JM et les chefs coutumiers de la République démocratique du Congo

26 May 2003

‘’Empêcher le CEB d’être une vache à lait’’


QUESTIONS A JEAN-MÉE DESVEAUX, SPECIAL ADVISER, MINISTÈRE DES FINANCES

Propos recueillis par
Raj MEETARBHAN
L’express du 26 mai 2003


 • Jack Bizlall a demandé votre retrait du board du Central Electricity Board (CEB). Comment réagissez-vous à cela?

 -Jack Bizlall m'étonne et me déçoit. Voilà quelqu'un qui veut éradiquer la corruption dans le pays mais il tire en premier sur ceux qui ont le même objectif que lui sans s'être donné la peine de se renseigner correctement sur ce dossier complexe. Jack Bizlall s'inquiète que le consommateur mauricien ne soit pénalisé par des contrats trop juteux entre les fournisseurs privés d'électricité et le CEB. Ceci est intéressant car, sans partager l'analyse marxiste de Jack Bizlall sur les "oligarques et autres magnats du secteur sucrier’’, non seulement je partage son inquiétude mais je m'évertue depuis bientôt trois ans à m'assurer que ce scénario ne se produise pas sur le terrain. Mon inquiétude est basée sur une analyse économique et non sur une idéologie. Une industrie sucrière qui voit le prix préférentiel de son sucre approcher inexorablement du très faible prix mondial avec la disparition des préférences de Lomé serait tentée de chercher un substitut mauricien pour la vache à lait européenne disparue. Vu du point de vue national, c’était une perspective peu réjouissante pour la santé de l'économie aussi bien que pour l'équilibre socioéconomique du pays. Ce serait une parfaite redistribution des richesses nationales dans le mauvais sens. Le mode d'octroi de ces contrats avait augmenté mon inquiétude.

 • Comment avez-vous fait pour éviter ces dangers ? 

- Le VPM m'avait saisi du dossier électricité au sein d'un comité interministériel, ce qui explique mon intérêt pour l'électricité. Quand vint le premier test du gouvernement en matière énergétique, la stratégie était donc déjà toute prête. Le document de Mauritius Sugar Authority intitulé le Sugar Sector Strategic Plan (SSSP) fut publié en mai 2001 couvrant la période 2001 à 2005. Ce document suggère ceci : "The CEB could accommodate two further firm power supplies from the sugar industry by 2005’’. Une de ces centrales, nous dit le SSSP, serait à Union St-Aubin (USA) tandis que l'autre serait à Médine. Le SSSP fait d'autres projections pour une demi-douzaine d'autres centrales bagasse-charbon. 

Ce qu'il faut retenir ici, c'est que Union St-Aubin que la SSSP préconise comme prochaine centrale à mettre sur pied avant 2005 est grosso modo le même groupe qui a remporté le Request for proposals du CEB ; les mêmes chaudières étaient impliquées dès le départ. Donc, l'USA aurait eu son aval du SSSP depuis deux ans et sans concurrent pour le forcer à donner le meilleur prix au CEB.

Je fis ressortir au VPM qu'on ne maîtrisait pas suffisamment le cost-benefit analysis de ce que nous apportait l'industrie sucrière en matière énergétique pour aller de l'avant à l'aveuglette. Je voyais déjà qu'un exercice d'appel d'offres comme cela se pratique dans tous pays avancés pour le procurement of electricity devrait avoir lieu. Mais préalablement, il nous fallait définir le rôle de l'industrie sucrière au sein de notre politique énergétique. Seule une étude professionnelle dans ce sens pouvait répondre aux questions qui se posaient. Quand le Cabinet donna son aval au SSSP, la décision fut prise de mettre les deux centrales d'Union St-Aubin et de Médine au frigo jusqu'à ce que le gouvernement obtienne l'étude détaillée de la situation que j'avais préconisée.

 • Comment cette étude allait-elle éclairer votre lanterne?

 -Les auteurs de cette étude, Parsons and BRickenhoff Africa (PB Power) furent chargés de faire un Audit of Optimal Generation Capacities in Mauritius. Deux des questions cruciales sur lesquelles s'est penché cet audit étaient: Determine the most appropriate form of power generation for expanding the Mauritian generation system ; What is the next type of generation units that should be introduced to Mauritius and when ?  Les questions posées démontraient clairement la philosophie du gouvernement. Il y eut là un changement subtil de l'approche gouvernementale vis-à-vis de l'industrie sucrière. Partant du principe des années 90 de "save the Sugar Industry at any cost", ce qui aurait pu impliquer des cross subsidies des consommateurs à l'industrie, nous étions parvenus à trouver une balance qui pourrait être décrite comme : Accommodate the needs ofthe sugar industry in a difficult international environment as far as such needs are compatible with the economic well-being of the country as a whole. Je me souviens même que le vice-Premier ministre avait élaboré ce principe au cours d'une réunion avec le secteur privé à Clarisse House vers fin 2000. Est-ce la peine de demander si un gouvernement ou un conseiller à la solde de l'industrie sucrière agirait ainsi ? Mais ce n'est pas tout.

• II y a donc un changement de philosophie. Quelles autres initiatives allaient démarquer la nouvelle administration du CEB?

- Quand la nouvelle équipe arriva au CEB, nous fûmes confrontés à une bavure monumentale de la part de l'équipe précédente. Ces mêmes officiers qui avaient jusque-là négocié tous les contrats passés entre le CEB et l'industrie sucrière avaient, dans un paroxysme de sagesse, trouvé que le prix de l'électricité produite par les centrales bagasse (CPP-coupe seulement) devrait être indexé au prix de l'huile lourde, qui n'a pourtant rien à faire avec le coût de la production de ces centrales. Le prix payé par le CEB pour l'électricité produite par ces centrales était sorti d'environ une roupie le MW en 1996 pour atteindre Rs 1,68 (augmentation de près de 70 %) en 2001. Cela faisait que l'électricité de ces centrales devenait plus coûteuse que celle produite par les IPP (all year round), ce qui était un non-sens technique et économique. L'équipe de négociation du CEB parvint, malgré ce contexte extrêmement défavorable, à faire l'industrie sucrière accepter le nouveau coût de Rs 1,30, près de 25 % en faveur du CEB. Du beau travail dont on est fier. Savez-vous qui a mené ces négociations ? Donna LeClair dont Jack Bizlall veut aujourd'hui dessaisir du dossier électricité parce qu'elle est "financée par les barons sucriers". Si, dû à mon manque de maîtrise d'un dossier, j'avais commis une injustice aussi infecte que celle-là, l'honnêteté intellectuelle m'aurait forcé à m'excuser platement. Jack Bizlall est réputé pour avoir un système de valeur très développé ; son comportement confirmera bientôt, et de façon irréfutable, si cette réputation est méritée.

• Des allégations ont été faites à l'Independent Commission against Corruption (Icac) contre la façon dont le groupe St-Aubin vient d'obtenir le contrat pour la production de 30 à 40 MW. Etes-vous satisfait, au CEB, que l'exercice s'est déroulé correctement ?

- Absolument. Regardons d'abord le côté ubuesque de la situation. De 1996 jusqu'à l'exercice en cours, il y a eu du côté gouvernemental, un groupe de fonctionnaires qui se sont assis et ont octroyé aux propriétés sucrières pas moins de neuf Power Purchase Agreements (PPA) : Beau-Champ, FUEL et la centrale thermique de Belle-Vue (CTBV) parmi les IPP (all year round bagasse-charbon) et Riche-en-Eau, Savannah, Union St-Aubin, Mon-Trésor-Mon-Désert, Mon-Désert-Alma et Mon-Loisir parmi les CPP (bagasse en coupe seulement). Ces exercices n'ont connu aucun appel d'offres, de Request for proposal; aucune compétition n'a été instaurée pour mettre de la pression sur le prix offert par ces candidats afin d'obtenir un meilleur deal pour le CEB; aucun critère et aucune méthodologie ne furent élaborés auxquels les parties en concurrence devraient adhérer. Pourtant, les revenus annuels (2001) en jeu étaient de taille : Rs 584m pour CTBV, Rs 263 millions pour FUEL, Rs 164m pour Beau-Champ et en moyenne Rs 20 millions pour chacun des CPP. Et pendant tout ce temps, l'île Maurice resta béatement sereine. Personne ne s'est soucié du fait que ce genre d'''energy procurementprocess" péchait par manque de transparence et d'accountability. On prévoyait même, comme je le citais tout à l'heure, d'en faire une demi-douzaine de grandes centrales bagasse-charbon procédant de la même façon opaque. 

Arrive la nouvelle équipe. Elle considère que le genre de concentration de pouvoir décisionnel exercé jusqu'alors pour l'allocation des contrats d'énergie est hautement préjudiciable aux intérêts du CEB. Elle conclut que cela enfreint aux règles les plus élémentaires de la bonne gouvernance. Pour la première fois dans les annales de Maurice, un processus compétitif est instauré dans le domaine ultra stratégique de l'énergie ; un request for proposals est soumis aux trois candidats qui avaient jusque-là montré un intérêt pour construire une centrale thermique ; les critères sont établis d'avance ainsi que la méthodologie d'évaluation ; l'exercice suit un tracé préalablement instauré de strict respect pour les règles établies ; à l'équipe d'une demi-douzaine de professionnels aguerris du Corporate Affairs Department du CEB, on ajoute un universitaire respecté et un officier du Management Audit Bureau. Deux étapes d'évaluation ont eu lieu, l'une technique et l'autre financière. A la fin de l'exercice, les membres de l'équipe d'évaluation s'accordent à l'unanimité à trouver un candidat nettement supérieur à l'autre tant sur le volet technique que sur celui de l'offre financière. Cette analyse est présentée au Board du CEB où la dizaine de directeurs donne leur aval à la décision du comité d'évaluation. On voudrait maintenant faire accroire que c'est ce nouveau système qui encourage les magouilles alors que durant la loi de la jungle qui prévalait jusqu'ici, tout était clair comme l'eau de roche. C'est dire donc que ce sont les garde-fous de transparence et d'accountabïlity que nous avons érigés qui sont aptes à encourager les magouilles ! C'est vraiment prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages! En ce qui concerne le prix que le pays obtiendra de cet exercice, le même raisonnement bancal veut nous faire accroire que le CEB aurait été mieux loti de faire du grés à grès avec le candidat battu sans aucun appel d'offres alors que même sous la pression d'un appel d'offres, son prix était de loin moins attrayant.

• Promettez-vous de jouer la transparence si l'Icac décidait d'enquêter sur le dossier ?

- Le CEB se ferait un plaisir d'ouvrir à l'Icac toutes les pièces justificatives et toutes les analyses qui ont mené vers le résultat obtenu. Ce serait une occasion pour la commission de convaincre qui de droit qu'aucun contrat de centrale énergétique ne devrait être conclu sans un tel exercice de transparence. Il n'y a pas l'ombre d'un doute qui sont ceux qui espèrent profiter de la campagne de dénigrement qui est autour de cet exercice. Il y a plusieurs parties qui, sans aucune honte, avaient démontré une volonté de ne pas procéder par un système compétitif pour les raisons qui leur sont propres ! L'intensité de cette campagne avait pour but non seulement de décourager l'exercice en cours mais aussi de démontrer ce qui arrive à ceux qui s'érigent pour barrer la route aux magouilleurs. J'irais plus loin. La vocation de l'Icac ne lui permet pas d'ignorer l'assaut systématique et coordonné qui a été monté ces jours-ci pour décourager et discréditer ceux qui se battent pour instaurer un processus transparent d'évaluation au sein du CEB comme ailleurs à la Waste Water Management Authority (WMA). Les lettres anonymes et autres immondices qui apparaissent dans la gutterpress ont des tell tales qui permettraient aux limiers de l'Icac de les retracer sans trop de difficulté. Si ces filous ne sont pas des corrupteurs alors il n'y a pas de corruption chez nous. Il suffit de se demander à qui profite le mud-slinging exercise.

• Diriez-vous que les contrats conclus entre les trois IPP et l'Etat sont équitables (fair) ?

- De toutes vos questions celle-ci est la plus apte à être mal interprétée des deux côtés du ideological divide. La réponse brutale est non. Il y a eu beaucoup d'erreurs commises dans le passé venant de ceux qui auraient dû mieux défendre le dossier de l'Etat. L'explication est très simple. Vous avez d'un côté une société énergétique dont l'objectif est de générer des bénéfices et de l'autre les représentants de l'Etat qui sont censés protéger le consommateur. Saisissant parfaitement les enjeux du contrat ainsi que sa grande durée, le privé arrive à la table de négociations avec la meilleure équipe de Contract Lawyers qu'ils peuvent trouver sur le marché londonien. Nos mandarins à nous, avant que la nouvelle équipe n'arrive, faisaient des économies de chandelle. Ne réalisant pas qu'il est absurde d'économiser sur la qualité du conseil légal quand on négocie un contrat de plusieurs centaines de millions de roupies par an, ils ont commis la bêtise stratégique de faire appel à nos vieux juges à la retraite pour faire face aux colosses auxquels faisait appel l'industrie sucrière. Dès lors, les résultats étaient prévisibles. Notre conseil juridique nous laisse entendre que les contrats IPP ont un clair biais anti-CEB.

Il faut cependant faire très attention. Il est préférable pour un pays d'économie libérale comme la nôtre de vivre avec un ou plusieurs mauvais contrats plutôt que de cesser d'honorer les contrats signés par le gouvernement en vue d'améliorer post hoc les conditions qui s'y trouvent. Opter pour une telle stratégie nous mettrait à dos toute la communauté de bailleurs de fonds, feraient fuir tout investisseur étranger et ferait du phare des économies africaines que nous sommes, une petite république bananière.

Ce n'est pas cette approche que nous voulons prendre. Le CEB va essayer d'inspirer la confiance nécessaire chez les sucriers afin qu'ils viennent volontairement à une table de négociation où nous pourrions passer en revue, sans contrainte aucune, les éléments des contrats qui pourraient être changés de commun accord en vue d'avoir le fameux win-win situation.

Cela dit, pour les besoins de notre futur Power Purchase Agreement (PPA) avec la Société usinière du Sud, l'équipe du CEB se fait conseiller par C M S CameronMcKenna, un des meilleurs cabinets londoniens en matière de contrat d'énergie. Ce nouveau PPA établira le nouveau model des futurs contrats avec le privé. Il remplacera les caractéristiques contraignantes des contrats précédents tels que les take or pay provisions. A cause de cette clause contraignante, le CEB doit, à certaines heures, réduire la production de ses centrales plus qu'il n'est économiquement raisonnable de le faire dans le but de laisser la place à l'énergie contractuellement achetée des centrales privées. Le nouveau contrat qui est clairement un PPA de la deuxième génération contiendra, à la place du take or pay, une structure de paiement en deux segments : un paiement de l'investissement dans la centrale qui couvre les coûts fixes (capacity payment) et un autre qui rémunère les coûts variables couvrant les opérations.

•Pourquoi le gouvernement ne favorise-t-il pas la production d'un maximum d'électricité à partir de la bagasse, un combustible produit localement ?

- Le gouvernement encourage l'utilisation de la bagasse dans la production d'électricité depuis le début des années 90 quand le bagasse transfer price a été constitué pour encourager l'agriculteur. Depuis l'introduction du Bagasse Energy Development Program (BEDP), le CEB a payé Rs 360 millions aux planteurs pour la bagasse ainsi fournie.

En 2001, des 332 Gigawatts heure (GWh) que le CEB a achetés de la CTBV, 26 % étaient produits à partir de la bagasse durant la coupe. En ce qui concerne FUEL sur 157 GWh, 34 % des ventes au CEB proviennent de la bagasse tandis que pour Beau-Champ, une proportion encore plus forte de bagasse a été affichée en 2001,soit 44%. Il faut comprendre que les trois centrales IPP ne se servent de la bagasse que durant la coupe car la bagasse ne se conserve pas. Les sociétés énergétiques répartissent leur ratio bagasse-charbon selon le volume de bagasse dont ils disposent dans leur région car le transport de la bagasse n'est pas économique. En ce qui concerne les 7 CPP qui ne produisent qu'à partir de la bagasse, nous avons obtenu 113 GWh en 2001.

Passant en revue toutes les technologies qui sont à notre portée, PB Power conclut que "dual fired coal-bagasse plant is the preferred choice based on very robust assumptions." Cependant, "Based on the current pricing arrangements with the firm IPP suppliers, the dispatch of these plants is not optimal." Cela veut dire qu'alors que cette technologie ainsi que la libre disponibilité de la bagasse aurait dû rendre leur coût plus attrayant au CEB, le prix pratiqué a un effet contraire.

On peut postuler deux raisons pour la cherté de l'énergie bagasse-charbon : 1) le manque de concurrence durant l'octroi des contrats IPP. C'est une raison qui, j'espère, appartient dorénavant au passé. 2) le bagasse transfer price.

Expliquez-nous ce concept de "bagasse transfer price".

- Ce bagasse transfer price conçu à l'occasion du BEDP par la Mauritius Sugar Authority au début des années 90 avait l'objectif somme toute rationnel d'optimiser l'énergie produite à partir de la bagasse. La bagasse n'a aucune utilité alternative à Maurice, ce qui est défini par le terme "no economic value" qui a fait tiquer certains. Si on ne le brûlait pas, les usines seraient littéralement ensevelies sous le poids de leur bagasse. Il est donc tout à fait à l'avantage du pays de s'en servir pour faire de l'électricité. Mais rémunérer cette matière autrement inutile jusqu'à ce que le prix de l'énergie ainsi produite excède le prix de l'énergie provenant du charbon importé est un excès qui ne fait que gonfler le prix de l'électricité au-delà du raisonnable.

Mais arrivons au plus comique de toutes les situations. Le bagasse transfer price est payé par le CEB (le consommateur) aux agriculteurs. C'est-à-dire que le planteur donne de la bagasse gratuitement à la centrale électrique. Celui-ci tire un avantage commercial en brûlant cette bagasse pour produire de l'électricité que paye grassement le CEB. On aurait pu s'attendre dans un climat économique rationnel que ce soit l'IPP qui paye le planteur pour cette manne qu'est pour lui la bagasse qu'on vient lui déposer devant sa porte. Non, l'usinier ne paye pas un sou pour cela et, tenez-vous bien, il demande maintenant, à travers son syndicat d'employeur (qui comme tout bon syndicat n'a de souci que l'intérêt de ses membres au mépris du consommateur) d'être additionnellement rémunéré pour utiliser une matière gratuite qui lui permet de produire de l'électricité à un prix intéressant. Je suppose que c'est comme ça qu'on va faire baisser le prix de l'électricité à Maurice et attirer les investisseurs.

• Le prix auquel le CEB achète l'énergie des producteurs indépendants (Belle-Vue, Beau-Champ et FUEL) a été qualifié d'exorbitant par des spécialistes. Comment se comparent ces prix par rapport au coût de production du GWh dans les centrales à huile lourde du CEB ?

- Exorbitant est un concept relatif qui comporte aussi des jugements de valeur. Je vais donc m'abstenir et vous donner plutôt en ordre de cherté celui dans lequel les unités au service du CEB se classent sur l'unit energy generation cost. Cet ordre, rappelons-le, devrait déterminer le dispatch order du CEB pour l'entrée en action sur l’electricity grid de chacune de ces unités. Dans un système idéal, le CEB devrait utiliser le maximum d'énergie provenant de la centrale dont le coût variable est le moins élevé avant de passer à une centrale où ce coût est plus élevé. C'est ce qu'on appelle le least-cost dispatch order. On remarque un certain nombre de choses extrêmement intéressantes dans la liste qui suit : 

1. Alors qu'on pourrait s'attendre à ce que les IPP produisant en mode de bagasse devraient être tout juste après les centrales hydro du CEB, on les voit aux huitième, dixième et onzième places loin derrière l'énergie produite par ces centrales à partir du charbon importé (quatrième, cinquième et sixième).

2. Comme le fait ressortir PB Power, alors que les centrales bagasse-charbon ont un avantage économique qu'on connaît, elles se situent après Fort George et même Fort Victoria 2.

3. Les unités que certains voudraient déjà voir en scrap metal tels Fort Victoria 2 et St-Louis ont une place que devraient envier d'autres unités situées plus loin sur la liste. Cette confusion sur les vieilles unités est due au fait qu'on ne distingue pas parfois la différence entre ces vieilles unités encore très utiles au CEB et Fort Victoria 1 qui sera decommissioned avec l'arrivée de la future centrale.

Cet ordre est donc le suivant : 1. Hydro, 2. Fort George, 3. Fort Victoria 2, 4. Beau-Champ (Coal), 5. FUEL(Coal), 6. CTBV (Coal) 7. St-Louis, 8. Beau-Champ(bagasse), 9. C PP utilisant la bagasse en coupe, 10. FUEL (bagasse), 11. CTBV (bagasse), 12. Nicolay et 13. Fort Victoria 1. C'est là l'ordre qui existait selon les prix de 2001.

• Avec la mise en opération de la centrale de St-Aubin en 2005, le CEB est-il certain de pouvoir satisfaire la demande en énergie électrique pendant les prochaines années ?

- Cela dépend de l'horizon que vous couvrez dans ce terme. Entre 2005 et 2010, PB Power estime que le Peak Demand nécessitera l'addition de 224 MW. A la raison de 32 MW par centrale, cela nous fait sept nouvelles centrales jusqu'à 2010. Donc après Société usinière du Sud (SUDS) (si les négociations au sujet du contrat sont un succès), il nous faudra deux unités en 2006 et une nouvelle centrale chaque année jusqu'à 2010. Pour vous donner un ordre de grandeur de ces chiffres, une centrale coûte environ Rs 1,5 milliard soit ce que coûte la Cyber Tower et son infrastructure. Les sept centrales qu'il nous faut jusqu'à 2010 nous coûteront Rs 10,5 milliards, c'est-à-dire bien plus que le projet métro léger dans son ensemble.

Qui peut vouloir laisser un tel marché être attribué sans la concurrence, la discipline, la transparence et l’accountability d'un Request For Proposal ? Quel Mauricien peut préférer retourner au régime où des fonctionnaires mal équipés s'asseyaient autour d'une table avec l'industrie sucrière pour savoir qui serait le prochain à tirer le jackpot sans que personne ne comprenne par la suite sur quel critère d'évaluation.

Il est tout à fait évident qu'un exercice d'appel d'offres comme celui que nous avons institué n'est pas à l'avantage du secteur sucrier car il lui impose une concurrence qui affecte sa marge. Il aurait été de son intérêt de continuer la chaise musicale that keeps it smiling all the way to the bank. C'est ce qui explique du reste le silence éloquent des organisations patronales et leur pleutre manque de prise de position sur ce dossier brûlant. Et ce, malgré leur passion ineffable pour la transparence.

Je suis extrêmement fier d'avoir aidé à changer cette ineptie qui ne peut qu'encourager la corruption. Que des tracts infâmes proviennent de ceux qui ont tout à perdre avec le nouveau système ne devrait nullement nous étonner mais Jack Bizlall n'étant pas de ceux-là, il devrait savoir de quel côté se ranger. Au jour d'aujourd'hui, dans ce dossier, il a fait le jeux des crapules et des magouilleurs.

14 October 2000

Mauritius: Face-off for Jugnauth and Berenger

The Indian Ocean newsletter

Two friendly enemies in politics who are today again allies in government, Prime minister Anerood Jugnauth and deputy Prime minister Paul Berenger will nevertheless not fail to mark each other very closely. In this, Jugnauth's choice of his former deputy Prime min­ister Prem Nababsing as political adviser is neither neutral nor a simple reward for serv­ices rendered in the recent election.

A founder-member of Berenger's MMM party, Mauritian ambassador to France in 1982, minister twice in a Jugnauth government, leader of a split in MMM in 1994 when he refused to quit the government with Berenger, Nababsing is well placed to decipher the sometimes underhand political initiatives of the present deputy premier. What's more, Jugnauth has added the services of the former government financial secretary Dev Manraj as economic and financial adviser in order to keep an eye on all Finance minister Berenger's major eco­nomic décisions. To coordinate implementing the MMM/MSM alliance's government pro­gramme, Jugnauth has chosen Subash Gobin, who was for a long time editor of the MMM official organ, The Sun. He is a subtle propagandist and a connaisseur of the island's sociological realities who is thus ending a long period in the political wilderness. Jugnauth has chosen Christian Ythier, a former member of his communications cell in the 1980s and ironically a close collaborator of Jugnauth's ex-agriculture minister Madun Dulloo, now in opposition, to look after Jugnauth 's relations with the media.

Another noted comeback is Dinesh Ramjuttun, one-time enfant terrible of Mauritian politics who has been chosen to look after the Prime minister's public relations. Ramjuttun worked very hard in Jugnauth's constituency during the electoral campaign for his re-election, and is now, with Harish Boodhoo, expected to be a trump card for the Prime minister in relations with Hindu voters whom the Labour Party (opposition) will try to get. Finally, ex-prison commissioner Deepak Bhookun, who agreed under government pressure to retire in August last year following the escape of several prisoners from La Bastille high-security prison, is rehabilitated by being appointed adviser on security to the Prime minister and gov­ernment. Bhookun, the first Mauritian to hold a post previously held by the Indian national Bushan Nandu (who left Mauritius just after last month 's election), has a special character: he is a theatre actor and made a name encouraging prisoners in jail to turn to spirituality to overcome depression.

Apart from financial services minister Sushil Kushiram, who behaves like the Prime minister's super-adviser on economies and finance, Berenger has also taken back several collaborators who used to be with him when he was Foreign minister in Navin Ramgoolam's government before breaking off with him. These include J. M. Desveaux, an economist who was editor of Business Magazine in 1995 then head of the economic service of L'Express, who lived in Australia for a long time and is known for his critical stands against the white establishment in the Mauritian private sector. Until his latest nomination, Desveaux was a consultant with PriceWaterhouse in Madagascar. Berenger has also recruited another economist, Sen Narainen, a specialist on monetary questions who trained in Canada. Narainen has been an adviser to Rama Sithanen in the past and was until recently director of Ramgoolam's policy unit.

Then while Ms. Marie José de Robillard will look after his public relations, Berenger has given Prem Nababsing's wife, Vidula Nababsing, a sociologist and lecturer at the university who has just taken early retirement, the title of adviser and commissioned a two-year inquiry on poverty on Mauritius. A subtle manner of trying to neutralize her husband, the Jugnauth political adviser.

01 July 1998

L'industrie mère, humaine comme toutes les autres

l'express du 1/7/1998

Par Jean-Mée DESVEAUX

Le développement économique d'un pays suit souvent une progression qui ressemble au cycle de la vie: une industrie se développe, prospère pendant plusieurs générations, donne naissance à un ou plusieurs nouveaux secteurs de l'économie et, ayant bien vécu, disparaît, laissant, derrière elle, une progéniture qui porte, tant bien que mal, son "code" économique.

Vu ainsi, le terme "industrie mère", appliqué à l'industrie sucrière mauricienne, acquiert une signification additionnelle. Il sous-entend, en effet, un déclin inévitable après que cette grande dame, aujourd'hui un tant soit peu fanée, ait produit, de ses entrailles, les nouveaux champions textiles et touristiques de Maurice.

Si son apport au pays devait s'arrêter là, personne ne lui aurait cherché chicane car cela aurait déjà été bien. Et pour tant, côte à côte avec ses nouvelles progénitures, la perfor mance de cette industrie contredit toute mise à la retraite pré maturée. Elle continue à garantir la performance économique du pays avec une valeur ajoutée de Rs 5 milliards par an qui est tout à fait honorable par rapport à une Export Processing Zone (EPZ) qui ne fait guère plus de Rs 7 milliards.

Mais, être mère, c'est aussi être humain. C'est donc avoir le droit à l'erreur qui se traduit par un passé entaché par l'opprobre d'une main-d'oeuvre servile. Ce passé imprègne jus qu'aujourd'hui tout débat sur cette industrie d'une émotivité qui nuit souvent à l'argumentation économique. Dès lors, les négociations ont, pour toile de fond, une présence exogène (généralement mais pas nécessairement gouvernementale) qui tiendra compte de la "dimension sociale" et extra-éco nomique des "deals" entre patrons et main-d'oeuvre de l'in dustrie.

C'est ainsi que l'industrie sucrière a subi, assez stoïque ment du reste, une série de mesures qui pourraient être qua lifiées de "compensation sociale". La plus connue fut la "windfall gains" taxe de M. Rundheersing Bheenick sur la récolte de 1996. Le Dr Vasant Bunwaree n'allait renverser cette décision qu'au niveau de la forme car, dans le fond, il allait exiger "that the sugar industry once again rise(s) to the occa sion, and implement(s), as a gesture of solidarity with the workers, with the population at large and in a spirit of goodwill" une série de mesures. Ces petits gestes de bonne volonté allaient coûter à l'industrie: a) Rs 100 millions en "interest-free loans" au niveau du Sugar Investment Trust; et b) Rs 150 millions additionnelles en guise de contribution à la Mauritius Sugar Authority.

Avant qu'eurent lieu ces assauts du nouveau gouverne ment, celui de sir Anerood Jugnauth s'était lui aussi servi d'ar guments pareillement convaincants pour octroyer la semaine de quarante heures à la main-d'oeuvre de l'industrie durant l'entrecoupe.

Plus récemment, la nécessité de rationaliser le fonction nement économique de l'industrie a donné lieu à un "blue print" sur la "Centralisation of Cane Milling Operations in Mauritius". Les conditions associées à la fermeture d'une usine jugée non performante allaient prendre un aspect pénal qui ne s'explique pas si on ne tient pas compte du postulat de cette dimension "sociale". L'indemnité de licenciement de deux mois et demi par année de service, alors que la norme appliquée dans les pays avancés est de quinze jours, et la mise d'un terrain de dix à 16 perches à la disposition de chaque employé surnuméraire (alors que l'industrie vise à mettre les terres marginales sous culture) pourraient, effectivement, être perçues comme des facteurs de dissuasion qui vont à l'en contre même de la rationalisation de l'industrie mère.

Vu dans ce contexte historique et socio-économique, l'ac cord inauguré en 1994 (une première à Maurice) entre le patronat et les employés de l'industrie revêt une signification qui dépasse le cadre purement salarial de la question. Cet accord qui vint à terme à la fin de 1997, et dont le renouvelle ment laisse planer des menaces de grèves sur l'industrie sucrière, est pourtant l'exemple le plus ressemblant que Maurice connaisse du système de "collective wage bargaining".

Ce mécanisme, on se rappelle, permet aux syndicats d'un secteur spécifique de l'économie de conclure un marché avec les employeurs de ce secteur. Cette désagrégation des négo ciations permet aux secteurs qui ont joui d'une bonne santé, de récompenser la productivité de leur main-d'oeuvre. Ceux qui ont connu un succès moins retentissant ou qui ont tout simplement connu une "annus horribilis" peuvent ainsi se dissocier de ces largesses et panser leurs blessures. Cette rationalisation de la récompense au sein d'une économie évite les aléas d'un système, comme celui prévalant à Maurice, qui empire la précarité d'une entreprise et précipite sa fin en la forçant à débourser des gages que sa performance écono mique ne lui permet pas de payer.

Ce n'est donc pas l'industrie sucrière seulement qui sera perdante si ces balbutiements de "collective wage bargaining" à Maurice se heurtent aux écueils que leur pose le dialogue de sourds qui a lieu entre syndicats et patrons de l'industrie sucrière ces jours-ci. En sus de l'évidente difficulté qu'ont les syndicats à maîtriser l'art de négocier un "deal" au terme duquel aucune des deux parties ne gagne ni ne perd à 100%, leur multiplicité et leurs dissensions internes rendent difficiles une progression logique vers un dénouement "win-win". Le seul groupe d'employés à être à la veille de contracter un accord avec la Mauritius Sugar Producers Association (MSPA) se trouve être celui des surveillants qui sont représentés par un unique syndicat.

Quant aux autres, ayant réussi à forcer la MSPA à modifier son intransigeance initiale en matière salariale aussi bien qu'en ce qui concerne la comptabilité des bonis d'assiduité et d'ancienneté, ils se montrent également inflexibles en ce qui concerne: (a) l'introduction de la semaine de quarante heures durant la coupe (Rs 275 millions par an en sus du coût qu'en traîne un tel changement au salaire horaire); b) une majora tion salariale de 30% à 35% de leur salaire annuel contre les 7,5% offerts par la MSPA (chaque 1% coûtant Rs 25 millions).

Cependant, la part de la valeur ajoutée de cette industrie qui revient récompenser les employés est de 65% (contre 35% au "profit"), contrastant fort avantageusement avec le partage qui prévaut globalement au sein de l'économie où profit et gages sont pratiquement égaux. De plus, protocole sucre ou pas, le prix du sucre mauricien quitte inéluctablement la zone de Rs 13,000 la tonne pour atteindre celle du prix mondial de Rs 7,500.

Tout ceci donne l'impression irrésistible que, les 100,000 hectares du Mozambique aidant, cette génération de Mauriciens, toutes distinctions sociales confondues, confec tionne en ce moment un beau linceul pour la grande dame qui, pour le meilleur ou pour le pire, a fait de nous ce que nous sommes. On arrive aussi à se demander si cette grande dame ne se sentirait pas soulagée et rajeunie si, osant penser l'im pensable, elle reconnaissait son erreur d'antan afin de s'en faire absoudre symboliquement une bonne fois pour toute.

08 October 1997

L’industrie sucrière : plus attachée à son passé ou tournée vers l’avenir ?

Trois jeunes capitaines de l'industrie sucrière dévoilent à l'express leurs points de vue sur ce secteur clé de l'économie mauricienne. M.Cyril Mayer, Hector Espitalier-Noel et Thierry Lagesse font ressortir qu'ils parlent ici strictement en leur nom et n'engagent en rien ni leurs organisations ni leur future stratégie industrielle et économique. Répondant avec franchise, ils brossent un tableau de cette industrie dont l'avenir en cette fin de Lomé 4 est on ne peut plus menacé. L'express leur pose aujourd'hui des questions sans complaisance sur les valeurs démocratiques d'une industrie qui courrait le risque d'entrer dans le 3e millénaire avec un ''corporate spirit'' qui se réclame du 18e siècle. 

Propos recueillis par Jean-Mée DESVEAUX

Messieurs, vous êtes les descendants d'illustres industriels du sucre mauricien. Vous avez survécu aux idéologies qui voulaient nationaliser votre patrimoine. Mais alors qu'on vous reconnaît vos droits ici, il est difficile pour le reste de la population de comprendre l'hégémonie franco-mauricienne au sein de l'état-major de nos sucreries. C'est un style de management qui ne cadre ni avec les aspirations démocratiques du peuple mauricien, ni avec la logique économique qui devrait vous inciter, en tant que propriétaires, à tirer la quintessence de notre matière grise nationale. Pensez-vous donc que l'intelligence et le savoir-faire ne se retrouve pas en dehors de la communauté franco-mauricienne?

M. Hector Espitalier-Noël: Ce qu'il faudrait souligner ici, c'est que les employés de l'industrie sucrière se retrouvent de génération en génération au sein de ces établissements. Il y a donc des familles de cadres sucriers qu'on retrouve là depuis des décennies. C'est une culture qui a été transmise de père en fils pendant des générations, des fils prenant la relève de leur père. Ces derniers ayant eux-mêmes longtemps habité une sucrerie. Historiquement et traditionnellement donc, il y a une catégorie de personnes qui travaillent dans cette industrie et dont la progéniture y travaillera aussi parce qu'elle s'y intéresse.
La seconde constatation est que l'énoncé de la question est un peu erroné. Dans notre groupe, par exemple, si on faisait une analyse ethnique, on constaterait que la composition de l'état-major - ne serait-ce qu'au niveau du bureau de la ville - est différente de celle qu'on pourrait croire. Il y a donc des personnes qui travaillent chez nous en toute sérénité et en toute quiétude, tout en appartenant à des communautés autres que celle des "barons sucriers".
Sur les établissements eux-mêmes, nous constatons la même chose. Nous avons dans nos usines des personnes très haut placées qui appartiennent à toutes les communautés. La croyance que l'état-major de l'industrie sucrière est réservé à une certaine ethnie, si elle est quantitativement vraie pour des raisons que j'ai énoncées initialement, l'est moins vraie quand on fait une étude plus profonde de la situation. On retrouvera, dans n'importe quel groupe ici ou ailleurs, cette tendance de s'associer à des gens qu'on connait mieux.

M.Cyril Mayer: Il y a en effet des familles qui s'intéressent par tradition à l'industrie sucrière. Cette dernière ayant été longtemps la seule industrie réellement structurée à Maurice, il y a eu, comme dans la fonction civile, une tendance pour que les promotions s'y fassent plus par rapport à l'ancienneté que par rapport à la méritocratie. Ce sont là des vestiges du passé qui sont en train de changer. Un autre aspect où il y a un rapide changement ces jours-ci, est celui du recrutement dans l'industrie sucrière. Le recrutement aujourd'hui se fait sur une base beaucoup plus juste et plus méritocratique que ce qui se faisait dans le passé. Je crois que l'on verra de plus en plus l'arc-en-ciel mau ricien dans nos sucreries.

M.Thierry Lagesse: Les entreprises qui ont historiquement survécu au processus de sélection économique sont celles ou des familles entières ont réussi à produire en leurs seins les compétences de management nécessaires et suffisantes pour cette survie. Ces familles sont donc restées dans l'histoire du sucre. Celles qui n'ont pas pu produire les bons acteurs sur le plan économique et celui du management, ont graduellement disparu des entreprises sucrières en tant que propriétaires. Une sélection naturelle s'est donc opérée au sein de l'industrie.

Ce paradoxe de l'amalgame du moderne et de l'ancien se retrouve aussi dans le secteur financier où des établissements sucriers sont cotés en Bourse sans vraiment être du domaine public. Devant le manque de transaction de ces titres, n'êtes-vous pas en train de déroger au principe meme des avantages fiscaux qui accompagnent un ''listing''?

M.Cyril Mayer: La question est comme une photo figée dans le temps. Il faut remonter un peu en arrière et voir l'évolution de ces compagnies sucrières. Nos grands-pères étaient des gens qui allaient dans leurs champs et dans leurs usines. Ils mettaient la main à la pâte, eux, qui étaient non seulement propriétaires, mais également managers et chefs de sections. Ensuite, au cours de la génération immédiatement antérieure à la nôtre, avec l'élargissement de l'actionnariat, l'industrie a commencé à se transformer en sociétés, passant de sociétés à responsabilité limitée à des sociétés anonymes pour des raisons principalement fiscales. Plus récemment, avec l'avènement de la Bourse, certaines compagnies, dont l'actionnariat était le plus large, ont choisi d'être cotées. Cela fait que nous gérons aujourd'hui des compagnies publiques qui sont encore jeunes. D'autre part, la Bourse est jeune, elle aussi, et il faut donc donner le temps au temps.
Il y a déjà une démocratisation de l'actionnariat. Dans la plupart des grands groupes, des "holdings" de contrôle sont formés, mais le reste des actions est tout à fait accessible. C'est comme cela qu'il y a aujourd'hui beaucoup d'institutions, dont des institutions étrangères, qui participent à l'actionnariat des sucreries.
Ceci dit, il est important de conserver un noyau dur, qui assure le contrôle d'une compagnie quelle qu'elle soit afin de pouvoir la gérer avec cohésion. Je crois fermement que les entrepreneurs qui mènent aujourd'hui les affaires au sein de l'industrie doivent à tout moment pouvoir compter sur le support d'un noyau dur d'actionnaires.

M. Hector Espitalier-Noël: Avant qu'une compagnie ne soit admise en Bourse, elle doit répondre à certains critères au niveau de la répartition de ses actions. Ces critères ayant été établis par les autorités boursières, nous avons dû nous y conformer. C'est ainsi que nous avons fait notre entrée en Bourse.
Les actions y sont disponibles. Il y a des transactions, peut-être pas très grosses, mais il y en a. Est-ce que le problème ne se situe pas plutôt dans le fait que les actions des compagnies sucrières sont sous-évaluées par rapport à leur valeur intrinsèque, ce qui décourage ceux qui les possèdent de vendre? Si on regarde le patrimoine des compagnies cotées en bourse et qu'on le compare à leur valeur boursière, on verra que celle-ci est largement en-deçà de la valeur de ce patrimoine. Il est vrai que la rentabilité est, dans certains cas, plus aléatoire. Ceci peut donc expliquer le manque de transactions que l'on peut constater en Bourse.
Finalement, je ne crois pas que la population mauricienne ait encore acquis la culture boursière. Notre Bourse est au stade embryonnaire. Si on prend en considération l'émission d'actions du Sugar Investment Trust, qui n'a été souscrite qu'à la hauteur de cinquante à soixante pour cent initialement malgré les incitations mises à la disposition des acquéreurs potentiels, on peut en déduire que l'intérêt pour l'actionnariat n'est pas encore un phénomène national.

M. Thierry Lagesse: L'industrie sucrière est arrivée à maturité et ses perspectives de croissance en terme de chiffre d'affaires ne sont plus liées aux phénomènes technologiques ou de la croissance, mais à ceux du prix du sucre et de l'économie que l'on réaliserait avec la cen tralisation. Ce problème qu'on associe ici donc à un manque de liquidités est réellement dû au fait que l'acheteur potentiel sera plus attiré par une croissance plus rapide de son investissement dans un autre secteur que l'industrie sucrière. C'est ce que nous constatons dans les domaines touristique et bancaire.



Il existe des barrières érigées à l'encontre de la participation du capital étranger au sein de l'industrie sucrière. Au moment où vous vous lancez à la conquête de l'Afrique, comment expliquer cette attitude nombriliste qui prive votre industrie du savoir-faire et des finances des groupes mondiaux qui viendraient en "joint-venture" participer à la modernisation de ce secteur? 

M.Hector Espitalier- Noël: Les lois qui interdisent aux étrangers de participer à plus de quinze pour cent dans les compagnies sucrières ne relèvent nullement des dirigeants de cette industrie, mais des dirigeants du pays qui ont choisi de légiférer dans cette direction. Pourquoi l'ont-ils fait? Ont-ils raison de le faire? C'est une question d'opinion. Je pense qu'il y a un courant favorable au "Non citizens property restrictions act" qui vise à ce que les terres de ce pays soient la propriété de Mauriciens et non d'étrangers. Tant que cette loi est en vigueur, cette situation perdurera.

M.Cyril Mayer: Les restrictions sur l'actionnariat étranger dans l'industrie sucrière relèvent beaucoup plus de questions d'occupation de sol que de questions sucrières. Je ne pense pas que ce serait bon qu'à l'île Maurice demain, il y ait trop de terre qui passe en mains étrangères. C'est donc plus dans cet esprit-là que la loi a été promulguée et non pour protéger les "barons sucriers".

M. Thierry Lagesse: Il est évident qu'à l'île Maurice, nous avons une superficie limitée de terres et qu'ainsi la croissance de nos entreprises sucrières serait quasiment nulle si la centralisation n'arrivait pas. Nous avons donc choisi d'aller en terre étrangère, que ce soit en Côte d'Ivoire ou au Mozambique; pour accélérer la croissance de nos entreprises sucrières, cotées en Bourse ou non. Ceci permet de partager le savoir-faire mauricien en matière d'exploitation de la terre. C'est pour cette raison en fait qu'il est important de protéger nos acquis mauriciens afin de nous étendre à l'étranger. Si nous n'étions plus propriétaires chez nous, comment alors prétendre que nous pourrions attirer les capitaux requis et avoir la cohésion nécessaire pour aller à l'étranger? C'est une attitude de défense oui, mais pas nombriliste. Je la qualifierai plutôt de nationaliste.

Que vous le vouliez ou non, le monde extérieur empiète déjà sur votre territoire. Alors que l'industrie s'est longtemps méfiée de l'entrée de l'Afrique du Sud dans le groupe ACP-UE de peur que l'industrie sucrière de ce pays ne fasse diminuer notre quota sucrier, l'industrie sucrière sud-africaine a eu, en Lonhro, le cheval de Troie qu'il lui fallait pour se joindre à vos marchés. Les petites habitudes de l'industrie sucrière ne risquent-elles pas d'être secouées par llovo, acteur mondial qui opère, avec succès sans filet de protection, sur la scène mondiale ?

M. Cyril Mayer: Il faut d'abord faire la différence entre les intérêts nationaux et les intérêts corporatifs de l'une ou l'autre de nos compagnies. Il est évident que l'Afrique du Sud, qui est aussi un gros producteur de sucre et qui a adhéré à la convention de Lomé, peut à terme menacer nos intérêts nationaux. Pour moi, c'est là où s'arrêtent les objections que je peux avoir vis-à-vis de l'Afrique du Sud. Lonhro, qui est une multinationale, était déjà là. Elle a été remplacée aujourd'hui par llovo, qui a été très bien accueillie à Maurice. Cela démontre que, contrairement à ce qu'assumait la question précédente, nous savons accueillir le savoir-faire international.
Une petite précision est nécessaire cependant. Je mettrai un bémol sur l'absence de filet de protection dont vous faites état. L'Afrique du Sud a un très gros marché local et n'exporte qu'une petite partie de sa production, alors que les pays ACP sont généralement dans la situation inverse. Je tiens à mettre l'accent sur le fait que toute inquiétude dans ce sens-là est de nature nationale et rien d'autre.

M. Hector Espitalier- Noël: Il faut ajouter à cela que le prix interne en Afrique du Sud n'a rien à voir avec le cours mondial ou avec le prix que nous pratiquons à Maurice. Je ne pense pas qu'il y a une industrie sucrière au monde qui opère sans filet de protection. En Australie, on vend le sucre plus cher sur le marché local qu'on ne le vend sur le marché mondial. Sur à peu près 120 millions de tonnes de sucre produites mondialement, il y a environ 20 millions qui s'échangent librement. Tout le reste est vendu soit sur des marchés internes, soit sous des protocoles bilatéraux ou trilatéraux.
Il faut ajouter qu’Illovo a simplement ‘step into Lonhro’s shoes’, compagnie avec laquelle nous avions des relations excellentes pendant des décennies et il n’y a aucune raison de penser qu’avec Illovo, nous n’aurons pas des relations similaires. 

 
M.Thierry Lagesse : Comme je l’ai fait ressortir plus haut, nous sommes limités territorialement. De ce point de vue, Illovo prend une dimension spéciale, car elle affirme produire plus d’un million de tonnes de sucre. C’est donc un poids lourd de l’industrie sucrière. Si l’Afrique du Sud venait à s’intéresser au marché ACP sucrier, le quota sucrier attribué à Maurice pourrait se trouver proportionnellement réduit, avec les conséquences que l’on peut présager étant donné le prix préférentiel actuel.



Si vous avez pu enlever la taxe que M. Bheenick avait imposée à votre industrie, ce qui allait précipiter la fin de sa carrière en tant que ministre des Finances, ne pouvez-vous pas demain également mettre un gouvernement à genoux?

M. Thierry Lagesse: Le fait d'influencer la direction économique d'un pays devient un devoir patriotique quand on occupe une fonction représentant un secteur plutôt qu'un intérêt personnel. Un certain "ras le bol" rend ce comportement parfois plus démonstratif.

M. Hector Espitalier- Noel: Il faut préciser que la réaction négative au budget présenté en 1996 est venue du secteur privé dans son ensemble. Celui-ci a pensé que ce budget allait être économiquement néfaste pour le pays tout entier. Pour réussir à enlever la taxe de M. Bheenick comme vous le dites, il ne nous a rien fallu de plus qu'une simple démonstration que les "windfall gains", qu'on voulait être la justification de cette taxe, n'étaient que pure spéculation. Le présent ministre des Finances l'a d'ailleurs reconnu lors du dernier budget. De plus, d'autres secteurs, qui avaient été taxés alors, ont reçu une abolition totale de cette taxe qui leur avait été imposée. En ce qui nous concerne cependant, la moitié de cette taxe a été maintenue, malgré le fait que le gouvernement ait accepté que cette taxe n'avait pas de fondement.

M. Cyril Mayer: Toutes les forces vives du pays se sont élevées contre ce budget et je me souviens du reste d'une interview de M. Bheenick où il exprimait son étonnement d'avoir réussi l'exploit d'unir les patrons et les syndicats pour une même cause. Il n'est pas vrai de dire que nous avons été les architectes de la démission de ce ministre, car cette démission a eu lieu suite à d'autres événements. Quant à mettre le gouvernement à genoux, je pense que vous nous prêtez bien trop de poids en tant qu'individus. Le secteur privé est bien structuré et les débats qu'il a avec le gouvernement se situent toujours entre celui-ci et la JEC.


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Billet
Pré-destinations
 
Le concept le plus haï des humanistes de cette fin de millénaire est sans aucun doute celui du rationalisme économique.
Cette expression se réfère, en effet, à l'objectivité clinique qui sous-entend l'analyse du comportement des humains dans le discours économique. L'absence de jugements de valeur tant admirée dans les sciences exactes est considérée délétère aussitôt que cette analyse se porte sur l'homme.
C'est pourtant armé de ce seul scalpel que l'économiste peut conduire son analyse s'il veut éviter l'émotivité qui pourrait autrement obscurcir sa vision du pèlerinage de l'homme dans cette vallée de pleurs qu'est la vie.
Cette méthode ne nous permet donc pas d'émuler Jean Paul II qui,(chacun son rôle) pontifiant sur la moralité du partage inégal des richesses au Brésil, tire la conclusion que ce déséquilibre est incompatible avec l'esprit de charité de l'Église.
L' "homo economicus" ne peut, lui, quand il est confronté à de tels problèmes, que poser la question extrêmement terre à terre de savoir si cet état de choses est apte à stimuler ou à retarder l'économie d'un pays. Si une dose d'inégalité produit plus de richesse qu'un égalitarisme sans bornes au sein de l'économie nationale, alors, vive l'inégalité car même le plus démuni devrait se sentir, par définition, mieux loti.
Cette méthode appliquée se prête à la question soulevée dans notre interview quant aux chasses gardées dans certains postes clés de notre économie. La question est de savoir si le monopole de postes occupés par les franco-mauriciens dans toutes les sphères économiques du pays, mettant ainsi un plafond abrupte et prématuré aux carrières d'hommes et de femmes issus d'autres communautés, est apte à décupler notre force économique et à nous propulser vers le nouveau millénaire. La pensée économique et son contenu empirique ne supportent pas cette hypothèse.
Poser cette problématique ici ne vise aucunement à mettre en question le bien-fondé des réponses que nos invités d'aujourd'hui nous donnent en toute bonne foi. Faire un procès d'intention à nos invités qui livrent ici leurs points de vue aux lecteurs de "l'express" serait aussi inélégant que malhonnête. Nous n'avons aucune raison de douter que certains vestiges du passé dans l'industrie sucrière sont effectivement en train de changer. Le recrutement se faisant sur une base plus juste et méritocratique que ce qui se faisait dans le passé, "on verra de plus en plus l'arc-en-ciel mauricien dans nos sucreries" comme nous dit un de nos interlocuteurs.
Mais si l'industrie mère se démocratise, on ne peut ignorer le fait qu'il y a encore, à la veille du troisième millénaire, dans la capitale du tigre de l'océan Indien, des entreprises où les bureaux sont disposés sur une base ethnique qui ferait rougir d'envie le meilleur architecte de l'apartheid.
Parler de promotion méritocratique dans ces entreprises serait introduire un message indéchiffrable. Les responsables de ces entreprises vont, sans doute, un jour, se réveiller brutalement dans le troisième millénaire.
Ce réveil ne s'opérera pas tout seul cependant. Les décisions historiques, comme celle de Little Rock qui allait précipiter la déségrégation des écoles aux Etats-Unis il y a exactement quarante ans ce mois-ci, demandent un gouvernement courageux. Elles demandent aussi un gouvernement consistant qui cesse de ne voir que la paille dans les yeux du secteur privé alors que la poutre est, on ne peut plus évidente, dans son propre secteur public.
Tim Taylor, le nouveau directeur de Rogers, expliquait le succès de son entreprise à "Business Magazine" en ces termes: "D'abord sans doute, une bonne politique de recrutement et de promotion. Il me semble que nous accordons beaucoup plus d'importance au mérite que d'autres. Nous ouvrons des opportunités à nos cadres. Rogers n'est pas une entreprise familiale. Nous croyons dans le talent et nous l'encourageons."
La distinction est valable. Une entreprise familiale emploie les membres de la famille à laquelle elle appartient. Arrivée à une certaine envergure, le bien-être même de l'entreprise fait que ce qui était préalablement permis en matière de recrutement et de promotion, ne l'est soudainement plus.
L'entreprise abandonne alors son statut familial et assume son rôle national. Des exemples  existent au sein de beaucoup de pays d'économie mixte que Maurice pourrait émuler dans le but d'éradiquer le fléau de ces perversions de la méritocratie au sein de nos entreprises.
Si le gouvernement légiférait dans ce sens après avoir donné lui-même l'exemple, l'essor ainsi donné à la motivation renouvelée de tout un peuple, ne manquera pas de pousser la courbe des possibilités de production de notre économie qui est limitée depuis de nombreuses générations par des ambitions bridées et des carrières brisées.
Jean-Mée DESVEAUX