JM et les chefs coutumiers de la République démocratique du Congo

10 October 1978

Les compagnies d'assurances confrontées aux besoins de l'île Maurice d'aujourd'hui


QUESTIONS à Guy Lagesse, président de l'IACM

 Le Insurance Advisory Council of Mauritius (IACM) qui regroupe les quelque 20 compagnies d'assurance du pays, s'est restructuré ces derniers six mois en différentes sous-commissions permanentes, afin d'analyser les problèmes qui affectent le monde de l'assurance.
Il va de soi que le renouveau des idées qui en découlera et la prise de conscience par tous les assureurs, des problèmes qu'ils doivent affronter aujourd'hui, est conçu comme étant l'approche idéale pour solutionner certaines de ces difficultés.
C'est dans cet esprit que le Council tiendra, les 8 et 9 novembre, son premier séminaire. A l'occasion de cette restructuration, l'express, tirant à profit le temps que les compagnies d'assurance ont eu pour analyser l'ampleur et les conséquences possibles des critiques du ministre des Finances, lors du discours du budget, interroge aujourd'hui M. Guy Lagesse, président de l’IACM.

Propos recueillis par Jean-Mée DESVEAUX
l'express du 10/10/1978

 Q: Il y a eu un changement très net dans l'activité des assurances durant la dernière décennie. Elles veulent s'étendre au-delà des confins du domaine de l'assurance proprement dit. Parlez-nous de la signification de ce changement de perspective.

R: Vous faites référence ici aux investissements effectués par les compagnies d'assurances dans des secteurs qui ne relèvent pas de l'assurance elle-même. Ceci est une chose tout à fait normale et c'est une pratique qui n'est pas propre aux compagnies d'assurances; c'est ce que font toutes les compagnies. Il faut savoir diversifier ses investissements afin d'obtenir une certaine balance. On ne doit pas mettre tous ses oeufs dans le même panier. Il est évident que ces investissements se font après que les réserves exigées par l'assurance elle-même aient été effectuées. Toute compagnie d'assurance possède des réserves et, à plus forte raison, celles qui offrent des assurances-vie. Ceux qui gèrent ces fonds, ont le devoir de protéger leur client en investissant à bon escient dans les secteurs public ou privé ou encore en aidant des particuliers à construire leur maison.
En ce qui concerne le facteur changement, il est un fait que les compagnies ont beaucoup évolué depuis l'indépendance. Nous avons maintenant dépassé le stade où il ne s'agissait que d'offrir des assurances "conventionnelles" du genre protection contre le feu, les cyclones et les accidents de travail. Celles-là sont évidemment très nécessaires, mais nous évoluons vers des assurances plus techniques comme celles qui protègent l'assuré contre les pertes de revenus qui proviendraient par exemple d'une défaillance d'une machine industrielle. Dans ce même ordre d'idées, il y a aussi les assurances offertes aux membres des professions libérales contre les fautes professionnelles.
Il y a, d'autre part, les besoins créés par l'ouverture de la zone franche. Nous  devons maintenant travailler avec des industriels étrangers qui sont habitués à des compagnies d'assurances européennes fournissant un éventail de services diversifiés et sophistiqués. Ces personnes s'attendent à un niveau de traitement très élevé de notre part ainsi qu'à un service conseil très développé.

Q: Qu'entendez-vous par un service-conseil?

R: Les assureurs mauriciens n'ont pas été de très bons conseillers dans le passé. Ils se contentaient de procurer un contrat d'assurance là où le client voulait être assuré sans lui expliquer les ramifications possibles des problèmes que pouvait rencontrer ce client. Nous essayons de plus en plus de mettre le client au courant des assurances qui peuvent couvrir ces contingences afin de pouvoir choisir ce qui convient le mieux, en connaissance de cause.

Q: Revenons sur le premier point que nous avons abordé ensemble, c'est-à-dire la diversification de vos activités. Cela vous a valu des critiques du ministre des Finances qui, lors du discours du budget, avait même remarqué que cette évolution amenait certaines compagnies à perdre leur identité d'assureur, au détriment des assurés. Qu'en pensez-vous?

R : Cette critique n'est pas justifiée, pour les raisons que j'ai mentionnées plus haut. Les "few insurance compagnies", que le ministre mentionne, sont celles qui ont  accumulé plus de revenus provenant des investissements qu'il n'était nécessaire pour faire face, à court terme, à leurs engagements. Elles ont investi sainement ce surplus en vue de maximiser les revenus provenant de ces investissements. N'oubliez pas que beaucoup des contrats d'assurances-vie sont souscrits "with profits" et c'est cette maximisation des fonds qui permet aux compagnies d'assurances de payer un maximum de bonus à ses assurés.


Q : Référence a aussi été faite à un manque de coopération de la part des compagnies d'assurances dans le développement général du pays. On vous a reproché de ne pas investir suffisamment dans les government securities et d'investir plutôt dans les secteurs non productifs à des fins de spéculation. Qu'avez-vous à répondre à cela?

R: Il n'est pas juste de dire que les investissements des compagnies d'assurances sont improductifs et spéculatifs. Il y a peut-être une certaine proportion des investissements qui, sans être tout à fait spéculatifs, ne sont pas vraiment productifs. Quant au désir qu'aurait le ministre des Finances pour que plus d'investissements soient dirigés vers les government securities, c'est un point auquel le Insurance Advisory Council a donné toute sa considération. Nous acceptons le fait que nous devrions investir une plus grande proportion de nos réserves dans ce domaine. Du reste, cet effort est déjà en cours et nous espérons pouvoir donner au ministre, d'ici le 8 novembre, date à laquelle nous devons tenir le premier séminaire des assureurs, des nouvelles satisfaisantes à cet effet.

Q: Vous parliez tout à l'heure des investissements qui ne sont pas "tout-à-fait spéculatifs". Que comprenez-vous par cela?

R: Un investissement spéculatif est un peu comme jouer à la loterie, aux courses et au casino. Il est évident qu'aucune compagnie d'assurance qui se respecte, ne songerait à s'engager dans de telles activités. Je pense que le ministre avait en tête, en faisant cette déclaration, les investissements dans l'achat de terrains et de real estate. Or, cela n'est pas tout à fait spéculatif, car quand une compagnie d'assurance investit dans le real estate, il le fait avec beaucoup de discernement et aussi dans le but de promouvoir au développement  résidentiel qui contribue au bien-être du pays. Il en va de même pour les projets de morcellement où les compagnies espèrent trouver un gain au moment de la revente.

Q: Cette réaction du gouvernement a dû causer un certain choc dans le milieu des assureurs. Pensez-vous qu'une telle ingérence soit déplacée?

R: Quand la critique du gouvernement est justifiée, elle est tout à fait normale. Par exemple, comme je l'ai dit plus haut, je considère justifié l'appel du ministre des Finances pour qu'il y ait des investissements dans les government securities. Je pense même que sous le régime le plus libéral possible, il est normal que le gouvernement d'un pays veuille suivre de près l'évolution d'un secteur aussi important que celui dont nous parlons. Le gouvernement doit être parfaitement satisfait que les assureurs ont les moyens et les structures requis pour pouvoir dédommager n'importe quelle réclamation qui leur serait faite. Et dans ce contexte, les mesures qui existent ne sont pas adéquates. C'est là que notre association qui a été restructurée tout dernièrement et qui forme à ce jour une excellente équipe, pourrait suggérer les mesures nécessaires au gouvernement ainsi que l'aider à les mettre en place.

Q: Et quelles sont ces mesures?

R: La loi actuelle permet à n'importe qui de former une compagnie d'assurance après avoir payé une caution de Rs 500 000 au gouvernement. Vous avouerez que cette somme est dérisoire. Remarquez que je ne suggère pas que cette caution soit augmentée car quel que soit le montant de cette caution, elle ne pourra jamais être une garantie suffisante à couvrir toutes les contingences qui peuvent survenir dans ce domaine. Ce qui compte ici est le programme de réassurance de la compagnie qui démarre. Tout  assureur, même les plus gros, ont besoin de réassurance, c'est-à-dire, qu'ils doivent répartir les risques qu'ils ont acceptés de couvrir chez d’autres assureurs que nous appelons donc des réassureurs. Plus la compagnie est petite, plus il devient vital qu'elle soit convenablement réassurée car, sans cela, elle ferait bien vite banque­route.
Imaginez qu'il y ait dans un hôtel de l’île, 20 personnalités étrangères de haute importance et qu’un accident grave survienne à la suite d'un incendie dont la responsabilité incomberait entièrement à l'hôtelier. Supposons que ce dernier soit assuré en ce qu'il s'agit de sa responsabilité civile envers des tiers et que la réclamation totale atteigne Rs 100 millions, ce qui est encore un chiffre conservateur sur le plan international. Il est évident qu'aucune compagnie locale ne pourrait payer une telle somme sans l'aide de ses réassureurs. Ce n’est donc pas la caution actuelle, ni même l'augmentation de cette caution dans une grande proportion, qui pourrait venir en aide aux compagnies qui se trouveraient dans une telle situation. D'où la nécessité pour le gouvernement de s'assurer que toute compagnie qui démarre, ait un programme adéquat de réassurance.
La législation actuelle ne prévoit pas ceci mais elle prévoit que le Registrar of Insurance vérifie, tous les ans, les comptes des compagnies d'assurances pour contrôler l'équilibre entre leur actif et leur passif. Si ceci est adéquat pour les compagnies déjà opérationnelles, il ne l'est pour les nouvelles compagnies car le Registrar devra attendre un an d'exploitation avant d'exercer le contrôle voulu.

Imaginez qu'il y ait un hôtel de l'île, 20 personnalités étrangères de haute importance et que survienne un accident grave...

Q: Nous nous sommes jusqu'ici cantonnés au rôle de l'assureur en tant qu'investisseur de ses fonds. Voyons maintenant son rôle en tant qu'assureur vis-à-vis de la communauté. Certains sont convaincus que, dans l'éventualité d'un sinistre, l'assurance n'a d'autres soucis que de trouver les moyens de payer le moins. Qu'en pensez-vous ?

R: Je ne pense pas ce jugement soit fondé, et s'il l'était, je m'empresse de dire qu'il ne devrait pas être ainsi.
L'assureur, plus que n'importe qui, peut-être, doit avoir un code de conduite irréprochable. Il perçoit une prime d'assurance pour couvrir des risques qui pourraient ou pourraient ne pas arriver. Mais si ces risques arrivaient, il se doit de payer avec justice ce qui est dû.
Il est malheureusement courant de voir un Iitige survenir entre l'assureur et  l'assuré en cas de sinistre, parce que ce dernier n’est pas au courant de telle ou telle exclusion de son contrat.
Là encore, le code éthique de l'assureur doit tenir compte du fait qu'il lui appartient d'expliquer à l'assuré ce qui est couvert et ce qui ne l'est pas lors de la signature d'un contrat.

Q: Vous faites allusion au "small print", n'est-ce pas?

R: Oui, je me réfère à ce qu'on appelle souvent le small print. C'est la maladie de tous les contrats et pas seulement ceux des assuran­ces. Avez-vous déjà essayé de lire un connaissement maritime? Ou quand vous voyagez en avion, savez- vous dans quelles conditions vous le faites? C'est pourtant écrit à l'arrière de votre billet d'avion. On ne peut pas éviter le small print, car il y a beaucoup de conditions dans n'importe quel contrat et si ces conditions devaient être en bigger print, le document prendrait des dimensions embarrassantes.
Il est clair que l'assureur ne peut pas tout couvrir. Sans conditions, il couvrirait jusqu'à la malhonnêteté. Mais il n'est pas moins vrai de dire que certains de ces small print contiennent des conditions et des exclusions très importantes et que l'assuré doit être prévenu des implications qui en découlent. D’ailleurs, la tendance parmi les compagnies qui évoluent, est de faire ressortir, en caractères plus gras, les conditions et les exclusions importantes et de les expliquer avant la signature du contrat.
Avant de conclure sur ce point, je voudrais répondre à la question que vous m'avez posée plus haut relativement au rôle de l'assureur dans la société. Il a un rôle primordial sur le plan national: celui de protéger la communauté contre les risques de la vie de tous les jours, de prendre, à sa charge, le fardeau de ces risques. C'est, du reste, pour ces raisons, qu'il se doit d'être juste et équitable.

Q: Le domaine de l'assurance est très vaste et nous ne pouvons toucher à tous les secteurs concernés. Mais dans l'esprit de beaucoup de Mauriciens, le mot assurance veut surtout dire assurance automobile. Ceux-là se plaignent souvent des primes qu'ils considèrent très élevées. Pourrait-on dire que c'est là une des sources principales de vos revenus?

R : Hélas, trois fois hélas, nous aurions bien voulu qu'il en soit ainsi. Traditionnellement, l'assurance automobile est la bête noire des assureurs. Il est très difficile de joindre les deux bouts dans ce domaine. Les réclamations sont nombreuses et souvent importantes. Plusieurs facteurs contribuent à cette situation et je vais essayer d'énumérer quelques-uns au hasard:
1.L'irresponsabilité et le manque de formation des conducteurs qui ne sont du reste pas suffisamment pénalisés;
2.Le caractère défectueux de notre réseau routier ainsi que la mauvaise signalisation qui prédispose aux accidents;
3.L'inflation qui augmente le coût des réparations et des pièces de rechange
4.La tendance durant la dernière décennie à la hausse des compensations pour les dommages corporels subis par les tiers.
Devant une telle situation, comment peut-on ne pas augmenter les primes en conséquence car, en ce moment même, les primes perçues n'arrivent pas à couvrir les sinistres en ce domaine.

La bête noire des assureurs.

Q : M. Guy Lagesse, il y a eu plusieurs rumeurs de nationalisation des compagnies d'assurances. Pourriez- vous nous parler de l'attitude des assureurs dans ce domaine?

R: Le sujet est complexe et de très grande importance, mais comme notre association n'a encore aucune vue d'ensemble sur la question, permettez-moi de vous répondre en mon nom personnel.
Sous le régime actuel, l'Etat est déjà "actionnaire" de chaque compagnie d'assurance, à raison de 50% pour les compagnies publics, et de 60% pour les compagnies privées. C'est-à-dire que les profits non distribués des compagnies d'assurances, sont sujets à l'income tax, à raison de ces pourcentages.
Quant aux profits distribués aux actionnaires, ils font partie de la totalité de leurs revenus pour les besoins de l'income tax et ils sont donc également assujettis, dans certains cas, jusqu'à concurrence de 75%. C'est une notion qu'il ne faut surtout pas perdre de vue. On pourrait arguer que, tout en étant actionnaire de cette façon, l'Etat ne peut diriger effectivement la marche des entreprises des assurances, mais elle peut le faire en prenant les mesures de contrôle dont je parlais plus haut. Ceci fait, il ne devrait y avoir aucune autre ingérence de l'Etat. Je suis un partisan de la libre entreprise qui permet à tout un chacun, de toujours mieux faire au sein d'une juste et saine compétition. Je ne vois vraiment pas comment une étatisation ou une nationalisation des compagnies d'assurances pourrait améliorer le développement du pays et mieux servir les intérêts de la communauté.

07 October 1978

Le monde ouvrier : Eclatement de la famille sous les pressions du changement

''IL faut aider le monde à vivre. Il faut faire vivre le monde et il faut vivre avec le monde. Pour cela, on doit savoir écouter et dialoguer sans réserves". C'est ce que déclare à L'EXPRESS Edmée Lavigilante, qui a célébré cette année le 25e anniversaire de son entrée au service des autres. Edmée Lavigilante, qui est Zone Supervisor du district nord de l'Action Familiale et se trouve donc responsable d'une soixantaine de "coins" et de plusieurs centaines de familles, se plaît à souligner que ses théories ne sortent pas des livres mais découlent de l'expérience vécue auprès des autres.

Dans l'interview qui suit, Edmée Lavigilante nous parle de la femme dans le milieu ouvrier. Elle estime qu'il n'y a pas l'ombre d'un doute d'un relâchement moral dû à une évolution trop rapide à tous les niveaux de la société mauricienne. Ses vues quant au choc industriel sur les filles de la classe ouvrière et sur la métamorphose des employées de maison en ouvrières présentent un angle nouveau qui ne sera sans doute pas unanimement partagé.

Voici l'opinion d'Edmée Lavigilante qui, malgré l'intérêt qu'elle porte aux femmes, se refuse d'être taxée de "féministe", car, pour elle, "il n'est pas question de se battre pour obtenir de meilleures conditions pour les femmes; la condition de la femme s'améliorera avec le progrès de la race humaine dans son ensemble".


Propos recueillis par
Jean-Mée DESVEAUX

L’express du 7 octobre 1978


Q: Cela fait plus de trente ans que vous travaillez au mieux-être des familles ouvrières mauriciennes. Pouvez-vous nous parler de ce que vous considérez comme étant le plus important problème commun à ces familles?

R: Selon moi, le plus grand problème, hormis celui de la pauvreté, c'est l'assujettissement de la femme de ménage par son mari ou sa belle-mère. Il y a encore un très grand nombre de foyers qui vivent selon une mentalité dépassée. Sur trente femmes que je rencontre dans une réunion, il se trouve une bonne moitié qui n'a pas encore touché à l'argent du budget familial. Elles sont entièrement à la merci de leurs maris quant à l'organisation financière de leur foyer. Ce problème prend souvent des proportions inimaginables. Je pense à la femme qui me disait que c'est son mari qui se chargeait de lui acheter ses souliers, sans qu'elle soit présente au moment de l'achat. Le mari lui prend ses mesures au moyen d'un fil et retourne, en général, avec une paire de chaussures qui, bien qu'étant à sa pointure, n'est pas à son goût. Il y a aussi cette autre femme qui me racontait qu'elle ne sortait jamais de chez elle, même pas pour aller à la boutique, si elle n'est pas accompagnée de son mari. Là encore, c'est le mari qui fait le marché et tout ce qui s'ensuit.

Q: Quelle est, d'après vous, la cause d'une telle aberration?

R : C'est la suite logique de l'éducation que ces femmes ont reçue quand elles étaient chez leurs parents. Il est un fait que certaines filles ne "peuvent" pas aller à la boutique après leurs 14 ans. Comment pourraient-elles s'occuper convenablement, plus tard, de leurs foyers quand elles devront assumer leur rôle de mère de famille? Les maris ne sont pas fautifs; ils sont confrontés à un fait accompli. Je suis toujours inquiète quand je rencontre ce genre de personnes et je fais de mon mieux pour leur inculquer certaines notions élémentaires d'économie et d'organisation du budget familial.

Q: C'est un travail très délicat. Votre action n'est-elle pas interprétée comme une ingérence par le mari? N'est-il pas trop tard de toute façon pour changer les choses à ce stade?

R: Il n'est jamais trop tard. La plupart des femmes elles-mêmes me demandent souvent de parler à leurs maris, prétextant qu'ils prêteront plus d'attention à ce que je dis et c'est vrai. Contrairement aux femmes, qui parlent en tant qu'épouses, je m'adresse à eux comme une grande soeur et comme une conseillère et ils m'écoutent. Il y a, bien sûr, une façon de parler aux hommes. Il est étonnant de les entendre dire, souvent, qu'ils ne sont pas au courant des problèmes de leurs épouses. Tout cela provient d'un manque de dialogue au sein de la famille. C'est pour cela, d'ailleurs, qu'un des buts principaux de mon action est de créer des conditions propices à cet échange.
C'est le mari qui fait le marché.

Q: On pourrait penser, a priori, que l'établissement du dialogue dans un milieu ouvrier n'est pas chose commode. A quel point vos efforts en ce sens sont-ils récompensés?

R: Il est vrai que le concept du dialogue est plus difficilement mis en pratique dans ce milieu. Ce n'est certainement pas impossible. Du moment qu'on a éveillé les consciences à la réalité des choses, cela va tout seul. Nous avons, du reste, un "feedback" très encourageant dans ce sens.

Q: Vous avez, toutes ces années, concentré vos efforts sur le noyau familial; pensez-vous qu'il y ait eu une évolution marquée à ce niveau?

R: L'évolution de notre société, à tous les niveaux, a été trop rapide et cela a certainement eu des répercussions néfastes sur l'organisation de la famille. Le résultat est que certaines familles vivent en marge de leur temps, tandis que d'autres s'adaptent tant bien que mal à leur environnement et certaines plus mal que bien. Il est vrai qu'on doit marcher avec son temps, mais cela devrait être pour le meilleur et non pour le pire. Anciennement, les parents étaient plus proches de leurs enfants. Ceux-ci rentraient tous à la même heure et une vie de famille était possible. Maintenant, nous allons vers une désagrégation de cette unité. Chacun rentre à l'heure qu'il veut, fait ce qu'il veut et relègue la famille au dernier plan. Prenez, par exemple, les effets du problème du transport en commun sur la famille. Les jeunes filles doivent attendre l'autobus pendant une heure le matin et le soir. Les parents ne s'inquiètent plus de leur retard et le transport devient le prétexte classique, utilisé à tous propos. C'est une facilité pour le mauvais chemin.

Q: Vous vous référez à la possibilité de dévergondage chez les jeunes filles?

R: Je ne sais pas si ce problème est courant, mais il y a beaucoup de jeunes filles qui, après avoir fait une bêtise de ce genre, viennent me voir pour être envoyées à un foyer de jeunes filles, car elles n'ont pas le courage de vivre au sein de leur famille. Il est clair, pour moi, que ce n'est pas une question de manque d'argent; les filles ont maintenant plus de moyens qu'elles n'en avaient avant la zone franche. Le vrai problème découle d'un manque de confiance à l'égard des parents. On se confie à un étranger qui abuse de votre bonne foi et c'est le début de la chute.

Q: Que faites-vous quand ces jeunes filles se confient à vous et sollicitent votre aide?

R: Je refuse généralement de les référer à des religieuses comme elles le désirent. Mon premier conseil est d'aller discuter avec leurs parents et, quand c'est nécessaire, je les y accompagne. Je dois dire que beaucoup de ces filles se sentent trop fautives pour consentir à voir leurs parents dans ces cas dramatiques.

Q: Pouvez-vous nous parler de la réaction des parents dans ces cas-là?

R : Je ne veux pas généraliser, mais je peux vous citer un cas frappant. Je rencontre une fille dans une situation très pénible à sept heures du soir. Elle avait quitté la maison de ses parents depuis trois jours et ne savait où aller. Je lui offre donc l'hospitalité pour la nuit. Le lendemain matin, je l'accompagne chez ses parents, qui fondent en larmes de l'avoir retrouvée. Ces parents avaient compris que ç'aurait été catastrophique d'adopter une attitude intransigeante dans une telle situation. Ils ont fait preuve de compréhension et le père m'a même donné l'assurance que tout se passerait comme avant dans leurs relations avec leur enfant.

Q : Et quelle est votre réaction personnelle devant ces phénomènes sociaux?

R : Cela me trouble profondément et je me demande, à chaque fois, pourquoi il n'existe pas une organisation qui puisse prendre ce genre de responsabilités en main. Il serait nécessaire de créer des écoles d'encadrement et de formation qui compenseraient les lacunes de l'éducation que ces enfants ont reçue au sein de leurs familles. Ce programme devrait, bien sûr, être entrepris au niveau national. Je pense aussi que si chaque adulte prenait conscience de son rôle et de la responsabilité de tout un chacun dans ce domaine, ce serait un grand pas vers la solution de cette plaie.

Q:Nous avons, tout à l'heure, parlé de l'éclatement du milieu familial comme étant la conséquence d'une évolution trop subite. Pensez-vous que l'on puisse associer cette évolution accélérée à un déclin de la moralité? Peut-il y avoir une relation entre ce déclin, au niveau des femmes de la classe ouvrière, et l'explosion industrielle par exemple?

R: En ce qu'il s'agit des filles dont j'ai parlé, il ne peut y avoir le moindre doute que cette relation existe. Si on analyse le changement, qui s'est opéré du jour au lendemain dans l'environnement de ces filles, on comprendra pourquoi cette relation est inévitable dans la situation actuelle. La plupart de ces filles étaient des employées de maison qui, de ce fait, étaient encadrées par leurs patronnes à qui elles pouvaient généralement se confier et de qui elles pouvaient recevoir des conseils moraux. Il y avait donc la possibilité d'un échange dans ce contexte. Que voyons-nous aujourd'hui que ces filles travaillent à l'usine? Le vide le plus complet en ce qui concerne les moeurs et la moralité. 
 
Créer des écoles d'encadrement et de formation.

Q : Est-ce réaliste de demander aux employeurs de veiller à la moralité de leurs employées. Comment pourraient-ils le faire sans se mêler de leurs vies privées?

R : Il n'est pas nécessaire de se mêler de la vie privée des ouvrières, mais je crois que les employeurs devraient aussi se préoccuper de la dignité de leur personnel. Ils se doivent d'exiger une certaine discipline au sein de leur entreprise et elle doit servir d'exemple aux filles en dehors de leur travail. Si ces patrons ne se sentent pas qualifiés pour accomplir cette tâche, ils peuvent toujours faire appel à des gens qualifiés. Je ne jette pas la pierre à la zone franche, car elle offre des débouchés aux jeunes filles de la classe laborieuse, mais tout cela s'est passé trop vite. Il n'y a pas eu de préparation. Et le mauvais pli a été pris. Il n'y a plus de politesse; l'arrogance de comportement a pris racine.

Q: Je devine chez vous une certaine nostalgie du temps où les filles pauvres n'avaient d'autre alternative que d'être employées de maison. Est-ce que cette impression est fondée?

R: Oui, personnellement, je le regrette. J'étais employée de maison, moi aussi. Je ne regrette pas l'expérience enrichissante que j'ai faite dans un autre domaine depuis, mais quand je vois les ouvrières de la zone franche, et j'en vois beaucoup, je ne peux m'empêcher d'être chagrine pour elles. Je ne voudrais pas être à leur place.

Q: Bien que vous travailliez à l'amélioration du sort de la femme par votre travail social, vous ne semblez pas être une "féministe". Que pensez-vous de la libération de la femme?

R: Je ne suis pas en faveur de ces mouvements qui ne veulent pas reconnaître la différence essentielle existant entre les deux sexes. De mon point de vue, il n'est pas question de se battre pour de meilleures conditions de vie pour les femmes. La condition de la femme s'améliorera avec l'évolution et le progrès de la race humaine dans son ensemble.

De toute façon, je n'aime pas être embrigadée dans un parti quelconque. Ce qui prime pour moi, c'est le travail social, un point c'est tout. Il ne faut pas aller trop vite. Il y a une mentalité qui est ancrée dans l'esprit des Mauriciens et il est dangereux de ne pas en tenir compte car cela finira par créer un malaise social. Ce n'est pas avec des phrases grandiloquentes que l'on gagne la confiance des gens, mais avec de la douceur, de la compréhension et de la sympathie.

Q: Votre vie est axée sur le service des autres et vous y consacrez toute votre énergie, tout votre temps. Qu'est-ce donc qui motive une personne comme vous?

R: C'est finalement dans l'âme d'une personne que l'on trouve réponse à ce genre de question. En ce qui me concerne, j'avais ce désir de servir mon prochain depuis le temps où j'étais encore à l'école. J'ai grandi avec. Il s'y trouve aussi un élément de satisfaction, de plaisir presque: c'est peut être une vraie joie de faire quelque chose pour les autres.

Q: Peut-on parler de la diminution du sens du volontariat?

R: Une considération majeure est l'aspect matériel. Il y a d'une part ceux pour qui seul l'argent compte, mais il y a aussi le fait que la vie est chère et qu'il faut bien vivre. Comment réclamer du travail volontaire? Mais également, il y a le fait que les gens ne sont pas conscientisés. Ils ne savent pas ce qu'ils perdent.

06 October 1978

Au royaume des joueurs où l’argent n’a plus de valeur

Sir Veerasmy Ringadoo donnant le coup d'envoi au nouveau casino du Meridien au Morne.
Sir Veerasamy Ringadoo, ministre des Finances, déclarait le 19 juillet lors de l'inauguration du nouveau casino du "Méridien", au Morne, qu'il ne voulait pas d'une île Maurice triste. Le ministre se vit, à cette occasion, dans une situation embarrassante, car il lui fallait, tout en n'encourageant pas le jeu trop ouvertement, stimuler quand même un certain intérêt dans cette entreprise de jeu où le gouvernement est partenaire et d'où il entend, bien sûr, tirer des bénéfices considérables. 

Il est cependant notoire que les Mauriciens n'ont pas attendu d'encouragement voilé pour s'adonner au jeu. Il n'y a pas de casino; que le tapis vert des cercles; sur les chantiers, dans les cantines, sous les arbres à palabres des villages, aux coins des boutiques, à l'hôpital comme dans les postes de police, on joue aux cartes. Pour de l'argent, le plus souvent. Mais il est trop facile de jeter aux joueurs la pierre. On soupçonne qu'il y a, dans le recours au jeu, comme une condamnation de la qualité de la vie, de l'organisation des loisirs en tout cas. Dans bien des cas, comment passerait-on le temps si l'on ne jouait pas? Mais peut-être serait-il bon de laisser des joueurs de cartes eux-mêmes nous en parler.

Entretien réalisé par
Jean-Mée DESVEAUX
L’express du 6 octobre 1978


Q : Vous vous rencontrez ici, régulièrement, dans le seul but de jouer aux cartes pour de l'argent. Pensez-vous vous enrichir par ce moyen ou bien avez-vous d'autres raisons pour vous terrer ainsi?

Alwyn: Il y a deux catégories de joueurs; ceux qui ont de l'argent et pour qui les moyens ne sont jamais ou rarement une considération importante. Ceux-là jouent sans compter. Et il y a ensuite ceux qui, comme nous, jouent pour passer le temps.

Cadan: Pou moi, mo vinne ici pou ène distraction entre camarades. Ça casse qui nous joué la nek ène prétexte pou passe lé temps. Nous pas accepté dimoune dehors parski so casse pas intéresse nous et pas conne so caractère - Ici tout camarades.

Q: Cette prétendue camaraderie n'est-elle pas, en fait, un prétexte pour masquer l'appât du gain?

Lélio: Chacun possède son opinion sur ce qu'il fait; les autres parlent de camaraderie, mais pour moi péna camarade la dans. Sakèn rode so la vie; dans l'argent frère manze frère. En dehors, quand fini zoué nous va camarade, mais dans zoué si n 'importe qui saye faire malhonete li pou gagne so batte.

Q: Si vous aviez d'autres moyens de vous distraire auriez-vous, quand même, employé votre temps de la même façon?

Lélio : Pourquoi nous venons ici? C'est bien simple. Nous n'avons pas les moyens de payer les Rs 40 qui sont exigées comme droit d'entrée aux casinos. Et il est plus intéressant de jouer avec des gens qu'on connaît intimement. Il n'empêche que si la chance est avec moi et que je réussis à me faire cent à deux cents roupies ici, je vais probablement aller tenter ma chance dans une grosse boîte. Quant aux alternatives possibles, je ne crois pas qu'elles feraient une différence. Si quelqu'un n'est pas coureur, s'il n'aime pas boire et que son seul vice est le jeu, vous aurez beau lui offrir des alternatives qu'il retournera au jeu.

Q: Combien de temps sacrifiez-vous à ce "passe-temps"?

Famon: Nous venons ici tous les jours à la sortie du travail, soit vers 17 h 30 et nous jouons jusqu'à 19 h 30 au plus tard. Les jours de congé public et durant les week-ends nous venons au club — une chambre que nous louons — depuis le matin et nous passons toute la journée à jouer. Nous ne quittons cette table que pour aller déjeuner chez nous et parfois même nous organisons un petit déjeuner ici, entre nous. Pourtant j'ai bien une petite voiture qui m'aurait permis de me rendre au bord de la mer, mais je préfère être ici.

Q : Et à quel jeu jouez-vous? 

Cadan: Nous jouons au roumi car li prend plis lé temps, ène partie capave prend ziska ène heure de temps, li faire passe lé temps.

Alwyn:Et puis il n'y a pas autant de risques dans ce jeu, où il y a moins de trucs. Au domino, on peut se faire des signes et c'est la même chose avec les autres jeux de cartes. Avec le roumi, votre argent est plus en sécurité.

Sous les arbres à palabres, les joueurs se laissent aller à leur passion.


Q : A moins que je me trompe, vous êtes ici en majorité des travailleurs avec des moyens et une paie modestes. Est-ce que votre passion ne crée pas de problèmes au niveau du budget familial?

R: Il est vrai que nous ne sommes pas riches quoique nous ne soyons pas les plus pauvres non plus. Nous devons nous faire en moyenne près de Rs 300 par semaine. Nous ne rencontrons pas le problème que vous avez mentionné pour la bonne et simple raison que notre mise dépasse rarement Rs 15 par partie.
Durant une journée entière avec ses six à sept parties, on peut arriver à perdre dans les Rs 80 au plus car on ne peut pas perdre toutes les parties. Durant les après-midi, soit pour quatre ou cinq parties, un de nous peut perdre une quarantaine de roupies. Donc, on ne peut pas dire que notre risque soit grand.

Q: Malgré ce que vous dites, je ne peux pas croire qu'il n'est arrivé à personne, ici de perdre toute sa paie à ce petit jeu.

Lélio: Capave arrivé qui sort are nous et nous pas gagne ène sèle partie pendant ène mois. Ene joueur capave perdi so la paie, mais tout lé temps, li éna l'argent lor li. En ce qu'il s'agit de nous, ici, nous n'avons pas cette difficulté car nous adoptons le système "quand gagnera paiera" nous pas pou mette couteau en bas la gorge kikène pou faire li payé tout de suite. Un de nous peut même être sans le sou un jour et participer quand même au jeu. Les amis lui prêtent de l'argent et quand il gagne, il rembourse sa dette. Cela arrive très souvent. Mais il est un fait que quelqu'un ne peut pas perdre tout le temps, car si c'était le cas,il ne serait pas revenu.

Il y a, bien sûr, d'autres catégories de joueurs qui ont vraiment le vice du jeu. Mo fine déjà trouve dimoune perdi tout zotte casse et quand zote femme dimande zotte l'argent pou la case zotte batté. Ena zoué avec l'argent zotte patrons et zotte perdi; zotte fini par perdi zotte places. Ena même faire zotte femme faire la vie pou zotte capave continué zoué. Mais ça mauvais vice et faudrait ale ailleurs pour trouve ça. C'est pour ça qui nous reste ici.

Cadan : Si quelqu'un est réaliste, il ne peut sacrifier sa famille pour son plaisir.

Seeneven : Mais ce qui est vrai, aussi, c'est que quand on joue, l'argent n'a plus de valeur. Quelqu'un peut avoir gagné Rs 500 et les dépenser en un clin d'oeil. Quand ou sorti qui ou trouve so valer mais quand ou là-dans même, on dirait ou né pli trouve clair.


Q : Vous passez tout votre temps ici. Est-ce qu'on ne peut pas dire que cela empiète sur votre vie de famille? Vos femmes sont-elles au courant où vous êtes?

Cadan: Oui. Nous sommes entre amis et elles viennent même nous voir ici quand elles ont besoin de nous. Je ne vois pas du tout comment cela peut nuire à notre vie de famille.

Je dirai même plus : qu'elles préfèrent cela plutôt que de nous avoir entre les jambes tout l'après-midi. De plus, nous avons une heure pour entrer et une heure pour sortir.

Famon: Nous sommes à un endroit bien déterminé où elles peuvent venir nous voir si jamais il y a une urgence. Nous sommes tous de ce quartier; personne ici n'habite à plus d'un demi-mille du club. Il est certain qu'il est préférable pour notre famille que nous soyons ici, plutôt que d'être dans une taverne à nous soûler la gueule.

Loin des femmes...


Q: Il n'empêche qu'il y a quelque chose de malsain à se terrer de la sorte pour s'adonner à une activité illégale; car votre club n'est pas patenté, n'est-ce-pas?

Alwyn: Pour que ce que nous faisons ici soit conforme à la loi, il nous faudrait payer Rs 1000 au gouvernement pour une patente. Si nous faisons cela, n'importe qui pourra entrer ici pour jouer, or, comme nous vous disions, nous ne voulons pas d'étranger ici vu que cela peut engendrer toutes sortes de complications. De plus, nous serions nous-mêmes tentés de faire venir des gens en vue de couvrir nos frais, et nous ne voulons pas avoir à en arriver là. Il y a bien des gens qui se rencontrent dans leurs campements pour jouer avec leurs amis, n'est-ce pas? Et on ne me fera pas croire que c'est toujours pour des prunes? Pourquoi devrions-nous donc ouvrir notre club aux autres ou encore payer cette somme au gouvernement? Non capave pé zoué comment tandraque, mais vaut mié ça parce qui sinon pas tia capave empêche dimoune assizé.

Fanion : Du reste, vous n'avez ici jamais plus d'une table. Il n'y a chez nous que les sept joueurs que vous voyez là. Il y a quinze ans que le groupe existe. Nous louons une petite chambre que nous appelons notre club et nous percevons une cagnotte pour encourir aux frais de loyer et d'électricité. Cette cagnotte nous permet aussi d'organiser un petit déjeuner de temps en temps. Si nous étions légalisés et que les jeunes du quartier venaient se joindre à nous, les voisins pourraient se plaindre que nous attirons leurs enfants vers le jeu.

Q: Pensez-vous que ce soit une activité qu'on devrait encourager dans la population mauricienne?

Cadan: Personnellement, je ne conseille pas aux jeunes de tomber dans ce vice. L'avenir de Maurice est trop sombre pour que les jeunes puissent se permettre cela. Ils ne savent pas de quoi demain sera fait, ils ne sont même pas sûrs de garder leurs boulots; ce serait la ruine.

Q: Vous autres, pères de famille, êtes quand même à donner le mauvais exemple?

Cadan : Pour nous, il est trop tard, nous fine maillé ladans. Pour les autres qui commencent leur vie maintenant ils devraient faire attention.

Q: Et si c'était à refaire?

Cadan: J'aurais pas commencé. J'aurais choisi les autres passe-temps qui abondent à présent. Ce sont ces mêmes passe-temps qui devraient permettre aux jeunes d'éviter cette voie.

04 October 1978

Familiarité avec la mort

ENTRETIEN AVEC M. BENJAMIN MOURA

Pour Sigmund Freud, le père de la psychologie moderne, les instincts essentiels de l'homme peuvent être classés en deux catégories: "Eros", l'amour et "Thanatos", la mort.
Ce psychologue, dont les théories sont, de nos jours, plus ou moins remises en question, avait quand même raison quand il évoquait la peur de la mort comme une des réactions les plus profondes chez l'homme. Réaction qui se traduit généralement par un refus d'envisager ce phénomène comme l'échéance inévitable qui attend chacun de nous. Eros aiguise nos facultés mentales et Thanatos les étouffe.
Il est peut-être naturel qu'il en soit ainsi pour le commun des mortels, mais il existe des personnes dont le métier consiste justement à préparer le passage vers cet au-delà. Parmi ceux-là se trouve la famille Moura qui, depuis un demi-siècle, gère un bureau de deuil dont le nom est inévitablement associé, à Maurice, à l'image de la mort.
L'Express interviewe ici M. Benjamin Moura sur sa profession d'entrepreneur de pompes funèbres qui le place dans une situation de familiarité avec la mort.

Propos recueillis par Jean-Mée DESVEAUX

L’express du 4/10/1978

Q: On peut dire que votre profession vit littéralement de l'inévitabilité de la mort. Quelle est votre attitude envers cette profession?

M. Benjamin Moura
: Mon père a fait ce métier pendant quarante-cinq ans. Quand il est mort il y a environ sept ans, mon frère Richemond et moi avons pris la relève quoique nous étions relativement jeunes. Il faut bien dire que nous n'avons pas attendu ce moment pour "mettre la main à la pâte". Depuis l'âge de dix-neuf ans déjà, soit une quinzaine d'années de cela, j'avais déjà fait le choix de suivre cette voie. Dès ma plus tendre enfance, j'avais vu mon père à l'oeuvre et j'avais peut-être déjà opté pour cette vocation. J'aime ce métier. Du reste, j'ai un jeune fils qui pourra suivre nos traces un jour s'il veut bien. Le choix sera à lui, car je ne compte nullement l'influencer. C'était ma vocation à moi et j'ai suivi mon père, mais rien n'oblige mon fils à faire le même choix.

M. Richemond Moura
: Personnellement, je ne voudrais pas que mes enfants fassent, un jour, ce métier. On ne peut pas avoir une vie normale. On est trop esclave du boulot. Au début, ce fut très dur pour moi, mais je pense que je m'y suis habitué maintenant.

Q: Peut-on parler de satisfaction personnelle dans ce métier?   
R : Oui, car finalement c'est un métier comme les autres. Quand on reçoit une commande à la suite d'une mortalité, on fait tout ce qui est possible pour ne pas, ensuite, avoir des reproches. Quand un enterrement qu'on a suivi du début à la fin est bien fait et qu'on reçoit ensuite des remerciements des parents du défunt, on en est vraiment fier. Il est à noter qu'un enterrement peut produire cette satisfaction indépendamment de son envergure.

Q: Vous devez, à la longue, acquérir une certaine familiarité avec la mort. Vous la prenez comme elle vient et cela devient pour vous un phénomène tout à fait naturel. Ne vous arrive-t-il pas, cependant, d'être ému par une "commande"?

R: Il est un fait qu'on s'habitue à l'idée de travailler avec des morts comme on s'habitue à faire n'importe quoi. Pour moi, faire le cercueil lui-même devient aussi banal que d'enfiler une chemise. La mort devient une chose naturelle et c'est naturel que ce soit ainsi. Je crois que cette perspective est bien plus réaliste que celle que les gens adoptent en général.

Mais il est vrai qu'il m'arrive d'être touché par tel ou tel cas particulièrement tragique. Ce qui me peine, c'est de faire le cercueil d'un enfant. A ce moment-là, je pense invariablement à mes propres enfants. Je n'oublierai jamais le jour où une petite fille fut tuée par une voiture en traversant la route pour aller demander 25 sous à sa grand-mère qui vivait de l'autre côté. Elle voulait s'acheter un paquet de pétards et son père n'avait pas cet argent pour le lui donner. Quand cet homme vint à moi pour commander le cercueil de l'enfant, je n'ai pas eu le courage de lui demander de payer car je pensais que s'il avait eu ces 25 sous, sa fille serait encore là. Ces cas-là vous marquent et deviennent une obsession pendant que vous travaillez.

Il y a aussi les cas d'accidents où un jeune marié est subitement enlevé après à peine quelques jours de vie conjugale. Je suis toujours touché par les drames de ce genre. Il est difficile d'exprimer ce qu'on ressent exactement, mais cela vous chiffonne d'une drôle de façon.

Q : Est-ce qu'il vous arrive d'en perdre l’appétit?

R: Oui, et ceci littéralement lorsque vous avez été chercher un corps mutilé à la morgue, vous êtes tout autre. Il arrive que vous y pensiez le soir. Il y a des scènes qui sont comme encastrées dans votre mémoire.

Il y a aussi les cas où vous êtes, pour ainsi dire, suivi par la mort. On est au bord de la mer essayant de ne plus penser cercueil et voilà qu'on vient vous y chercher pour un enterrement. On n'est pas à l'abri, même pas au déjeuner du 1er janvier. On tend, à ces moments-là, à maudire l'événement, mais c'est le métier qui est comme ça. Les gens n'attendent pas pour mourir.

On s'habitue à l'idée de travailler avec des morts comme on s'habitue à faire n 'importe quoi.

Q: Etes-vous d'un naturel gai ou morbide?

R: Je pense que je suis gai. Je ne crois pas que ce travail rende les gens morbides. Les travailleurs font des jokes autour de nous toute la journée et on se joint très souvent à eux. Comme je disais, à part des cas particuliers, cela devient une habitude.

Q: Est-il difficile de trouver des ouvriers pour faire ce métier?

R: Ce ne sont pas les demandes d'emploi qui manquent, mais il est difficile de trouver les gens avec l'habileté nécessaire. Un menuisier peut savoir vernir, mais il ne sait construire que des armoires et des tables, il ne connaît rien à la technique du cercueil. Quand on emploie quelqu'un, il faut donc lui faire suivre un entraînement intensif. C'est pour cela que les gens se trompent quand ils pensent que c'est facile d'ouvrir un bureau de deuil. On ne lance pas une entreprise comme celle-là, comme on ouvrirait une tabagie. Et si on gagne de l'argent dans ce métier, il ne faut pas oublier qu'il y a aussi des périodes creuses.

Q: Vous est-il arrivé de faire l'enterrement de quelqu'un qui vous est cher? Est-ce que vous avez fait celui de votre père, par exemple?

R: Non, ce n'est pas nous qui en avons pris la charge, cette fois. Nous n'aurions pas eu la force de le faire. Je sais, par exemple, que si je mourrais demain, mon frère refuserait catégoriquement de faire mon cercueil. Au sujet de mon père, il y a aussi le fait que tous les autres bureaux de deuil tenaient à lui rendre le dernier hommage.

Q : Votre entreprise familiale est tellement connue que votre nom seul suffit à causer la terreur chez certains. N'est-ce pas gênant d'inspirer une telle sensation?

R : Il est vrai que certains peuvent associer l'idée de la mort avec nous ou celle que nous portons malchance sur notre passage. Il y a des personnes qui craignent de passer devant notre atelier de peur que nous "prenions leurs mesures"! Dans la gouaille populaire, certains se narguent en disant "to pass kot Moura, coule". Mais on s'y habitue et, de toute façon, ces réticences disparaissent le jour où on se voit confronté à une mortalité.

Les réactions des gens peuvent aussi être amusantes. Comme ce client qui, un jour, me montrant un cercueil me demanda: "Combien ça moura-là". Il pensait que le nom du cercueil était moura.

Q: Vous ne voyez vos clients que les jours de deuil. Je me réfère, bien sûr, aux proches. Pouvez- vous nous parler de l'attitude des gens vis-à-vis de la mort?

R: Je dois dire que je ne m'arrête même plus à ce genre de chose. Je rentre chez une famille endeuillée, tout le monde est triste comme il se doit, je fais mon travail et je pars. Si on voulait observer, il y aurait évidemment des aspects plus curieux. Je pense à ce type de personne qui, lorsqu'elle tombe en syncope, a la chance de se trouver juste devant un fauteuil, ou l'autre genre, qui est sec - comme une pierre - tant qu'il est sobre, mais qui déverse toutes les larmes de son corps une fois qu'il a un peu d'alcool dans le système.

Q: Vous qui êtes expert en la matière, quel genre d'enterrement voudriez-vous avoir?

R: Cela pourra paraître étrange, mais cela m'est égal. Je ne serais pas là pour le voir. Une seule chose, peut- être, me tiendrait à coeur, je ne voudrais pas avoir un cercueil de plomb. C'est bête, mais j'ai l'impression que je souffrirais de claustrophobie là-dedans.

Q: Pouvez-vous évoquer la routine que vous suivez pour faire un enterrement?

R: Quand je reçois une commande, je m'assure que le corps se trouve bien à domicile. Quelquefois, il faut aller le chercher à l'hôpital ou à la clinique. Si je suis engagé pour un service complet, je prends les mesures, je m'occupe du certificat de décès, ainsi que du permis d'inhumer, si besoin est. Si le cercueil doit être mis dans un caveau, je le fais ouvrir.

Il y a aussi, bien sûr, le choix du cercueil. Nous avons trois genres en ce moment: en teck, en gurjan et en meranti. Si le cercueil est destiné au caveau, il doit être de teck ou de gurjan avec une doublure en plomb. Le choix dépend évidemment des moyens de la famille.

Il y a ensuite le transport jusqu'au cimetière en passant par l'église.

Q : Quels sont les grands problèmes de votre métier?

R: Le grand problème a trait aux porteurs. Ceux-là ne sont pas des employés à plein temps. Il faut les contacter aussitôt qu'on reçoit une commande. Les jours fériés, nous devons non seulement les prévenir tôt, mais encore les surveiller pour s'assurer qu'ils sont à jeun l'après-midi pour être de service. Il nous arrive aussi d'avoir plusieurs enterrements le même jour. Aujourd'hui, par exemple, nous en avons trois, et cela pose des problèmes de personnel.