The following postings concern published articles and interviews on or by Jean-Mée Desveaux during his career as economist, journalist or as Special Adviser to the Hon. Paul R. Bérenger, Deputy Prime Minister and Prime Minister of Mauritius 1995-1997 and 2000-2005, respectively. The journalistic contributions range over a few decades and include interviews in the late 1970’s, economic analysis and opinion articles of a more recent vintage.
JM et les chefs coutumiers de la République démocratique du Congo
Les 12 mesures annoncées dimanche 12 octobre par sir Anerood Jugnauth lors du meeting de l’alliance Lepep ont été passées en revue dans l’émission « Au cœur de l’Info » sur Radio Plus samedi 18 octobre.
Ces mesures, parmi la hausse de la pension de la vieillesse à Rs 5 000, la baisse du prix du diesel et de l’essence et l’introduction d’un salaire minimum, sont-elles réalistes et réalisables ? Interrogé à ce sujet, Jean-Mée Desveaux, ancien conseiller de Paul Bérenger au Bureau du Premier ministre, affirme qu’elles sont « insoutenables pour l’économie ».
Chiffres à l’appui, Jean-Mée Desveaux indique que quatre des mesures annoncées par l’alliance Lepep [hausse de la pension de vieillesse, baisse du prix du diesel et de l’essence, introduction du salaire minimum et construction de 2 000 logements pour les pauvres] coûteront environ Rs 11, 2 milliards à l’État.
D’après ses analyses, la hausse de la pension de vieillesse nécessitera un fonds de Rs 3,5 milliards ; la baisse du prix du diesel et de l’essence nécessitera un financement de Rs 1,5 milliard ; l’introduction du salaire minimum coûtera Rs 5,2 milliards et la construction de 2 000 maisons annoncées par Xavier-Luc Duval pourrait s’élever à Rs 1 milliard.
« Tous ces chiffres ne disent rien. Il faut obtenir la dimension de ce que ces chiffres représentent. Je vais donner leur ordre de grandeur : en 2013 l’État n’a recueilli que Rs 5 milliards à travers l’Income Tax. Pour ce qui est de la Corporate Tax, l’État a recueilli Rs 9 milliards. Les mesures de SAJ coûteront elles Rs 11,2 milliards. Comment pourront-ils faire une nouvelle dépense de Rs 11,2 milliards alors que le ministre des Finances pressenti par l’alliance Lepep [Vishnu Lutchmeenaraidoo] a dit qu’il n’augmentera pas la taxe ? » s’interroge Jean-Mée Desveaux.
La politique est sans nul doute le plus noble métier dont un être humain puisse rêver. Aucune autre profession, en effet, ne permet à un homme de toucher tant d’êtres humains à la fois, d’améliorer leur niveau de vie, de maximiser leur sécurité, d’assurer l’avenir de leurs enfants et de créer un espace où il fait bon vivre. Pour cela, il est intelligent, foncièrement honnête, laborieux et fait immanquablement passer l’intérêt de ses concitoyens avant les siens.
Comment donc expliquer que chez nous, des politiciens de tous bords soient, à peu d’exception près, des hommes et des femmes parmi les plus abjects et méprisables que le pays contient ? Il y a plusieurs hypothèses possibles. Il se pourrait qu’à Maurice, la politique allèche les vauriens de tout genre. Il y a certainement pas mal d’honorables exemples au Parlement qui aideraient à fortement soutenir ce point de vue. Serait-ce, alternativement, parce que l’environnement politique à Maurice est si toxique que tout un chacun perd inéluctablement son idéal en devenant politicien ? S’il y a suffisamment de parlementaires dans cette catégorie pour soutenir cette approche, la question demeure la cause de cette toxicité.
L’origine de ce mal réside, en premier lieu, dans le morcellement que fait la politique de la population mauricienne. La carrière d’un homme politique à Maurice n’est pas axée autour du service des citoyens de la République dans leur ensemble. Dès qu’il devient membre d’un parti politique, on s’attend à ce qu’il oeuvre pour le segment de la population avec lequel il partage des liens ethniques. Sa circonscription sera choisie selon ce critère réductionniste et il aura pour électeurs des coreligionnaires à qui il fera croire, qu’à ses yeux, leur fortune est désormais aussi importante que la sienne. Ce que cela signifie vraiment n’apparaîtra que bien plus tard : son enrichissement personnel supplantera dorénavant toute considération du bien-être de ses mandants. Le tour est joué. Il peut dorénavant ouvertement asseoir la prééminence de ses intérêts personnels en faisant accroire qu’il oeuvre pour les siens. Sa circonscription a d’abord pris le dessus sur les intérêts nationaux. Ensuite, ses intérêts et ceux de ses coreligionnaires ne faisant plus qu’un, son enrichissement personnel leur permet le doux plaisir de vivre sa grande opulence par procuration.
Un des exemples les plus déroutants de ce phénomène est la dévotion que portent nos compatriotes d’une certaine caste, depuis plusieurs générations, vis-à-vis de l’enrichissement de la famille Seetaram, par le biais de l’État. Cette famille d’hommes d’affaires est véritablement remarquable.
TRAITEMENT PRIVILÉGIÉ
Le jeune Jim a obtenu un traitement privilégié aux mains du ministre Alan Ganoo pour implanter le projet de téléphérique des Sept Cascades sur les terres du CEB. C’était pour inciter Jim à poser sa candidature sous la bannière de l’alliance MSM/ MMM à Montagne-Blanche. Le même Jim, devenu ministre MSM, convoquera une réunion de famille avec son frère Shyam et son père Iswardeo, ancien Speaker, pour déterminer le choix politique que Jim devrait prendre afin d’optimiser la fortune du clan. Faisant acte d’apostasie vis-à-vis des Jugnauth, Jim devint un transfuge au profit des travaillistes, auprès desquels il est encore ministre. Paul Bérenger a laissé entendre durant la semaine que le cas du Téléphérique des Sept Cascades sera revu s’il est élu. Il n’a pas ajouté si les terrains et autres faveurs de l’État vis-àvis du projet de Sarako, entreprise d’énergie photovoltaïque que pilote Shyam à hauteur de Rs 1,2 milliard, fera partie de cet audit du patrimoine de l’État. Le retour de la famille Seetaram au bercail travailliste avait été motivé par ce projet qui a beaucoup profité des largesses du gouvernement travailliste depuis deux ans. L’audit auquel se réfère le leader mauve pourrait aussi chiffrer les prêts octroyés par les banques de l’État au patriarche de la famille il y a quelques décennies. Ce qui laisse pantois dans cette affaire c’est comment diantre certains de nos concitoyens ont pu succomber au leurre d’une famille d’affairistes dont le souci pour leur bien-être rivaliserait facilement avec celui que portait George Bush Jr à celui des sinistrés du Mississippi après Katrina.
Passant en revue notre Parlement, essayant d’obtenir un échantillon représentatif, il nous faut admettre qu’il y a aussi là des hommes qui ont abordé une carrière politique après avoir atteint les sommets de la réussite professionnelle. Côtoyant les nombreux colleurs d’affiches et autres suiveurs dont la notoriété n’aurait jamais dépassé l’honneur d’avoir siégé au comité central ou autre assemblée de délégués de leur parti, il y a les docteurs Rashid Beebeejaun et Vasant Bunwaree. Ce sont là deux spécialistes en médecine qui n’ont pas chauffé les bancs des universités du ministre Jeetah. Pédiatre et cardiologue, ce sont des hommes qui auraient honoré n’importe quel pays de leur choix s’ils avaient voulu un jour émigrer. Ils se seraient fait de l’or en Europe, en Amérique ou en Australie. Ils se défendaient pas mal du tout financièrement avant de tomber dans la caraille politique. Je me souviens du pédiatre de mon fils comme étant, à mes yeux, le professionnel le plus accompli des années 80 et il en va de même pour le Dr Bunwaree.
Parmi les hypothèses que nous avancions en haut, il est évident que ces deux hommes sont les victimes du caractère toxique de la politique mauricienne. Tout le monde vieillit. Ce n’est pas un crime, c’est la condition humaine qui l’impose. Mais ces deux-là vieillissent mal, très mal ! Quand nous voyons le tableau pathétique de ces deux ministres, nous savons que nous sommes dans une drôle de gérontocratie.
L’honorable Beebeejaun sied parfaitement l’hypothèse du politicien choisi pour des raisons ethniques à défendre les intérêts de ses coreligionnaires dont il aspire à être le chef de tribu. Comme dans la théorie précitée, il ne s’est jamais battu pour les citoyens mauriciens car ce n’était pas son rôle. Ce qui pourrait étonner par contre, c’est qu’il ne se bat pas non plus pour ses distants coreligionnaires. Ayant pris l’arbre pour la forêt, il se bat inlassablement pour que pousse ce chêne à l’ombre duquel ne pousseront dorénavant que des saules. L’honorable Beebeejaun aspire aujourd’hui à établir sa dynastie à travers un de ses fils. Le ministre Bunwaree, encore plus pathétique que son collègue, est devenu la risée du monde politique. En proie à des aspirations qu’on attribuerait à un âge moins canonique que le sien, son ministère subit les soubresauts typiques d’un lieu où les passions mal gérées prévalent sur la raison.
Il y a ensuite les nouvelles recrues du MMM post 2005 avec lesquelles je n’ai pas eu la chance de travailler. Je n’avais pas cru Paul Bérenger capable de renouveler son équipe de vétérans essoufflés. Ce n’était pas faute d’essayer. Mais il l’a fait. Ces nouveaux hommes et femmes étaient du calibre à rendre le pays très fier d’eux, ce qui n’est pas mal quand on sait comment Paul Bérenger peut avoir la main malheureuse dans ses choix de candidats.
Mais que voyons-nous depuis ? Des hommes apeurés, timides, suiveurs, terrifi és de regarder leur chef dans les yeux et de lui dire qu’il déconne sérieusement quand il le mérite. Incapables de maintenir leur autonomie intellectuelle, ils hypothèquent leur réputation, jusqu’ici intouchable, en faisant, sous la houlette et selon l’humeur du vieux chef mauve, par ici des courbettes devant un MSM infect ou, par là-bas, un Ramgoolam incapable de changer de moeurs politiques. Devenu de la bagasse politique sous le pressoir anti-démocratique du führer mauve ( à qui revient exclusivement le choix des candidats aux prochaines élections), ils sont devenus des politiciens fantoches qui retournent chez eux en évitant le regard interloqué de leurs conjoints qui ne les avaient jamais imaginés aussi lâches.
PENDANT près d’un demi-siècle,
l’île Maurice a poursuivi son développement malgré les divagations et atermoiements
de ses politiciens. En vigueur depuis 1968 et aujourd’hui fiable et bien
huilée, la constitution qui sous-tend la machine de l’État, a permis le
développement d’une île Maurice prospère. Il est vrai que le pays a, pendant
ce temps, choisi de regarder ailleurs, alors qu’une part du gâteau national
finissait dans les poches de l’élite gouvernante, dont le patrimoine vient
aujourd’hui chatouiller les sommets jadis exclusivement réservés à nos barons
sucriers. Mais, bien assise sur les rails posés par le Fonds monétaire
international, scrutée par l’Union européenne et la Banque mondiale,
l’économie du pays était inoculée de la politique de nos rois fainéants qui
préféraient, du reste, passer le plus clair de leur temps à diviser le pays le
long de clivages ethniques à des fins électorales éphémères.
Cette stabilité disparaîtra avec les prochaines élections qui, sans
exagération aucune, seront, et de loin, les plus importantes que le pays ait
connues depuis l’indépendance. Il ne sera plus question, cette fois, de
choisir le moins pourri ou le moins incompétent comme le pays l’a fait jusqu’à
présent. Il s’agira de choisir entre la stabilité constitutionnelle, condition
sine qua non d’un État socialement et économiquement viable d’une part, et
d’autre part, un nouveau système électoral qui n’a jamais vu le jour sur la
planète terre. Que ce système, qui sera l’apanage du Dodo Land, est fait sur
mesure et procède du cerveau de deux hommes, qui ont un passé riche en désaccords
et en conflits, permet d’évaluer l’espérance de vie du brain child qui sera le
leur à chérir et au peuple mauricien à endurer bien après leur départ. Le dommage
collatéral est que l’île Maurice perde, d’ores et déjà, l’image du pays
politiquement stable où les FDI affluent et où le political risk premium est au
plus bas.
Dans une démocratie
parlementaire, un parti qui prétend accéder au pouvoir commence par établir sa
crédibilité à travers un programme qui démontre son aptitude à gouverner. Cela
se fait de façon antagoniste avec, pour adversaire, le parti opposé, dont le
programme est examiné à la loupe. Au terme de ce débat d’idée, le pays juge la
hiérarchie de priorité des programmes ainsi que la trempe des hommes qui
prétendent les mettre en oeuvre. Il arrive (très rarement) que deux partis
politiques majeurs, au lieu de se soumettre au choc antagoniste et adversarial,
décident plutôt de lier leur vision et donc leur avenir comme le font, en ce
moment, le PTr et le MMM. Quand cela arrive, c’est inéluctablement pour
s’assurer que le pays ne soit divisé à la veille d’une guerre, d’un cataclysme
naturel ou d’autres menaces hors du commun. La menace passée, ils reprennent
chacun leur rôle de chien de garde «to keep the other bastards honest».
ALLIANCE ATYPIQUE
Or, dans le cas qui nous concerne, le MMM et le PTr n’ont jusqu’ici
absolument rien offert de concret qui expliquerait le besoin d’une alliance
atypique (si ce n’est antidémocratique) entre nos deux plus grands partis
politiques. De quelle grande menace peuvent-ils bien vouloir protéger le pays
qui ne puisse se conjuguer en une explication claire devant le parterre de
journalistes à Clarisse House ? Au lieu de cela, le pays a eu droit à des
inanités telles «l’unité de la nation arc-en-ciel» qui n’est, que nous
sachions, pas menacée ou encore «l’approfondissement de la démocratie» qui,
elle, l’est très certainement. Comment, dès lors, ne pas conclure que la seule menace
qui pèse sur ces deux chefs de partis est bien cette épée de Damoclès d’une
joute électorale free and fair qui les opposerait et qui, avec une probabilité
de 40 % à 50 %, risquerait de reléguer l’un des deux partis au carreau canne proverbial
lors des prochaines élections. Fatigués, trop vieux pour se réinventer,
incapables de propulser la nation vers de jours meilleurs sur la base d’un
programme ambitieux mais réalisable, devenus trop mous pour ce stress du jeu
démocratique qui leur paraît comme une roulette russe, ils s’allient en fait
parce qu’ils sont convaincus que ce n’est qu’à ce prix qu’ils optimisent leur
chance de survie. Le réel adversaire est devenu ni plus ni moins le peuple
mauricien lui-même qui, dans l’exercice insolent de sa prérogative
démocratique, les a, tous deux, maintes fois, fait mordre la poussière
électorale. On a donc recours à un stratagème constitutionnel pour neutraliser
la libre expression de cette souveraineté populaire qu’on transfère ipso facto à
un Bokasa indianocéanique et à son sous-fifre.
Deux faits remarquables relatifs à la nouvelle constitution doivent
être relevés. 1) Ce sera la première fois, hors d’Afrique et de ses républiques
bananières, qu’un changement constitutionnel aussi drastique est motivé par le
malaise d’un PM vis-à-vis de ses pairs présidentiels à l’occasion des fora
internationaux. 2) Sous l’effet de la terreur (à moins que ce ne soit du
mépris) de la vox populi, le PTr et le MMM infligent une cinglante humiliation
aux électeurs mauriciens. Dans une vraie démocratie, le changement
constitutionnel qui précède l’avènement d’un président au suffrage universel,
le choix entre un quinquennat et un septennat, la renouvelabilité ou non du
mandat présidentiel, la balance du pouvoir entre PM et Président, entre
autres, sont soumis à la volonté du peuple à travers un référendum. Ici, le
pays est invité, plutôt, à donner un blanc-seing aux prochaines élections à
l’alliance PTr/MMM qui, avec une majorité de trois quarts, apportera les
changements que le peuple de moutons que nous sommes ne saurait adjuger.
Silence, on égorge !
Est-ce que ce qui précède n’est que les émanations d’une sinistrose
chronique ? N’y a-t-il aucun aspect positif dans ce Remake 1995 par rapport au
Remake 2000 que je n’ai, personnellement, pas eu de cesse de critiquer jusqu’à
son implosion ? Avec le regard d’un vétéran de ces deux alliances, je
n’hésite pas à lancer un soupir de soulagement que tout avatar du clan
Jugnauth est éclipsé de la scène politique pour un bon bout de temps. Certainement
assez longtemps pour que SAJ ne puisse plus se présenter comme une alternative
physiquement crédible. C’est un avantage de taille mais est-ce suffisant ?
AIRWAY COFFEE
Le crony capitalism, qui a été la marque des gouvernements mauriciens
successifs, n’a pas pour autant disparu du rang des rouges. Si le support
électoral de Paul Bérenger représente un capital électoral certain pour le PTr
(et vice versa), une valeur ajoutée du leader mauve reste son aura, qu’il a su
conserver du politicien propre dans l’opinion publique. Si son vil flirt avec
le MSM, après les avoir lui-même cloués au pilori, a quelque peu souillé ce
blason, on peut toujours compter sur la mémoire toujours généreuse du peuple
admirable. Le leader du MMM n’a-t-il pas lancé avec hardiesse à Clarisse House
qu’un des axes du nouveau gouvernement sera «a relentless fight against fraud
and corruption!»? Ce slogan si cher aux Mauriciens en 2014 aurait certainement
gagné en crédibilité si le leader mauve avait poursuivi «and we shall start
forthwith by reviewing the tender procedures governing the allocation of the
Airway Coffee at the airport!» Cela, il ne le pouvait pas. Pas plus qu’il ne
lui était permis de montrer son acharnement au travail dominical en 1997.
Cette gêne risque fort de miner le rapport entre ces deux partenaires une fois
la lune de miel terminée.
La période de transition durant laquelle NCR sera PM et PRB Deputy PM
sera suffisante pour nous convaincre que Navin pourra un jour passer un petit
coup de fil à Paul l’instruisant qu’il présidera le prochain conseil des ministres
sans que ce dernier ne soit transporté d’urgence aux soins intensifs le plus
proche. Si cette période transitoire pouvait les convaincre de faire acte
d’humilité et de conserver leurs pauvres titres de PM et de DPM, le pays en
sortirait certainement gagnant.
Notre invité de ce dimanche est Jean-Mée Desveaux, ancien conseiller spécial du Premier ministre Paul Bérenger. Dans l’interview qu’il nous accorde cette semaine, Jean-Mée Desveaux explique son parcours professionnel, ses passages au gouvernement et revient sur les révélations qu’il a faites sur le deal Illovo l’année dernière.
En 2005, après la défaite du MSM-MMM, Week-End vous avait proposé une interview. C’est presque dix ans plus tard que vous acceptez de répondre à nos questions. Vous avez pris votre temps !
À l’époque je sortais tout juste du gouvernement et je ne crois pas que j’étais prêt à vous répondre avec la clarté et le recul que j’ai aujourd’hui.
Nous allons faire un saut dans le passé pour vous situer. Vous avez été journaliste au Mauricien et à l’express dans les années 1970…
Je suis parti en Australie pour la première fois en 1971 et j’y suis resté six ans. Mais avant, en 1969, j’ai fait partie de ceux qui manifestaient au rond-point de St-Jean pour dire “Go home !” à la princesse Alexandra. Je dois dire qu’une des fiertés de ma période d’études est d’avoir obtenu une distinction en GP avec une dissertation avec Paul Bérenger et Alexandre Soljenitsyne comme sujet. Bérenger venait de retourner au pays et m’avait fortement impressionné. Comme beaucoup de jeunes Mauriciens du reste. Après mon séjour de six ans en Australie, je reviens, suis engagé comme enseignant au collège du St-Esprit, puis un an plus tard je vais travailler à l’express puis au Mauricien tout en étant enseignant au couvent de Lorette. C’étaient les pires années de Maurice au niveau économique et les plus dures de ma vie. Je travaillais comme un fou et pourtant je crevais la dalle. J’avais un enfant d’un an et demi et je ne pouvais pas acheter un frigo. Je suis retourné en Australie quatre ans plus tard pour ma femme et mon fils. J’ai entrepris des études d’économie qui m’ont été bien utiles par la suite. Je suis parti en 1980 et je suis retourné à Maurice quatorze ans plus tard.
Vous avez donc raté les élections de 1982, les premiers 60-0, les cassures d’alliance et le miracle économique mauricien…
J’ai raté tout ça. Mais je suivais de loin. Pendant que je suis en Australie, je rêve de travailler aux côtés de Bérenger pour Maurice, qui était ma cause.
Vous êtes-vous préparé pour le retour à Maurice au cours de ces quatorze ans ?
Absolument ! J’attendais, je préparais ce retour. Je me suis gonflé à bloc pour ce retour avec ma femme et mon fils en 1994. Six mois après, mon fils est reparti en Australie et deux plus tard sa mère a été le rejoindre et nous avons divorcé.
Vous avez préféré votre pays natal à votre famille ?
Si je réponds oui ce serait me poser en martyr, ce que je déteste absolument. Je ne voulais pas que plus tard mon fils puisse me dire que je l’avais arraché à son pays et fait rater sa vie en restant à Maurice.
Vous avez perdu votre famille mais retrouvé Paul Bérenger, que vous admiriez. Vous avez évolué dans le giron du MMM avant d’être nommé conseiller économique de Bérenger quand il devient ministre des Finances dans le gouvernement PTr-MMM élu en décembre 1995…
Ma dernière rencontre avec Bérenger datait de 1977, après mon premier retour d’Australie, quand il me demande de poser aux élections municipales de Quatre-Bornes. Je le revois en tant que journaliste en 1994 pour une interview pour Business Magazine, dont j’étais le rédacteur en chef. Il apprécie mes articles et quand il arrive au gouvernement, il me propose de travailler avec lui parce que “vous êtes un emmerdeur et j’aime ça.” En mars 1996, j’entre dans son équipe.
Vous entrez donc au service de Paul Bérenger...
Non, je me mets au service du pays à travers Paul Bérenger, son ministre des Finances.
Quand Navin Ramgoolam révoque Bérenger en 1997, vous démissionnez de votre poste de conseiller. Ensuite, vous travaillez dans la presse, puis à Madagascar et vous revenez à Maurice en 2000, quelques mois avant les élections. On pourrait dire juste à temps.
Je voulais voir Bérenger, mais il n’était pas disponible. Je lui ai expliqué au téléphone que j’avais une offre pour aller travailler en Afrique mais je voulais savoir s’il voulait que je vienne travailler pour lui. Il m’a dit : “Évidemment que tu viens travailler pour nous.” On travaille ensemble sur des dossiers et après les élections je suis nommé au cabinet de Bérenger.
Avec un changement dans le titre puisque que vous passez de conseiller à conseiller spécial. Quel est le travail du conseiller spécial du ministre des Finances qui va bientôt devenir Premier ministre ?
Cela veut dire faire ce que vous demande le ministre des Finances, puis le Premier ministre. Il faut le conseiller dans quasiment tout, sauf un domaine : la politique. On ne peut pas donner de conseil à Bérenger sur la politique, il connaît tout mieux que vous et même s’il se trompe, il ne vous écoutera pas.
Le changement n’est pas seulement dans le titre. Vous prenez tellement d’importance que les fonctionnaires vous haïssent et l’opposition fait de vous sa tête de Turc. On vous surnomme le superconseiller et Navin Ramgoolam ira même jusqu’à dire que vous êtes un super ministre. Vous prenez tout ça comme des compliments ?
Je ne sais pas si j’ai pris ça pour des compliments. Il était clair qu’on m’attaquait pour atteindre Paul Bérenger. Il y avait aussi, dans la politique dégueulasse de Maurice, une question d’épiderme qui entrait en jeu. Je n’ai jamais été offensé par ces attaques en dehors des articles calomnieux dans la gutter press locale que je continue à poursuivre en justice.
Quelle est la bonne définition d’un super conseiller : celui qui est l’intermédiaire avec le PM ou celui qui a son oreille, à qui on prête tous les pouvoirs ?
Ce sont deux approches différentes. J’étais certainement le second, c’est-à-dire que je conseillais Paul Bérenger. Il y a beaucoup de conseillers qui faisaient l’interface mais de sérieux, il n’y en avait qu’une demi-douzaine. Vous aviez les docteurs Nababsing et Kasenally, et Mme Nababsing. Les autres conseillers...
Faisaient de la décoration ?
Non ! Chacun avait son domaine et faisait son travail. Mais je crois que sur les choses très importantes, Paul se reposait sur une demi-douzaine de personnes.
À l’époque vous étiez devenu une cible privilégiée de l’opposition et on entendait même certains membres du gouvernement dire que vous leur faisiez de l’ombre. Est-ce que quand un conseiller arrive à ce niveau, il ne court pas le risque de se prendre pour celui qu’il conseille et de décider à sa place. Dans la bande dessinée, c’est Iznogoud qui rêve de prendre la place du calife.
Se prendre pour Bérenger ou décider pour lui sont deux choses absolument impossibles. Bérenger a une imposante personnalité, il est extrêmement intelligent et encore plus travailleur qu’il est intelligent. Donc, ce n’est pas quelqu’un de manipulable. Quand Bérenger fait confiance à quelqu’un, il sait où il met sa confiance...
Il s’est souvent trompé...
Il se trompe souvent et la plupart du temps dans ses choix politiques, pour le choix des candidats malheureusement, et cela me chagrine. Je crois qu’il fait plus attention pour le choix des conseillers que des candidats et cela me chagrine aussi.
Vous avez démissionné avec fracas de la Wastewater Management Authority. Interrogé au Parlement par le député Rajesh Jeetah, Paul Bérenger dira que vous êtes “a hard worker, a genuine patriot who is not strong on diplomacy”. Vous vous reconnaissez dans cette description ?
Je faisais partie des boards du CEB, de la CWA et de la WMA, des organismes extrêmement importants mais dont les directeurs étaient mal payés par rapport à d’autres conseils d’administration...
N’étiez-vous pas revenu à Maurice pour travailler pour le pays ? Vous n’avez aucune raison de vous plaindre !
Je ne me plains pas. J’avais sciemment choisi ces boards parce que je savais qu’ils étaient importants pour le pays. Je sens qu’à travers vos questions vous me demandez si je n’allais pas trop loin dans mes prérogatives de conseiller.
Vous n’avez pas encore répondu de façon précise à cette question posée de différentes façons…
Je vous réponds et je vous donne un exemple assez intéressant. Quand nous faisons le projet Wastewater Management, il y avait un section à Pointe-aux-Sables avec un contrat d’environ Rs 700 millions. Nous choisissons l’offre la moins chère mais à chaque fois cette compagnie rajoute plusieurs conditions. Après négociations, elle les retire et nous lui donnons le contrat. Aussitôt après, elle rajoute une autre condition. Cette compagnie était dirigée par quelqu’un faisant partie du MSM et le cabinet décide que le dossier sera transféré de la WMA au secrétaire financier. On sait ce qui va se passer, le dossier arrivant au ministère des Finances occupé par Pravind Jugnauth.
C’est vous qui l’affirmez.
On se rendait bien compte que ce contrat pour lequel nous nous étions battus une année pour obtenir value for money pour le pays reviendrait à quelqu’un qui ne le méritait pas. Ce n’était pas acceptable...
Vous qui aviez l’oreille de Bérenger, alors Premier ministre, vous ne l’alertez pas sur ce qui était en train de se passer ?
Il savait et n’allait pas intervenir pour des raisons politiques. Nous savions que nous avions tout perdu. La question était : est-ce que nous allions laisser le pays signer un mauvais contrat ou faire quelque chose ? Avec mes collaborateurs, nous avons pris le dossier et au lieu de l’envoyer au secrétaire financier, l’avons déposé au Central Tender Board. On ne pouvait plus faire de magouilles, on ne pouvait plus trafiquer le dossier.
Tout cela contre la décision du Cabinet…
Absolument ! Le lendemain j’ai dit au Premier ministre ce que nous avions fait et le contrat a été alloué à celui qui le méritait, pas au protégé politique. C’était une victoire pour l’île Maurice et j’en suis fier. C’est après que j’ai donné ma démission de la WMA. J’ai également donné ma démission de la Mauritius Revenue Authority, organisme dont j’avais piloté la création. Quand il a fallu choisir un directeur pour cet organisme, la ministre Hanoomanjee a décidé que le poste ne reviendrait pas à Cunningham mais a un yes man mauricien. Je me suis dit que ce n’était pas possible. C’était l’année des élections; je suis allé voir Bérenger et je lui ai dit être conscient que j’allais le gêner politiquement en démissionnant de la MRA, mais que je ne pouvais accepter une décision que je savais mauvaise et que j’étais disposé à quitter mon poste. Il a compris ma décision et m’a gardé comme conseiller.
Vous perdez votre poste avec la défaite de l’alliance MSM-MMM en 2005. Vous revenez au journalisme et écrivez quelques textes qui égratignent sérieusement le MSM. N’étiez-vous pas à l’aise au sien du gouvernement MSM-MMM ?
C’est paradoxal. Ayant vécu la cassure PTr-MMM de 1997, j’étais la personne qui pensait que Paul Bérenger poussait le bouchon trop loin au sein du gouvernement MMM-MSM. Mais il savait ce qu’il faisait, il savait qu’il avait la main forte et il ne m’a pas écouté. Je n’étais pas contre l’alliance MMM-MSM, je n’étais pas contre les Jugnauth mais j’étais contre ce que j’allais découvrir chez les Jugnauth. Je trouve qu’il est malheureux que quand les Jugnauth sont au pouvoir l’intérêt du pays n’est pas la chose qu’il ont le plus à cœur. Ce qu’ils ont le plus à cœur c’est de bâtir leur empire et l’histoire me donne raison. Aujourd’hui, Pravind Jugnauth est poursuivi pour une faute, pour un bien qui appartient à sa famille.
Vous avez rapidement découvert que les Jugnauth au pouvoir privilégiaient leur empire au pays ?
J’ai pu le constater dans plusieurs cas.
Et vous avez prévenu Paul Bérenger dont vous étiez les oreilles, les yeux et la conscience ?
Vous croyez honnêtement que vous avez besoin de prévenir Paul Bérenger de ce genre de choses ? Ce qu’il dit dans ces cas : Pas tracas, nous pou veille zot.
Après 2005 vous écrivez quelques articles à Maurice, vous allez travailler au Congo et vous rentrez à Maurice en 2013. Et vous commencez à écrire une série d’articles très critiques contre des membres de l’ex-gouvernement MSM-MMM, dont Paul Bérenger. Qu’est-ce qui vous pousse à sortir de la posture du conseiller plutôt admiratif pour devenir un critique acerbe ? Un peu d’aigreur ?
Le Remake...
C’est ça la goutte d’eau qui fait déborder le vase ?
Oh oui. Et de loin. Qu’est-ce que c’est que le Remake sinon l’exemple même d’une manipulation politique par Bérenger du début à la fin. Il réussit à prouver au gouvernement travailliste que le MSM est une bande d’intéressés. Jugnauth fils fait un chantage à Ramgoolam : si les accusations contre Hanoomanjee ne sont pas retirées, nous démissionnons. Ramgoolam, dont je ne suis pas un admirateur, refuse le chantage et les Jugnauth se retrouvent hors du gouvernement. Et c’est avec ces gens-là que Bérenger fait une alliance en venant dédire tout ce qu’il a pu dire aux dernières élections. Cela me dépasse, cela me révolte.
S’il n’y avait pas eu de Remake, vous seriez resté tranquille dans votre coin et auriez pu vous retrouver dans l’équipe de Bérenger ?
Absolument ! Le Remake est le scandale du siècle et il faut se rappeler que pour cette alliance tout est possible.
Ce n’est pas l’ex-super conseiller non consulté sur le Remake qui explique vos attaques ?
Non. Les Jugnauth ne sont pas corrects avec Ramgoolam, ils ne peuvent pas devenir soudainement correct avec le MMM. Ce n’est pas logique, c’est incohérent. Le Remake m’ouvre les yeux et je découvre avec tristesse un nouveau Paul Bérenger. Un Paul Bérenger qui dérape, qui zigzague, qui fait et dit n’importe quoi. Le manque de respect qu’il démontre ces jours-ci pour nos institutions me fait peur sur les jugements de l’homme que j’ai connu. En faisant ce Remake, cette volte-face morale, Paul Bérenger a détruit l’image que l’on avait encore de lui.
C’est pour essayer de casser le Remake, de sauver Bérenger de lui-même que vous faites des révélations à retardement, comme sur le deal Illovo, dix après qu’il a été conclu ? Vous avez le remords très tardif, Jean-Mée Desveaux !
Je n’ai aucun remords sur le deal Illovo.
Pourquoi venir en révéler les détails aujourd’hui ?
C’est une information que je donne au public.
Pourquoi ne pas l’avoir fait en temps et lieu, ce qui aurait été l’acte patriotique d’un Mauricien face à une mauvaise décision contre les intérêts du pays.
Ce patriotisme a été démontré de façon on ne peut plus clair le samedi à Clarisse House où j’ai été une des trois seules personnes qui se sont battues bec et ongles pour qu’on adopte l’alternative maximaliste. Des ces trois personnes, une est morte et l’autre a préféré ne pas revenir sur ce point pour des raisons qui lui sont propres.
Vous parlez de Germain Comarmond, décédé, et de Joyti Jeetun…
Nous trois n’étions pas contre le deal Illovo, mais contre la version minimaliste de ce deal pour l’État. Comme l’a dit Paul Bérenger, c’est moi qui ai, au départ, discuté avec le privé pour permettre la vente de presque 80% de Mont Trésor Mon Désert par la compagnie étrangère Illovo à des Mauriciens. La vente n’aurait pas été possible si les taxes prohitives qui existaient à l’époque n’étaient pas enlevées. Ce deal créait à travers l’achat un pool de richesses qu’il fallait savoir départager. Le groupe mauricien qui vient me voir me dit que dans leur deal, le gouvernement aura deux tiers et eux un tiers. Jusque-là il n’y a aucun autre groupe mauricien qui parle avec qui que ce soit.
De qui était composé ce fameux premier groupe ?
D’un hôtelier, un banquier et un grand sucrier aux reins financiers des plus forts. Ils étaient Herbert Couacaud, Pierre-Guy Noël et Hector Espitalier-Noël. Les discussions étaient allées assez loin quand, le jeudi précédant la fameuse réunion de samedi à Clarisse House, Bérenger nous apprend qu’Anerood Jugnauth va rencontrer quelqu’un d’autre à propos du deal. Après cette réunion, il est décidé, soudainement, que les conditions du deal changent : le gouvernement va avoir un tiers et le groupe du privé deux tiers. Le deal est renversé. On apprend aussi qu’un nouveau groupe a causé avec Anerood Jugnauth. Samedi à la réunion à Clarisse House, nous trois nous nous battons, contre les autres, pour que le gouvernement conserve les deux tiers du deal. Nous trois ne sommes pas invités à la réunion du lendemain...
Quand on l’a interviewée, Jyoti Jeetun a déclaré qu’elle n’était qu’une des assistantes à la réunion, qu’elle n’était pas un des personnages principaux du débat…
Selon mon interprétation de la chose, on dirait qu’elle renie un peu ce qu’elle a fait dans le temps. En tout cas, nous trois ne sommes pas invités à la réunion du lendemain. Dimanche, je reçois un coup de fil de Paul Bérenger qui me dit de demander aux trois membres du premier groupe s’ils sont intéressés à se joindre à la nouvelle équipe d’acquéreurs. J’ai téléphoné à Herbert Couacaud et à Pierre-Guy Noël qui ont refusé la proposition. Quant à Hector Espitalier-Noël, il a rejoint le groupe après discussion avec son homme de confiance. À partir de là, j’ai tourné la page.
C’est là qu’on ne vous comprends pas. Pourquoi ne pas avoir, en bon patriote, fait savoir que le gouvernement était en train de prendre une décision qui allait faire rentrer moins d’argent que prévu dans les caisses de l’État ? S’il n’y avait pas eu de Remake, vous n’auriez pas parlé, fait ces révélations ?
Je dis que quand Anerood Jugnauth est à la tête du pays, il ne prend pas nécessairement l’intérêt du pays à cœur.
Vous associez Bérenger à cette mauvaise décision?
Non, c’est Bérenger lui-même qui s’associe à cette mauvaise décision. Qu’est-ce qui est intéressant aujourd’hui qui ne l’était pas dans le temps ? Le fait que c’est la première fois depuis 2000 qu’Anerood Jugnauth pose sa candidature comme Premier ministre. Deuxièmement, à qui croyez-vous que cela aurait plu que je démissionne du gouvernement à ce moment-là ? À tous ceux qui disaient que j’étais un emmerdeur et que j’ai empêché de faire n’importe quoi par la suite. Je ne crois pas que ç’aurait été une bonne chose pour le pays. Après ce samedi, j’ai été absent du bureau toute une semaine.
Pour marquer votre désapprobation ?
Non. Je me suis posé la question que vous me posez aujourd’hui : est-ce que je démissionne, est-ce que j’abandonne ce que j’étais en train de faire pour le pays ?
N’avez-vous pas discuté de cette question avec Paul Bérenger ? Vous ne lui avez pas dit votre sentiment ?
Il savait ce que je pensais, je le lui avais dit en public le samedi matin à Clarisse House pendant la fameuse réunion. Mais il y a eu au moins une réaction à ce que j’ai dit sur le deal Illovo l’année dernière. Anil Gayan, qui était ministre à l’époque, et qui comme vous trouve que j’ai une mémoire parfois défectueuse, a suggéré que pour enlever tout soupçon, les leaders du Remake 2000 publient un état de leurs finances avant et après le deal Illovo. Dans toute cette affaire, moi, j’ai parlé de manque de patriotisme, pas d’une possibilité que quelqu’un ait pu s’enrichir dans ce deal. C’est une question qui mérite d’être creusée.
Qu’allez-vous faire maintenant que votre mission — à retardement — a été accomplie ?
Paul Bérenger et le MMM étaient l’homme et le parti qui me permettaient d’accomplir le rêve de ma vie : travailler pour mon pays. J’en suis conscient et content, mais cela ne m’oblige pas à me taire là où on lèse les intérêts du même pays que je suis censé servir. J’ai pu, ou du moins j’ai essayé, faire un peu pour mon pays. Cela fait vingt ans que je suis revenu à Maurice, et c’est la première fois que je contemple l’idée de quitter Maurice. C’est paradoxal dans la mesure où c’est la première fois que Mme Jeetun envisage, elle, de revenir à Maurice. Je me dis que si Jyoti Jeetun pense qu’elle peut travailler avec le Remake, je n’ai plus d’espoir.
Les riches échanges entre la
Banque de Maurice (BoM) et le ministère des Finances (MoF) contiennent
suffisamment d’enseignements économiques pour remplir tout un symposium.
Beaucoup de commentaires éclairés ont été faits ici et ailleurs mais, bien que
nous n’ayons pas nécessairement tout lu, il reste quelques créneaux
intéressants qui n’ont peut-être pas jusqu’ici obtenu l’attention qu’ils
méritaient.
Le joug du FMI
La première constatation est
simple, limpide et implacable. L’île Maurice a abandonné toute velléité, même
la plus ténue, du sens de souveraineté nationale. Le Fonds monétaire
international (FMI) ne se contente plus de conseiller la République, mais coupe
et tranche là où il faut, et n’hésite pas, en passant, à rabrouer les leaders
de nos plus prestigieuses institutions nationales qui, eux, n’aspirent qu’à
obtenir son soutien dans la guerre fratricide qu’ils se livrent. Nous ne
devrions nullement laisser cette entorse à la fierté nationale nous pousser à
la déprime. Les Européens l’ont subi lors de la création de l’euro en 1999. Du
reste, puisque le réel objectif est que les vaches financières (donc sacrées)
soient bien gardées, que ce soit par le FMI, Manou ou Xavier, la différence est
académique. Si on pouvait en faire autant au niveau politique, le pays serait
probablement sauvé. Ce que cela change par contre, c’est que l’observateur de
la chose économique doit aujourd’hui scruter le comportement du FMI, le réel
décideur, plutôt que celui de nos mandarins devenus des marionnettes.
Quelle relation entre
l’épargne nationale et le Repo rate ?
Ainsi, selon le ministère des
Finances, le chef de mission du FMI aurait déclaré «que c’est un fait
accepté dans le monde entier qu’il n’y a aucune relation de cause à effet entre
des taux d’intérêts élevés et un niveau élevé de l’épargne.» Cette phrase
est équivoque. Elle n’est pas aussi dénuée de fondement que celle du Gouverneur
de la BoM qu’elle vise à contredire. Manou Bheenick avait déclaré, avec
l’exagération de celui qui veut convaincre, que «le Repo Rate est
directement responsable du taux d’épargne.» Le FMI semble prétendre
qu’aucune relation n’existe entre l’épargne nationale et le taux d’intérêt
directeur du pays, alors que le Gouverneur décrit la relation entre ces deux
variables comme si elle était analogue à l’attraction d’un corps céleste par un
autre. L’économie n’est tristement pas une science exacte où la «relation de
cause à effet» a droit de cité. Ici, on
parle de corrélation (positive ou négative), et la première chose qu’on
apprend est que corrélation n’équivaut pas à causation. Donc, réinterprété, M.
Bheenick semble dire que la corrélation entre le Repo et la fameuse «propensity
to save» de Keynes est «parfaite». En terme économétrique, cela
voudrait dire qu’une régression linéaire démontrerait que tout changement au Repo
rate «expliquerait» à lui seul un changement correspondant au taux
d’épargne nationale. Même cette position «adoucie» est encore exagérée
quand on sait qu’il y a beaucoup de facteurs qui influent sur le taux
d’épargne, tels la motivation des banques de «pass through» la hausse ou
la baisse, le taux d’endettement de la population en question, la balance
commerciale du pays avec l’extérieur, entre autres. En ce qui concerne le chef
de mission du FMI, réinterprétée, sa déclaration veut tout simplement dire que
le taux directeur ne peut à lui seul expliquer le taux d’épargne national, et
que plusieurs variables y jouent un rôle, dont le Repo. Il ne dit pas ce
qu’on aurait été tenté de comprendre en dehors du contexte : que le taux
directeur (ici le Repo) n’a, internationalement, aucune corrélation avec
le taux d’épargne. Dans ce contexte, on ne peut rien trouver à redire avec
l’hypothèse d’une corrélation suggérée par le Gouverneur entre le rendement
négatif des dépôts en banque (intérêts en deçà du taux d’inflation) et un taux d’épargne national anémique à 13 % du
GDP.
Mirage inflationniste ?
Le FMI, selon le MoF encore,
aurait été favorable à une baisse du Repo dans le contexte actuel. Cela
est, pour dire le moins, inconsistant. Le FMI avait effectivement recommandé
que la BoM s’engage dans la voie d’une «explicit inflation targetting»
en vue de réduire la différence entre le taux d’inflation existant à Maurice et
celui prévalent au sein de nos partenaires commerciaux. Avec les 5,1 % du year
to year inflation en janvier, les ministres des Finances de France (CPI
0,65 %), du Royaume Uni (1,9 %), de
Singapour (1,4 %), des Etats-Unis (1,6%)
et de l’Australie (2,7%) auraient eu du mal à retenir leur portefeuille
ministériel. L’attitude du FMI est
d’autant plus étonnante que son «Staff Report for 2013 Article 1V
consultation», fait référence à une étude qui confirme l’existence d’une
relation «statistically significant» entre le Repo et l’inflation
à Maurice, alors que la même étude a trouvé que la relation entre le Repo
et le GDP était statistically insignificant. En d’autres mots, la baisse
du Repo prônée par le FMI aurait exacerbé notre inflation sans pour cela
exercer un impact positif sur la croissance annuelle du pays !
La relation nébuleuse entre
l’épargne, le déficit du compte courant et l’excès de liquidité
Les échanges entre la BoM et le
MoF auront permis au lecteur assidu de comprendre qu’une relation nébuleuse
existe entre l’épargne nationale, le déficit du compte courant, la liquidité du
système monétaire, les emprunts du gouvernement et les investissements
étrangers vers Maurice. Essayons de mettre un peu d’ordre dans ce fouillis. Le
déficit commercial (export moins import) a une répercussion directe sur le
déficit du compte courant. Maurice accuse, en moyenne, quatre à huit milliards
de roupies de déficit commercial mensuellement. Ce n’est donc guère étonnant
que le compte courant s’enlise autour d’un déficit dépassant 10 % du PIB
(malgré notre performance dans le tourisme et autres services) car, dans une
discipline où il existe très peu de certitudes, le dismal science qu’est
l’économie réussit à établir une identité ici. Le déficit du compte courant est
égal à la différence entre l’épargne nationale et l’investissement du pays.
Donc, la propension à l’épargne diminuant de façon anémique à 13% du PIB, alors
que l’investissement reste relativement plus stable (22 à 25 % du PIB), le
déficit du compte courant s’est ainsi creusé. Ce trou du compte courant doit
être contrebalancé (remblayé) de façon exacte par un surplus du côté du Capital
Account. Ce «remblais» peut prendre plusieurs formes. On a vu que le
gouvernement a, ces derniers temps, augmenté ses emprunts de l’extérieur
(suivant ainsi le conseil du FMI), alors que, jusqu’à tout récemment, notre
dette nationale (aujourd’hui Rs 58 milliards à l’étranger et Rs 162 milliards)
était davantage axée sur l’emprunt au niveau local. La BoM avait critiqué ces
emprunts à cause de la liquidité qu’ils créent sur le marché monétaire.
D’autres intrants considérés comme hautement « vertueux» comme
le net FDI inflow (3 % du GDP en
2010 et 1,6 % en 2011) causent aussi le même excès de liquidité sur le marché
monétaire, et ce n’est pas pour cela qu’on découragerait le Foreign Direct
Investment (FDI). Moins vertueux sans aucun doute et très volatile, les inflows
dus à l’offshore atteignaient 7,8 % en 2011. Une réponse à ces excès de
liquidité est de les éponger ou de les stériliser à travers les instruments de
la BoM et du ministère des Finances.
Ce que cache le cash
reserve ratio
Nous consacrons cette dernière section à un sujet qui aurait pu, à lui seul, prendre
plusieurs colonnes hebdomadaires : le Cash Reserve Ratio
(CRR). Pour des besoins prudentiels
aussi bien que pour faciliter sa politique monétaire, une banque centrale
demande aux banques commerciales de conserver dans leurs coffres une
portion (inutilisée) de chaque roupie que dépose un épargnant chez elle. Ce
pourcentage variait dans les années
80/90 entre 20 % et 30 %. Donc, si on prend 30 %, la banque chez qui l’épargnant déposait sa
roupie ne pouvait prêter que 70 sous, ayant l’obligation de conserver les 30
sous restant dans ses coffres ou chez la BoM sans aucun rendement. Le money
multiplier prend donc la forme suivante : les 70 sous prêtées à un
emprunteur retourneraient à la banque (car personne ne les conservera sous son
matelas). A l’occasion de ce deuxième tour, seules 49 sous (70 % de 70 sous) peuvent être
nouvellement offertes par la banque en prêt à un deuxième emprunteur, et ainsi
de suite. Il n’y a pas très longtemps, les banques de par le monde ayant réussi
à convaincre leurs autorités monétaires que le CRR était exagérément élevé, une
baisse du CRR a permis à ces institutions financières de tirer une rémunération
sur un argent qui dormait jusque-là pour des raisons prudentielles qui étaient
loin de les inquiéter, mais qui leur coûtait quand même ce que coûte le loyer
de l’argent. Ainsi, à Maurice, le taux varie ces derniers temps autour de 6 à 7
%.
Excès de
liquidité
On peut maintenant comprendre la notion
d’ «excès» de liquidité. Est en excès toute liquidité qui est
au-delà de ce que les banques sont forcées par la BoM de conserver «inutilement» dans leurs
coffres. Un communiqué de la BoM du 26 septembre dernier faisant état de la
situation monétaire aide à éclairer le débat. Sur un Deposit Base, au
sein des banques, de Rs 315 milliards, le «average cash balance held»
dans les coffres était de Rs 27milliards (8,6 %), alors que le « minimum
cash balance » (représentant les besoins du CRR) n’était que de Rs 22
milliards (6,7 %). La liquidité moyenne dans les coffres-forts bancaires
dépassait ainsi le mandatory requirement du CRR de Rs 5 milliards. Cet
excès, dont personne ne semble vouloir, contrairement à la tomate de Xavier,
peut être vu comme une patate chaude dont les banques veulent à tout prix se
débarrasser au plus vite. Pour ce faire, les banques rivalisent férocement
entre elles pour acheter des liquid assets (qui visent à éponger ces
excès) tels les BoM bills et notes, ou les 91-daytreasury
bills. Cela descend leur yield, qui est en relation inverse à leur
coût. Cette motivation des banques exerce également une pression à la baisse
sur le overnight interbank borrowing rate (2,5 %), qui ne peut décoller
pour rejoindre les 4,65 % du Repo Rate. Le FMI considère que ce
phénomène expliquerait en grande partie le fossé entre les taux du loyer de
l’argent appliqué par les banques.
Ce que
cache le «Cash Reserve Ratio»
Le CRR ne
devrait-il pas être rehaussé, quand on sait que chaque pourcentage à la hausse
enlèverait Rs 3 milliards ou plus de surliquidité du circuit monétaire
(dépendant du deposit base du moment au sein des banques) ? C’est
en effet ce que la BoM a fait en février 2011 (hausse de 6 % à 7 % du CRR) et
le 4 octobre 2013 (de 7 % à 8 %), le lendemain de la pénultième défaite de
Manou Bheenick au Monetary Policy Committee. Cela a permis à la BoM
d’éponger la surliquidité on the cheap quand on compare cela avec les
instruments coûteux de son attirail monétaire. Cela éviterait aussi d’avoir à
faire la manche devant le ministère de Xavier. Aujourd’hui que la surliquidité
est encore plus menaçante que jamais, ne devrait-on pas conclure que le CRR à 8
% est structurellement en-dessous de son equilibrium level pour une
économie mauricienne qui est à la merci des caprices monétaires (FDI, emprunt
du GoM en devises, offshore, résilience financière de la BoM) qu’on a vu en
haut ? Si cette question ne peut être posée en ce moment c’est
qu’entre-temps, Xavier-Luc Duval a, pour balancer son budget, quelque peu grevé
la profitabilité des banques locales en leur imposant un alourdissement et une
prolongation d’impôts « temporaires».
L’auteur rebondit sur un des facteurs qui défraient la chronique – l’excès de liquidités – sur l’horizon économique. Il nous livre également ses opinions autour de ce sujet.
Analysant la foire d’empoigne sur le repo rate entre le gouverneur de la Banque de Maurice (BoM) et Ali Mansoor dans une colonne intitulée «Rational expectations and irrational behaviour» dans l’express du 25 septembre 2013, nous exprimions le fait que l’analyse de l’ancien Financial Secretary (FS) était déroutante. «Comment peut-on logiquement dire, sur la même plateforme et le même jour que 1) Le Monetary Policy Committee (MPC) n’a aucune crédibilité et que son policy rate, le repo, laisse le marché superbement indifférent et 2) dire que ceux qui prônent une révision à la hausse du repo rate engagent l’économie dans une voie suicidaire ; que ‘the spectre of unemployment is worrisome and the MPC should think very carefully about its responsibility... To history’. Ceci démontre que le rôle que joue le MPC au sein de notre économie n’est pas compris par le FS et, ça, c’est dangereux pour lui et pour nous.»
Citant les chercheurs du Fonds monétaire international (FMI), nous faisions ressortir que le «policy rate pass-through to the lending rate is about 80% in Mauritius, one of the highest among sub-Saharan African countries» démontrant ainsi une amélioration du mécanisme de transmission durant la dernière décennie du fait que la BoM ait choisi le repo (au Lombard rate) comme «policy instrument», ce qui est bien plus orienté au marché. Nous faisions ressortir, cependant, que l’effet du repo rate sur les «market determined rates» tels l’interbank overnight borrowing rate et le 91 day treasury bills (tous deux au-dessous du key repo rate depuis 2009) restait négligeable.
Ce «misalignment» dû à la forte liquidité excédentaire au niveau des banques (Rs 3 milliards ou 1 % du GDP par jour en 2012, Rs 11 milliards ces jours-ci et menaçant d’atteindre les Rs 18 milliards dans un proche avenir ) engendre des taux très faibles au sein du «money market» et explique la faiblesse de la transmission monétaire, entre autres effets néfastes, sur notre économie dont la distorsion de la motivation des banques au niveau des emprunts et des prêts. Le FMI a, il y a plus d’une année, suggéré que la BoM devait éponger cet excès à travers des«Repurchase operations» mais que cela effriterait la profitabilité de la banque centrale, obligeant le gouvernement de recapitaliser la BoM avec des «Government Bonds» (un chèque en blanc selon XLD) afin d’augmenter ses actifs collatéraux en repo et permettre ainsi au marché de bénéficier d’un «increased supply of liquid assets».
Notre proposition que le FS et le gouverneur se mettent autour d’une table pour discuter de cet excès de liquidités sur le marché ne put jamais se réaliser car Ali Mansoor reçut sa feuille de route quelques semaines après la parution de cette colonne. Depuis, rien n’a changé dans la guérilla psychologique entre la BoM et le MoF alors que cet excès de liquidités, lui, ne cesse de s’accroître, exacerbant les effets pervers qu’on a constatés. Mais ce problème d’ordre macro-éco économique doit, pour être démêlé aujourd’hui, être analysé sur les registres psychologiques, institutionnels aussi bien qu’économiques.
Les excès du ministre des Finances vis-à-vis du gouverneur ne peuvent être appréhendés autrement qu’en termes d’un «severe bout of displaced aggression». C’est un phénomène psychologique bien documenté qu’on rencontre souvent dans le milieu familial quand, un homme ayant souffert des excès tyranniques de son patron tout puissant, rentre à la maison et rabroue cruellement sa femme pour une peccadille. XLD ne peut s’en prendre à Navin. Il se défoule sur Manou Bheenick. XLD n’est pas le seul à déplacer ainsi ses impulsions agressives sur ceux moins aptes à se défendre. Le PM, excédé par son ministre des Finances, n’avait-il pas lui-même cherché une victime électoralement moins dangereuse en infligeant la claque destinée à Xavier au pauvre Ali Mansoor qui fut prié de plier bagage.
Du point de vue institutionnel, ce problème nous retourne au pathétique manque de leadership dont nous parlions dans notre dernière colonne. Aucun PM digne de ce nom ne songerait à permettre un tel débordement entre la Banque centrale et son ministère des Finances, les deux«vitrines» les plus en vue de nos partenaires internationaux. Ensuite, une banque centrale a sa mission qui ne coïncide nullement avec celle du politicien à la tête du ministère des Finances. À la BoM incombe la lutte contre l’inflation ainsi que la stabilité de la devise nationale, alors que la motivation première du politicien qui s’affuble le rôle de Grand argentier, reste le souci de se faire réélire… coûte que coûte. Les politiciens, de par le monde, ne comptant pas parmi les êtres les plus courageux du pays, la tentation toujours présente à leur esprit de jouer au Père Noël, de créer le «plein-emploi» et de déprécier «compétitivement» la devise nationale pour aider un secteur manufacturier en panne etc, a fait qu’au sein des pays où règnent une certaine gouvernance et un respect des institutions, une Banque centrale indépendante est instituée pour parer à tous débordements monétaires qui se solderaient par une inflation calamiteuse. Un gouverneur est choisi sur la base de sa capacité et de son indépendance.
Il n’y a pas trop longtemps, au Royaume-Uni, un MPC a été institué pour donner une certaine représentativité à la décision cruciale de la Banque centrale de réguler le loyer de l’argent, c’est-à-dire à voter l’équivalent de notre repo rate. L’île Maurice a cru bon d’imiter cet exemple. Mais, comme les multiples institutions d’inspiration étrangère que nous singeons, le MPC est une cacophonie institutionnelle car, en son sein, le poids des membres choisis par des politiciens reflète un désir de surseoir systématiquement au jugement du gouverneur en ce qui concerne sa mission première et sacrée de protéger l’économie du fléau Inflationniste. À chacun son métier et les vaches seront bien gardées. Ce modèle où le ministre des Finances pèse de tout son poids sur la finalité des décisions monétaires rapproche notre système ironiquement de celui que nos voisins africains éclairés viennent tout juste d’abandonner : la route qui mène à la planche à billets est pavée de bonnes intentions.
La désillusion du pays vis-à-vis de la classe politique mauricienne a atteint son point culminant une année avant les élections de 2015. Bien qu’habitués au mépris de la classe dirigeante, le théâtre de mauvais goût que nous ont offert le gouvernement et l’opposition, unis dans la même duplicité, a dévoilé le dernier râle de la démocratie mauricienne.
Dans un bourbier d’intérêts personnels où soif de pouvoir rimait avec une volonté commune de vendre sa conscience au prix fort, nous n’avons eu droit, au milieu de toutes ces alliances de partis qui se faisaient et se défaisaient, à aucune référence à un policy reassessment. Aucune mention n’est faite d’un plan cohérent pour combattre l’inégalité économique croissante du pays. Pas plus qu’une sortie planifiée des égouts politiciens où ces malotrus ont plongé le pays depuis de trop longues années. La politique ne se fait pas avec des idées où des aspirations patriotiques dans la belle île Maurice. Ici, c’est la guerre des tranchées pour asseoir son clan ou sa dynastie qui se livre. PTr, MMM, MSM, PMSD, tous tripatouillaient dans la même mare de canard en espérant, qu’à la fin de la partie, ils sortiraient plus tonifiés ou moins décrédibilisés que l’adversaire. Manque de pot, ils en sont sortis, si cela était encore possible, encore moins crédibles qu’avant. Des 40 % de votants qui exécraient ces épouvantails politiques il n’y a pas si longtemps, ce chiffre doit aujourd’hui dépasser les 50 %, soit plus de la moitié des électeurs qui seront appelés aux urnes l’année prochaine.
Il n’y a rien d’étonnant à cela. La descente aux enfers a été aussi sûre que lente. Nous aborderons le cas de l’opposition dans un prochain texte et nous nous arrêtons ici au Parti travailliste. J’ai eu la chance de côtoyer l’espoir qu’était Navin Ramgoolam en 1996, aux côtés de Paul Bérenger. Qui mieux que lui pouvait faire rêver le pays d’un avenir meilleur. Bien né politiquement, jeune, éduqué dans les meilleures universités britanniques, il était le modèle même de l’homme d’État moderne et progressif. Le pays était en droit de s’attendre à un guide éclairé, imbu de valeurs humaines qui iraient de pair avec un gouvernement transparent et honnête où les clivages ethniques et sociaux commenceraient à s’estomper. En sus de toutes les qualités que la nation percevait chez ce jeune leader, le hasard allait lui enlever la tentation d’asseoir son pouvoir sur une dynastie comme le faisait déjà son adversaire principal. En ce qui le concerne, les enfants mauriciens allaient être ses enfants, sans discrimination aucune, l’île Maurice de demain allait être sa seule dynastie.
Quel réveil brutal le pays a ainsi connu ces dix dernières années ! L’homme miracle s’est révélé un satyre et le rêve d’une île Maurice meilleure a tourné au cauchemar. Il est difficile de décrire l’étendue du désenchantement tant il est grand. Navin Ramgoolam avait tout pour s’arroger la place prépondérante dans notre histoire en tant que le plus illustre PM que ce pays ait connu. Il a tristement laissé cette chance lui échapper laissant à la postérité le souvenir du pire leader que ce pays ait subi en cinquante ans d’indépendance.
Comme Hamlet, le prince du Danemark, Navin est né avec un tragic flaw dans son caractère. Il souffre d’une incapacité de prendre la décision qu’il faut, au moment où il le faut. Cette propension à la procrastination a failli coûter cher au pays en 1999. Mais ce défaut, il le cache assez bien sous un charme bien réel et la fabulation que sa «lenteur» n’est qu’une stratégie de réflexion pour mieux bondir au moment choisi. C’est ainsi que se décline l’incapacité de choisir un allié en 2010, les longues absences de promotions aux postes importants du pays, les réformes (électorales et autres) renvoyées aux calendes grecques. Là où sir Anerood Jugnauth coupe et tranche en un tour de main et Paul Bérenger se décide aussitôt le dernier dossier épluché, NCR lui, reste figé dans l’immobilité.
Contrairement aux dieux classiques, le pays aurait pu lui pardonner ce tragic flaw, cette faute unique bien que fatale, cette fine ébréchure dans un vase par ailleurs parfait, si justement le reste de l’objet était impeccable. Loin s’en faut. Chez NCR, le hair line crack donne lieu aux multiples lézardes de la structure. Ainsi, l’homme de la renaissance n’hésite pas à tomber dans le communalisme le plus abject et s’entoure d’une coterie qui l’associe aux pires débordements primaires. La VOH a droit de cité, les pandits désavoués de leurs propres ouailles s’approprient son oreille, votre correspondant devient sa cible raciale préférée lors des élections pour reprendre le pouvoir. Même ses calculs sectaires sont mal faits. Comment sinon expliquer l’aliénation de tout un pan de route côtière et de plage nationale au profit de quelques colleurs d’affiches quand ces excisions, au sein de son propre électorat, désavantagent en premier lieu ces mêmes électeurs de Triolet. Il se targue qu’aucun de ses ministres ne peut lire sa pensée alors que le propre d’un vrai chef est justement de définir clairement la ligne rouge à ne pas franchir. Il n’est donc guère étonnant que nombreux sont ses ministres qui hériteront d’une place choisie au panthéon de la honte aux côtés de messieurs Daby et Badry.
Au lieu d’assainir les tactiques innommables de la politique mauricienne, ce PM qui a longtemps côtoyé l’intelligentsia britannique va pousser, jusqu’à son summum, l’art de la moralité publique qui, chez nous, vise d’abord à préserver le gagne-pain de l’homme qui la pratique. Paul Bérenger le fait éjecter le MSM, un allié scélérat, pour ensuite se l’approprier cyniquement. Qu’à cela ne tienne, il achète trois des parlementaires, démontrant ainsi que Bérenger n’a rien à lui apprendre en immoralité politique. Mais là où il montre le degré de son mépris pour le pays c’est sa pratique sous le prétexte archi creux de la démocratisation de l’économie. Au vu et au su de 1,2 million de Mauriciens, se croyant tout permis, il laisse sa vie dite privée empiéter de façon on ne peut plus flagrante sur son devoir de déférence et de respect pour le patrimoine et l’opinion nationale. Inélégant, il n’hésite pas à bafouer, en ce faisant, la dignité d’une personnalité dont le stoïcisme tranche on ne peut plus crûment avec les lèche-bottes et lâches courtisans qui gravitent autour de lui dans l’espoir de grappiller une miette qu’il laisserait éventuellement tomber dans leurs écuelles.
Ayant suivi cette tragédie nationale au premier rang depuis une décennie, la question est de savoir si le peuple admirable va, malgré tout, renouveler sa confiance en Navin Ramgoolam en 2015. Comme Malcolm dans «Macbeth», la nation va très prochainement se poser la question au sujet de notre tragique héros national : «Is such a one be fit to govern ?» Il est permis d’espérer que, tel le patriotique Macduff, l’île Maurice déclame en choeur «O nation miserable !» suivi d’un «NON» électoral retentissant.