vie tout à fait normale parmi de nombreux amis et du jour au lendemain, je me voyais seul comme un moine. Ma première impres­sion fut bien sûr que je ne tiendrais pas une semaine sur l'île. 
Il y avait bien sûr d'autres personnes sur l'île. Je n'étais que le deuxième assistant-pharier. Il y avait le pharier lui-même qui était M. Karl Serret, son assistant (Dick), le gardien ainsi que la famille de ces employés. Mais un trait caractéristique du pharier est qu'il reste dans son coin, chacun s'installe comme il peut dans ses quarters sans trop se frotter aux autres en dehors du travail. Il nous arrivait de prendre un peg ensemble mais c'était très rare.

Q : L'isolement était sans aucun doute insupportable par moment. Comment faisiez-vous pour surmonter le cafard qui devait vous accabler bien souvent?

R: Oui, c'est une sensa­tion étrange que d'être seul. Le jour encore, je faisais du maintenance qui m'occupait l'esprit. Mais le soir, quand j'avais à faire mon quart de quatre heures de suite, les idées les plus macabres me traversaient l'esprit. A tout moment, vous entendiez cette mer déchaînée qui avait causé la mort de tant de personnes.

Il est difficile d'expliquer ce qui fut alors mon état d'esprit. Tout changeait de perspective. Si je vous donne un exemple, vous me comprendrez mieux peut- être. L'argent! cet argent dont rêve tout le monde sur le main land, n'avait aucune valeur sur l'île Plate. Vous auriez eu une fortune à votre disposition que vous n'auriez su quoi en faire dans ce bled. Du reste, je ne prenais jamais ma paie, je donnais au patron du bateau mon reçu de salaire, une liste de provisions qu'il devait m'acheter sur le main land et le plus souvent je ne me souciais pas du change. C'est ce que fai­saient traditionnellement tous les phariers. Que faire de l'argent si vous ne pouvez pas le dépenser?

Ce sont les changements de ce genre qui, à la longue, crée une mentalité tout à fait spéciale chez les phariers de l'époque qui, comme moi, ont passé presque le tiers de leur vie dans de telles conditions.

Q: Mais vous deviez quand même avoir un moyen quelconque de vous changer les idées. Quels étaient vos passe-temps?

R: Je m'adonnais à la pêche et je faisais du footing. Marcher d'une extrémité de l'île à l'autre prenait environ une demi-heure. Je faisais trempette de temps en temps. Au début, du temps de Karlser (Karl Serret, le pharier) qui se prenait pour un grand magicien, on le regardait s'entraîner à l'hypnotisme en fixant le soleil de midi jusqu'à ce que les larmes lui viennent aux yeux. C'était comme cela qu'il s'entraînait.

Q: Vous vous êtes bien créé une famille pourtant. Comment un pharier qui passe son temps sur une île, peut-il rencontrer l'âme soeur?

R: Ce fut une brève rencontre sur le main land après avoir fait seulement un mois à l'île Plate. Deux mois plus tard, nous nous sommes mariés et ma femme est venue vivre avec moi à l'île Plate, emmenant avec elle sa mère.
Ile oubliée des dieux...

Q:Éprouvèrent-elles des difficultés à s'adapter à leur nouveau style de vie?

R: Non. Il est même intéressant de noter que ma femme préférait mieux res­ter sur l'île plutôt que de se rendre à Maurice au mo­ment des permissions car elle supportait mal la traver­sée qui pouvait durer jusqu'à cinq heures.
Q: La vie familiale a dû vous rendre le séjour à l'île Plate plus agréable. C'est probablement à ce moment que vous vous êtes fait à l'idée de devenir un jour le pharier de l'île Plate.

R: La vie devint, en effet, plus supportable mais vous m'auriez demandé à ce moment, si je comptais y passer le reste de ma vie, que je vous aurais répondu non. Je ne faisais que renvoyer inconsciemment l'échéance de mon départ. Il est vrai qu'au fil des mois, je me suis énormément attaché à cette île et à son phare. A la longue, je commençais à apprécier cette vie de merde.

Q: N'arrivait-il pas parfois que le pharier ait à choisir entre sa famille et son métier?

R: Oui, hélas ceci est trop vrai. Ces moments étaient des plus pénibles. Tout votre avenir dépendait de la décision prise. Il y avait en général deux facteurs déterminants. Si vous aviez des enfants, cela voulait généralement dire que vous étiez condamné à les voir loin de vous car il n'était pas souhaitable que des enfants vivent à l'île Plate. Vous pouvez deviner la détresse que nous causait l'éloignement de notre seul enfant. Nous prenions conscience que nous étions en train de rater quelque chose de très important et que nous étions condamnés à ne pas avoir une vie familiale normale.

Certaines femmes ne parvenaient pas à s'adapter à la vie sur l'île. D'autres refusaient au départ un tel mode de vie. Le pharier était obligé dans ces cas-là de vivre loin de sa famille et de ceux qui lui étaient chers. Il faut cependant prendre conscience que ces difficultés se rencontraient le plus souvent chez ceux qui s'étaient mariés avant de choisir le métier de pharier.

Q: Vous parliez de votre attachement au phare de l'île Plate, pouvez-vous nous en parler plus longuement?

R: J'ai passé plus de 20 ans à travailler avec ce vieux phare. J'ai, à la longue, développé à son égard un sentiment similaire à celui que nourrit le vieux capitaine pour son bateau. J'avais une grande confiance en lui. Nous autres phariers, nous étions conscients que la vie de plusieurs centaines de personnes était entre nos mains et que la moindre négligence pouvait leur être fatale.

Q: Arrivait-il parfois que le phare tombait en panne en pleine nuit?

R: Cela arrivait assez souvent. Nous nous efforcions alors de trouver le plus rapidement possible, la cause de la défaillance. Il fallait informer le bureau du port qui lançait alors un avertissement de navigation à tous les navires qui se trouvaient dans nos parages. Malgré cela, nous étions remplis d'un sentiment d'angoisse. A tout instant, nous pensions voir apparaître le bateau qui allait s'écraser sur nos récifs.
La Francoise, trait d'union entre Maurice et l'ile Plate.

Q: Parlez-nous de votre phare?

R: Le phare a beaucoup changé. Il est équipé aujourd'hui d'une ampoule de 500 bougies. Auparavant, sa seule source de lumière était une lampe à pétrole placée sur un disque au milieu des prismes et des lentilles de Fresnel. Le moteur qui faisait tourner le foyer était animé par un poids de 200 kg qu'il fallait remonter à la manivelle toutes les heures. Le poids prenait entre 50 minutes et 60 minutes pour atteindre la fin de sa trajectoire. Il déclenchait alors un signal d'alarme à l'intention du pharier de garde.

Q : Il y a beaucoup d'histoires sinistres associées à l'île Plate. Il y a, d'une part, les histoires des naufrages et d'autre part celles qui se sont passées sur l'île elle- même. Je pense en particulier à la mort de Sara Creed.

R: Oui, il existe sur l'île, une tombe où sont gravés les mots suivants: "Sacred to the memory of Sara Creed, late wife of Thomas Creed who departed this life at the age of 28 on the 28 February 1856. She left a bereaved husband and four young children." On dit qu'elle est morte de choléra car, à cette époque, l'île servait de station de quarantaine pour les travailleurs immigrés qui étaient atteints de choléra. D'autres racontent, par contre, que Sara avait appris que son mari la trompait avec la fille du gardien. Comme elle menaçait de dénoncer cette infidélité en haut lieu, son époux se débarrassa d'elle en la projetant du haut du balcon supérieur du phare.

J'ai voulu vérifier la véracité de ces différentes versions. J'ai consulté les archives mais je n'ai pas retracé la présence d'un pharier du nom de Thomas Creed. A un certain moment, Karlser et moi avions voulu fouiller la tombe pour voir s'il y avait vraiment un corps enseveli à cet endroit. Qui sait? C'est peut-être la cachette d'un trésor.

11 October 1978

L’artisanat d’un pays dépend de sa richesse culturelle

 INVITÉE par le club des jeunes fermiers dans le cadre de leur exposition artisanale, Karen Jo Nelson, représentante du Fund for Research and Investment for the Development of Africa (FRIDA) en Afrique australe, avec residence au Lesotho, a mis l'accent depuis son arrivée sur le travail artisanal activité relativement nouvelle de la section féminine des Young Farmers. Karen Jo Nelson est experte en marketing et possède une connaissance approfondie du potentiel artisanal de nombreux pays du Tiers-Monde et surtout de l'Afrique où elle travaille depuis un certain temps. Elle nous parle ici de la relation qui existe entre la culture d'un pays et son potentiel dans le domaine artisanal ainsi que du concept de développement FRIDA.

Entretien réalisé par 
Jean-Mée DESVEAUX
L’express du 11 octobre 1978

Q: Karen Jo Nelson, vous êtes la représentante du Fund for Research and Investment for the Development of Africa (FRIDA) en Afrique australe. Pouvez-vous nous parler des priorités de cette organisation?

R: Le but principal de FRIDA est de travailler dans les pays les plus pauvres d'Afrique tels le Lesotho, le Malawi, le Burundi, le Mali, le Niger et la Haute-Volta où le produit national brut est de l'ordre de 140 dollars par tête d'habitant. Ce sont des pays qui ont le moins de ressources naturelles et qui ont de surcroît, un potentiel très limité de développer celles qui sont en leur possession.
Notre organisation n'a que deux ans d'existence et les choses évoluent assez lentement et c'est pour cela que nous avons dû sélectionner les pays que j'ai mentionnés plus haut. Il est évident que nous comptons étendre nos activités à l'avenir en vue d'inclure d'autres pays dans le champ de nos activités.

Notre travail peut être schématiquement divisé en quatre activités principales :
(1) La mise sur pied des projets ainsi que les investissements y relatifs.
(2) L'opération d'un bureau d'étude.
(3) Le recrutement et la mise en place de l'organisation nécessaire aux projets d'aide aux pays du tiersmonde et
(4) L'organisation du service de marketing relatif au travail artisanal.

Dans ce domaine, nous fournissons l'expertise et les conseils nécessaires à l'écoulement des produits
sur le marché international. Nos experts effectuent des visites fréquentes dans les pays où nous avons des projets déjà établis en vue de s'assurer que ces produits sont compatibles à la demande sur le marché international aussi bien du point de vue de la qualité que de celui du dessin.


L'artisanat mauricien s'apparente très peu au domaine du rituel.
Q: Il y a plusieurs façons de concevoir le développement. On a trop souvent tendance à associer celui du tiers-monde à l'importation d'une technologie occidentale, qui risque dans bien des cas d'oblitérer la culture, les valeurs et les moeurs des pays en question. Quelle est l'attitude de FRIDA vis-à-vis du développement de l'Afrique?


R: FRIDA est très conscient de ce problème. Du reste, le président-fondateur de l'organisation était lui-même à la tête de la division africaine de la Banque Mondiale et c'est parce qu'il avait ressenti le besoin d'une organisation, qui serait plus apte à servir et à travailler avec la population rurale des pays en cause, qu'il conçut l'idée de mettre FRIDA sur pied. Si vous voulez, c'est une alternative aux organisations du genre ONU ou la Banque Mondiale.

Dans ses projets de développement, FRIDA vise à promouvoir l'établissement de certaines industries qui nécessitent une plus grande main-d'oeuvre que des machines. Nous essayons aussi de ne pas être trop dépendants des pays étrangers en ce qui concerne nos machines. Nous sommes en faveur d'une technologie intermédiaire qui offrirait des alternatives à l'importation en masse du matériel industriel — nous préférons utiliser une simple machine de fabrication locale.

Nous sommes aussi très concernés par le facteur écologique attaché au développement. Nos projets doivent satisfaire certains critères établis avant d'être acceptés. Et là je dois dire que l'aide apportée par M. Jacques Vaurehex, qui est un écologiste africain très connu et qui a entrepris des recherches très poussées sur les besoins de développement des pays africains, est très appréciée. Un schéma a été établi qui indique la priorité et la viabilité d'une gamme de produits relative aux besoins de développement de chacun des pays concernés.

Les critères sont:
1. la demande des produits sur le marché international.
2. le taux de main-d'œuvre que la production de l'article nécessitera — plus ce taux est élevé et plus le produit est acceptable.
3. la disponibilité des matières premières sur place
4. les probabilités d'adaptation physique et social du produit dans le pays en question. Plutôt que de penser d'abord au produit et de chercher ensuite le pays qui pourrait le produire, nous considérons d'abord le pays et ses besoins de développement. Nous sommes aussi très sensibles au plan de développement économique du gouvernement concerné.

Q : Il est cependant connu que le gouvernement des pays en voie de développement sont peu enclins à prendre en ligne de compte des considérations qui relèvent du domaine de l'écologie. Le développement devient très souvent ''at all cost''. Cela ne pose-t-il pas de problèmes pour une organisation qui est ''ecological minded'' ?

R: Le problème dont vous parlez n'est pas réellement une entrave pour nous car nous travaillons surtout dans le domaine des petites industries et des agro-industries. L'accent est mis sur l'artisanat de sorte que la valeur ethnique et culturelle du produit sont mieux soulignées. Dans ce domaine, l'important est de refléter la culture et l'environnement de l'artisan et ceci est très important dans la promotion des cultures.

L'artisanant sert à promouvoir la culture du pays.
Q: Il est cependant probable que les considérations esthétiques et ethniques ne sont pas les seules qui retiennent votre attention.

R: Bien sûr, car le but essentiel est d'aider les gens à accroître leurs revenus. Donc, si un produit, tout en n'étant pas un reflet de la culture du pays,est quand même bien prisé sur le marché international, nous tâchons d'encourager sa production. Il est quand même intéressant de noter que c'est généralement la situation inverse qui se produit. Au  Lésotho, où je travaille, par exemple, on avait commencé, avant mon arrivée, de faire des tapisseries à base de mohair avec des dessins européens. Cela n'avait aucun succès sur le marché et, de plus, les artisans ne prenaient aucun plaisir à faire des dessins qui leur étaient absolument étrangers. Nous avons maintenant commencé à tisser des motifs représentant leurs styles de vie et les villages du pays. Le succès a été immédiat au niveau du marché et le plaisir des artisans en a été accru. Ils en sont maintenant très fiers.

Q: Vous êtes vous-même une spécialiste en marketing, vous avez une connaissance très étendue du travail artisanal des pays du tiersmonde et vous êtes chez nous depuis une semaine. Est-il possible pour vous à ce stade de comparer ce que vous avez vu ici dans le domaine de l'artisanat à ce qui se fait ailleurs?

R: Il est très difficile d'établir une comparaison car je n'ai pas vu suffisamment de projets de ce genre chez vous. Ma réponse sera donc au niveau de l'impression. Ce qui m'a surtout étonnée c'est de voir si peu de travail artisanal d'inspiration rituelle, je m'attendais à voir plus d'influence africaine à Maurice mais cela montre seulement mon ignorance à l'égard de votre pays. Maurice fait partie de l'Afrique et pourtant l'influence d'autres cultures semble être plus importante chez vous. Il est aussi remarquable qu'il y a un certain vide au niveau du travail artisanal à comparer à ce qui existe dans ce sens en Afrique. Il me semble que vous importez énormément de vos objets artisanaux. Je dois cependant ajouter que les items, que j'ai pu voir montrent clairement que le potentiel nécessaire existe ici.

Le brassage de cultures peut produire un artisanat avec un intérêt ethnique.
Q: Comme vous avez bien fait ressortir, l'artisanat est souvent dépendant de la richesse culturelle d'un pays. Est-ce à dire que les pays relativement jeunes tel Maurice, ont un désavantage initial à cet égard?

R: Il est vrai que le travail artisanal en Afrique tire sa source d'inspiration des rites africains. D'autre part, les objets les plus appréciés sont ceux qui ont été des instruments d'usage courant dans la culture en cause. Il n'existe pas en Afrique le concept de l'art pour l'art.

Mais cela ne veut pas dire qu'un pays qui possède une culture relativement nouvelle ou qui possède, comme c'est le cas chez vous, un brassage de cultures ne peut produire un objet qui présente un intérêt ethnique. Le domaine rituel et celui d'ethnique sont deux choses différentes et si vous n'avez pas le premier, vous avez certainement le second. Du reste, soit dit en passant, les rituels disparaissent graduellement du continent africain.

Q: Depuis votre arrivée, vous avez beaucoup travaillé avec la section féminine des jeunes fermiers. Pouvez-vous nous dire vos impressions sur ce nouveau groupe?

R: Elles ne sont qu'à leurs débuts mais il est certain qu'elles ont un avenir très prometteur. Ce n'est que récemment que ces filles ont commencé à se lancer dans le travail artisanal mais déjà, leurs enthousiasme et leur soif de se renseigner dans ce domaine est de très bon augure. La qualité des produits fabriqués est très bonne et les dessins sont très originaux. Il est évident qu'elles ne peuvent pas tout de suite songer à l'exportation, mais le potentiel est certainement présent pour envisager une telle possibilité à l'avenir.