JM et les chefs coutumiers de la République démocratique du Congo

23 March 2014

JEAN-MÉE DESVEAUX, ancien conseiller spécial de Paul Bérenger : “Le Remake MSM-MMM est le scandale du siècle !

“On ne peut pas donner de conseil à Bérenger sur la politique. Il connaît tout mieux que vous et même s’il se trompe, il ne vous écoutera pas”

Notre invité de ce dimanche est Jean-Mée Desveaux, ancien conseiller spécial du Premier ministre Paul Bérenger. Dans l’interview qu’il nous accorde cette semaine, Jean-Mée Desveaux explique son parcours professionnel, ses passages au gouvernement et revient sur les révélations qu’il a faites sur le deal Illovo l’année dernière.


En 2005, après la défaite du MSM-MMM, Week-End vous avait proposé une interview. C’est presque dix ans plus tard que vous acceptez de répondre à nos questions. Vous avez pris votre temps !
 
À l’époque je sortais tout juste du gouvernement et je ne crois pas que j’étais prêt à vous répondre avec la clarté et le recul que j’ai aujourd’hui.

Nous allons faire un saut dans le passé pour vous situer. Vous avez été journaliste au Mauricien et à l’express dans les années 1970…

Je suis parti en Australie pour la première fois en 1971 et j’y suis resté six ans. Mais avant, en 1969, j’ai fait partie de ceux qui manifestaient au rond-point de St-Jean pour dire “Go home !” à la princesse Alexandra. Je dois dire qu’une des fiertés de ma période d’études est d’avoir obtenu une distinction en GP avec une dissertation avec Paul Bérenger et Alexandre Soljenitsyne comme sujet. Bérenger venait de retourner au pays et m’avait fortement impressionné. Comme beaucoup de jeunes Mauriciens du reste. Après mon séjour de six ans en Australie, je reviens, suis engagé comme enseignant au collège du St-Esprit, puis un an plus tard je vais travailler à l’express puis au Mauricien tout en étant enseignant au couvent de Lorette. C’étaient les pires années de Maurice au niveau économique et les plus dures de ma vie. Je travaillais comme un fou et pourtant je crevais la dalle. J’avais un enfant d’un an et demi et je ne pouvais pas acheter un frigo. Je suis retourné en Australie quatre ans plus tard pour ma femme et mon fils. J’ai entrepris des études d’économie qui m’ont été bien utiles par la suite. Je suis parti en 1980 et je suis retourné à Maurice quatorze ans plus tard.

Vous avez donc raté les élections de 1982, les premiers 60-0, les cassures d’alliance et le miracle économique mauricien…

J’ai raté tout ça. Mais je suivais de loin. Pendant que je suis en Australie, je rêve de travailler aux côtés de Bérenger pour Maurice, qui était ma cause.

Vous êtes-vous préparé pour le retour à Maurice au cours de ces quatorze ans ?

Absolument ! J’attendais, je préparais ce retour. Je me suis gonflé à bloc pour ce retour avec ma femme et mon fils en 1994. Six mois après, mon fils est reparti en Australie et deux plus tard sa mère a été le rejoindre et nous avons divorcé.

Vous avez préféré votre pays natal à votre famille ?

Si je réponds oui ce serait me poser en martyr, ce que je déteste absolument. Je ne voulais pas que plus tard mon fils puisse me dire que je l’avais arraché à son pays et fait rater sa vie en restant à Maurice.

Vous avez perdu votre famille mais retrouvé Paul Bérenger, que vous admiriez. Vous avez évolué dans le giron du MMM avant d’être nommé conseiller économique de Bérenger quand il devient ministre des Finances dans le gouvernement PTr-MMM élu en décembre 1995…

Ma dernière rencontre avec Bérenger datait de 1977, après mon premier retour d’Australie, quand il me demande de poser aux élections municipales de Quatre-Bornes. Je le revois en tant que journaliste en 1994 pour une interview pour Business Magazine, dont j’étais le rédacteur en chef. Il apprécie mes articles et quand il arrive au gouvernement, il me propose de travailler avec lui parce que “vous êtes un emmerdeur et j’aime ça.” En mars 1996, j’entre dans son équipe.

Vous entrez donc au service de Paul Bérenger...

Non, je me mets au service du pays à travers Paul Bérenger, son ministre des Finances.

Quand Navin Ramgoolam révoque Bérenger en 1997, vous démissionnez de votre poste de conseiller. Ensuite, vous travaillez dans la presse, puis à Madagascar et vous revenez à Maurice en 2000, quelques mois avant les élections. On pourrait dire juste à temps.

Je voulais voir Bérenger, mais il n’était pas disponible. Je lui ai expliqué au téléphone que j’avais une offre pour aller travailler en Afrique mais je voulais savoir s’il voulait que je vienne travailler pour lui. Il m’a dit : “Évidemment que tu viens travailler pour nous.” On travaille ensemble sur des dossiers et après les élections je suis nommé au cabinet de Bérenger.

Avec un changement dans le titre puisque que vous passez de conseiller à conseiller spécial. Quel est le travail du conseiller spécial du ministre des Finances qui va bientôt devenir Premier ministre ?

Cela veut dire faire ce que vous demande le ministre des Finances, puis le Premier ministre. Il faut le conseiller dans quasiment tout, sauf un domaine : la politique. On ne peut pas donner de conseil à Bérenger sur la politique, il connaît tout mieux que vous et même s’il se trompe, il ne vous écoutera pas.

Le changement n’est pas seulement dans le titre. Vous prenez tellement d’importance que les fonctionnaires vous haïssent et l’opposition fait de vous sa tête de Turc. On vous surnomme le superconseiller et Navin Ramgoolam ira même jusqu’à dire que vous êtes un super ministre. Vous prenez tout ça comme des compliments ?

Je ne sais pas si j’ai pris ça pour des compliments. Il était clair qu’on m’attaquait pour atteindre Paul Bérenger. Il y avait aussi, dans la politique dégueulasse de Maurice, une question d’épiderme qui entrait en jeu. Je n’ai jamais été offensé par ces attaques en dehors des articles calomnieux dans la gutter press locale que je continue à poursuivre en justice.

Quelle est la bonne définition d’un super conseiller : celui qui est l’intermédiaire avec le PM ou celui qui a son oreille, à qui on prête tous les pouvoirs ?

Ce sont deux approches différentes. J’étais certainement le second, c’est-à-dire que je conseillais Paul Bérenger. Il y a beaucoup de conseillers qui faisaient l’interface mais de sérieux, il n’y en avait qu’une demi-douzaine. Vous aviez les docteurs Nababsing et Kasenally, et Mme Nababsing. Les autres conseillers...

Faisaient de la décoration ?

Non ! Chacun avait son domaine et faisait son travail. Mais je crois que sur les choses très importantes, Paul se reposait sur une demi-douzaine de personnes.

À l’époque vous étiez devenu une cible privilégiée de l’opposition et on entendait même certains membres du gouvernement dire que vous leur faisiez de l’ombre. Est-ce que quand un conseiller arrive à ce niveau, il ne court pas le risque de se prendre pour celui qu’il conseille et de décider à sa place. Dans la bande dessinée, c’est Iznogoud qui rêve de prendre la place du calife.

Se prendre pour Bérenger ou décider pour lui sont deux choses absolument impossibles. Bérenger a une imposante personnalité, il est extrêmement intelligent et encore plus travailleur qu’il est intelligent. Donc, ce n’est pas quelqu’un de manipulable. Quand Bérenger fait confiance à quelqu’un, il sait où il met sa confiance...

Il s’est souvent trompé...

Il se trompe souvent et la plupart du temps dans ses choix politiques, pour le choix des candidats malheureusement, et cela me chagrine. Je crois qu’il fait plus attention pour le choix des conseillers que des candidats et cela me chagrine aussi.

Vous avez démissionné avec fracas de la Wastewater Management Authority. Interrogé au Parlement par le député Rajesh Jeetah, Paul Bérenger dira que vous êtes “a hard worker, a genuine patriot who is not strong on diplomacy”. Vous vous reconnaissez dans cette description ?

Je faisais partie des boards du CEB, de la CWA et de la WMA, des organismes extrêmement importants mais dont les directeurs étaient mal payés par rapport à d’autres conseils d’administration...

N’étiez-vous pas revenu à Maurice pour travailler pour le pays ? Vous n’avez aucune raison de vous plaindre !

Je ne me plains pas. J’avais sciemment choisi ces boards parce que je savais qu’ils étaient importants pour le pays. Je sens qu’à travers vos questions vous me demandez si je n’allais pas trop loin dans mes prérogatives de conseiller.

Vous n’avez pas encore répondu de façon précise à cette question posée de différentes façons…

Je vous réponds et je vous donne un exemple assez intéressant. Quand nous faisons le projet Wastewater Management, il y avait un section à Pointe-aux-Sables avec un contrat d’environ Rs 700 millions. Nous choisissons l’offre la moins chère mais à chaque fois cette compagnie rajoute plusieurs conditions. Après négociations, elle les retire et nous lui donnons le contrat. Aussitôt après, elle rajoute une autre condition. Cette compagnie était dirigée par quelqu’un faisant partie du MSM et le cabinet décide que le dossier sera transféré de la WMA au secrétaire financier. On sait ce qui va se passer, le dossier arrivant au ministère des Finances occupé par Pravind Jugnauth.

C’est vous qui l’affirmez.

On se rendait bien compte que ce contrat pour lequel nous nous étions battus une année pour obtenir value for money pour le pays reviendrait à quelqu’un qui ne le méritait pas. Ce n’était pas acceptable...

Vous qui aviez l’oreille de Bérenger, alors Premier ministre, vous ne l’alertez pas sur ce qui était en train de se passer ?

Il savait et n’allait pas intervenir pour des raisons politiques. Nous savions que nous avions tout perdu. La question était : est-ce que nous allions laisser le pays signer un mauvais contrat ou faire quelque chose ? Avec mes collaborateurs, nous avons pris le dossier et au lieu de l’envoyer au secrétaire financier, l’avons déposé au Central Tender Board. On ne pouvait plus faire de magouilles, on ne pouvait plus trafiquer le dossier.

Tout cela contre la décision du Cabinet…

Absolument ! Le lendemain j’ai dit au Premier ministre ce que nous avions fait et le contrat a été alloué à celui qui le méritait, pas au protégé politique. C’était une victoire pour l’île Maurice et j’en suis fier. C’est après que j’ai donné ma démission de la WMA. J’ai également donné ma démission de la Mauritius Revenue Authority, organisme dont j’avais piloté la création. Quand il a fallu choisir un directeur pour cet organisme, la ministre Hanoomanjee a décidé que le poste ne reviendrait pas à Cunningham mais a un yes man mauricien. Je me suis dit que ce n’était pas possible. C’était l’année des élections; je suis allé voir Bérenger et je lui ai dit être conscient que j’allais le gêner politiquement en démissionnant de la MRA, mais que je ne pouvais accepter une décision que je savais mauvaise et que j’étais disposé à quitter mon poste. Il a compris ma décision et m’a gardé comme conseiller.

Vous perdez votre poste avec la défaite de l’alliance MSM-MMM en 2005. Vous revenez au journalisme et écrivez quelques textes qui égratignent sérieusement le MSM. N’étiez-vous pas à l’aise au sien du gouvernement MSM-MMM ?

C’est paradoxal. Ayant vécu la cassure PTr-MMM de 1997, j’étais la personne qui pensait que Paul Bérenger poussait le bouchon trop loin au sein du gouvernement MMM-MSM. Mais il savait ce qu’il faisait, il savait qu’il avait la main forte et il ne m’a pas écouté. Je n’étais pas contre l’alliance MMM-MSM, je n’étais pas contre les Jugnauth mais j’étais contre ce que j’allais découvrir chez les Jugnauth. Je trouve qu’il est malheureux que quand les Jugnauth sont au pouvoir l’intérêt du pays n’est pas la chose qu’il ont le plus à cœur. Ce qu’ils ont le plus à cœur c’est de bâtir leur empire et l’histoire me donne raison. Aujourd’hui, Pravind Jugnauth est poursuivi pour une faute, pour un bien qui appartient à sa famille.

Vous avez rapidement découvert que les Jugnauth au pouvoir privilégiaient leur empire au pays ?

J’ai pu le constater dans plusieurs cas.

Et vous avez prévenu Paul Bérenger dont vous étiez les oreilles, les yeux et la conscience ?

Vous croyez honnêtement que vous avez besoin de prévenir Paul Bérenger de ce genre de choses ? Ce qu’il dit dans ces cas : Pas tracas, nous pou veille zot.

Après 2005 vous écrivez quelques articles à Maurice, vous allez travailler au Congo et vous rentrez à Maurice en 2013. Et vous commencez à écrire une série d’articles très critiques contre des membres de l’ex-gouvernement MSM-MMM, dont Paul Bérenger. Qu’est-ce qui vous pousse à sortir de la posture du conseiller plutôt admiratif pour devenir un critique acerbe ? Un peu d’aigreur ?

Le Remake...

C’est ça la goutte d’eau qui fait déborder le vase ?

Oh oui. Et de loin. Qu’est-ce que c’est que le Remake sinon l’exemple même d’une manipulation politique par Bérenger du début à la fin. Il réussit à prouver au gouvernement travailliste que le MSM est une bande d’intéressés. Jugnauth fils fait un chantage à Ramgoolam : si les accusations contre Hanoomanjee ne sont pas retirées, nous démissionnons. Ramgoolam, dont je ne suis pas un admirateur, refuse le chantage et les Jugnauth se retrouvent hors du gouvernement. Et c’est avec ces gens-là que Bérenger fait une alliance en venant dédire tout ce qu’il a pu dire aux dernières élections. Cela me dépasse, cela me révolte.

S’il n’y avait pas eu de Remake, vous seriez resté tranquille dans votre coin et auriez pu vous retrouver dans l’équipe de Bérenger ?

Absolument ! Le Remake est le scandale du siècle et il faut se rappeler que pour cette alliance tout est possible.

Ce n’est pas l’ex-super conseiller non consulté sur le Remake qui explique vos attaques ?

Non. Les Jugnauth ne sont pas corrects avec Ramgoolam, ils ne peuvent pas devenir soudainement correct avec le MMM. Ce n’est pas logique, c’est incohérent. Le Remake m’ouvre les yeux et je découvre avec tristesse un nouveau Paul Bérenger. Un Paul Bérenger qui dérape, qui zigzague, qui fait et dit n’importe quoi. Le manque de respect qu’il démontre ces jours-ci pour nos institutions me fait peur sur les jugements de l’homme que j’ai connu. En faisant ce Remake, cette volte-face morale, Paul Bérenger a détruit l’image que l’on avait encore de lui.

C’est pour essayer de casser le Remake, de sauver Bérenger de lui-même que vous faites des révélations à retardement, comme sur le deal Illovo, dix après qu’il a été conclu ? Vous avez le remords très tardif, Jean-Mée Desveaux !

Je n’ai aucun remords sur le deal Illovo.

Pourquoi venir en révéler les détails aujourd’hui ?

C’est une information que je donne au public.

Pourquoi ne pas l’avoir fait en temps et lieu, ce qui aurait été l’acte patriotique d’un Mauricien face à une mauvaise décision contre les intérêts du pays.

Ce patriotisme a été démontré de façon on ne peut plus clair le samedi à Clarisse House où j’ai été une des trois seules personnes qui se sont battues bec et ongles pour qu’on adopte l’alternative maximaliste. Des ces trois personnes, une est morte et l’autre a préféré ne pas revenir sur ce point pour des raisons qui lui sont propres.

Vous parlez de Germain Comarmond, décédé, et de Joyti Jeetun…

Nous trois n’étions pas contre le deal Illovo, mais contre la version minimaliste de ce deal pour l’État. Comme l’a dit Paul Bérenger, c’est moi qui ai, au départ, discuté avec le privé pour permettre la vente de presque 80% de Mont Trésor Mon Désert par la compagnie étrangère Illovo à des Mauriciens. La vente n’aurait pas été possible si les taxes prohitives qui existaient à l’époque n’étaient pas enlevées. Ce deal créait à travers l’achat un pool de richesses qu’il fallait savoir départager. Le groupe mauricien qui vient me voir me dit que dans leur deal, le gouvernement aura deux tiers et eux un tiers. Jusque-là il n’y a aucun autre groupe mauricien qui parle avec qui que ce soit.

De qui était composé ce fameux premier groupe ?

D’un hôtelier, un banquier et un grand sucrier aux reins financiers des plus forts. Ils étaient Herbert Couacaud, Pierre-Guy Noël et Hector Espitalier-Noël. Les discussions étaient allées assez loin quand, le jeudi précédant la fameuse réunion de samedi à Clarisse House, Bérenger nous apprend qu’Anerood Jugnauth va rencontrer quelqu’un d’autre à propos du deal. Après cette réunion, il est décidé, soudainement, que les conditions du deal changent : le gouvernement va avoir un tiers et le groupe du privé deux tiers. Le deal est renversé. On apprend aussi qu’un nouveau groupe a causé avec Anerood Jugnauth. Samedi à la réunion à Clarisse House, nous trois nous nous battons, contre les autres, pour que le gouvernement conserve les deux tiers du deal. Nous trois ne sommes pas invités à la réunion du lendemain...

Quand on l’a interviewée, Jyoti Jeetun a déclaré qu’elle n’était qu’une des assistantes à la réunion, qu’elle n’était pas un des personnages principaux du débat…

Selon mon interprétation de la chose, on dirait qu’elle renie un peu ce qu’elle a fait dans le temps. En tout cas, nous trois ne sommes pas invités à la réunion du lendemain. Dimanche, je reçois un coup de fil de Paul Bérenger qui me dit de demander aux trois membres du premier groupe s’ils sont intéressés à se joindre à la nouvelle équipe d’acquéreurs. J’ai téléphoné à Herbert Couacaud et à Pierre-Guy Noël qui ont refusé la proposition. Quant à Hector Espitalier-Noël, il a rejoint le groupe après discussion avec son homme de confiance. À partir de là, j’ai tourné la page.

C’est là qu’on ne vous comprends pas. Pourquoi ne pas avoir, en bon patriote, fait savoir que le gouvernement était en train de prendre une décision qui allait faire rentrer moins d’argent que prévu dans les caisses de l’État ? S’il n’y avait pas eu de Remake, vous n’auriez pas parlé, fait ces révélations ?

Je dis que quand Anerood Jugnauth est à la tête du pays, il ne prend pas nécessairement l’intérêt du pays à cœur.

Vous associez Bérenger à cette mauvaise décision?

Non, c’est Bérenger lui-même qui s’associe à cette mauvaise décision. Qu’est-ce qui est intéressant aujourd’hui qui ne l’était pas dans le temps ? Le fait que c’est la première fois depuis 2000 qu’Anerood Jugnauth pose sa candidature comme Premier ministre. Deuxièmement, à qui croyez-vous que cela aurait plu que je démissionne du gouvernement à ce moment-là ? À tous ceux qui disaient que j’étais un emmerdeur et que j’ai empêché de faire n’importe quoi par la suite. Je ne crois pas que ç’aurait été une bonne chose pour le pays. Après ce samedi, j’ai été absent du bureau toute une semaine.

Pour marquer votre désapprobation ?

Non. Je me suis posé la question que vous me posez aujourd’hui : est-ce que je démissionne, est-ce que j’abandonne ce que j’étais en train de faire pour le pays ?

N’avez-vous pas discuté de cette question avec Paul Bérenger ? Vous ne lui avez pas dit votre sentiment ?

Il savait ce que je pensais, je le lui avais dit en public le samedi matin à Clarisse House pendant la fameuse réunion. Mais il y a eu au moins une réaction à ce que j’ai dit sur le deal Illovo l’année dernière. Anil Gayan, qui était ministre à l’époque, et qui comme vous trouve que j’ai une mémoire parfois défectueuse, a suggéré que pour enlever tout soupçon, les leaders du Remake 2000 publient un état de leurs finances avant et après le deal Illovo. Dans toute cette affaire, moi, j’ai parlé de manque de patriotisme, pas d’une possibilité que quelqu’un ait pu s’enrichir dans ce deal. C’est une question qui mérite d’être creusée.

Qu’allez-vous faire maintenant que votre mission — à retardement — a été accomplie ?

Paul Bérenger et le MMM étaient l’homme et le parti qui me permettaient d’accomplir le rêve de ma vie : travailler pour mon pays. J’en suis conscient et content, mais cela ne m’oblige pas à me taire là où on lèse les intérêts du même pays que je suis censé servir. J’ai pu, ou du moins j’ai essayé, faire un peu pour mon pays. Cela fait vingt ans que je suis revenu à Maurice, et c’est la première fois que je contemple l’idée de quitter Maurice. C’est paradoxal dans la mesure où c’est la première fois que Mme Jeetun envisage, elle, de revenir à Maurice. Je me dis que si Jyoti Jeetun pense qu’elle peut travailler avec le Remake, je n’ai plus d’espoir.

28 February 2014

Cheap tomatoes or hot potatoes ?

Par Jean-Mée DESVEAUX
l'express du 28 février 2014

Les riches échanges entre la Banque de Maurice (BoM) et le ministère des Finances (MoF) contiennent suffisamment d’enseignements économiques pour remplir tout un symposium. Beaucoup de commentaires éclairés ont été faits ici et ailleurs mais, bien que nous n’ayons pas nécessairement tout lu, il reste quelques créneaux intéressants qui n’ont peut-être pas jusqu’ici obtenu l’attention qu’ils méritaient.

Le joug du FMI

La première constatation est simple, limpide et implacable. L’île Maurice a abandonné toute velléité, même la plus ténue, du sens de souveraineté nationale. Le Fonds monétaire international (FMI) ne se contente plus de conseiller la République, mais coupe et tranche là où il faut, et n’hésite pas, en passant, à rabrouer les leaders de nos plus prestigieuses institutions nationales qui, eux, n’aspirent qu’à obtenir son soutien dans la guerre fratricide qu’ils se livrent. Nous ne devrions nullement laisser cette entorse à la fierté nationale nous pousser à la déprime. Les Européens l’ont subi lors de la création de l’euro en 1999. Du reste, puisque le réel objectif est que les vaches financières (donc sacrées) soient bien gardées, que ce soit par le FMI, Manou ou Xavier, la différence est académique. Si on pouvait en faire autant au niveau politique, le pays serait probablement sauvé. Ce que cela change par contre, c’est que l’observateur de la chose économique doit aujourd’hui scruter le comportement du FMI, le réel décideur, plutôt que celui de nos mandarins devenus des marionnettes.

Quelle relation entre l’épargne nationale et le Repo rate ?

Ainsi, selon le ministère des Finances, le chef de mission du FMI aurait déclaré «que c’est un fait accepté dans le monde entier qu’il n’y a aucune relation de cause à effet entre des taux d’intérêts élevés et un niveau élevé de l’épargne.» Cette phrase est équivoque. Elle n’est pas aussi dénuée de fondement que celle du Gouverneur de la BoM qu’elle vise à contredire. Manou Bheenick avait déclaré, avec l’exagération de celui qui veut convaincre, que «le Repo Rate est directement responsable du taux d’épargne.» Le FMI semble prétendre qu’aucune relation n’existe entre l’épargne nationale et le taux d’intérêt directeur du pays, alors que le Gouverneur décrit la relation entre ces deux variables comme si elle était analogue à l’attraction d’un corps céleste par un autre. L’économie n’est tristement pas une science exacte où la «relation de cause à effet» a droit de cité. Ici, on  parle de corrélation (positive ou négative), et la première chose qu’on apprend est que corrélation n’équivaut pas à causation. Donc, réinterprété, M. Bheenick semble dire que la corrélation entre le Repo et la fameuse «propensity to save» de Keynes est «parfaite». En terme économétrique, cela voudrait dire qu’une régression linéaire démontrerait que tout changement au Repo rate «expliquerait» à lui seul un changement correspondant au taux d’épargne nationale. Même cette position «adoucie» est encore exagérée quand on sait qu’il y a beaucoup de facteurs qui influent sur le taux d’épargne, tels la motivation des banques de «pass through» la hausse ou la baisse, le taux d’endettement de la population en question, la balance commerciale du pays avec l’extérieur, entre autres. En ce qui concerne le chef de mission du FMI, réinterprétée, sa déclaration veut tout simplement dire que le taux directeur ne peut à lui seul expliquer le taux d’épargne national, et que plusieurs variables y jouent un rôle, dont le Repo. Il ne dit pas ce qu’on aurait été tenté de comprendre en dehors du contexte : que le taux directeur (ici le Repo) n’a, internationalement, aucune corrélation avec le taux d’épargne. Dans ce contexte, on ne peut rien trouver à redire avec l’hypothèse d’une corrélation suggérée par le Gouverneur entre le rendement négatif des dépôts en banque (intérêts en deçà du taux d’inflation) et un  taux d’épargne national anémique à 13 % du GDP.

Mirage inflationniste ?

Le FMI, selon le MoF encore, aurait été favorable à une baisse du Repo dans le contexte actuel. Cela est, pour dire le moins, inconsistant. Le FMI avait effectivement recommandé que la BoM s’engage dans la voie d’une «explicit inflation targetting» en vue de réduire la différence entre le taux d’inflation existant à Maurice et celui prévalent au sein de nos partenaires commerciaux. Avec les 5,1 % du year to year inflation en janvier, les ministres des Finances de France (CPI 0,65 %), du Royaume Uni (1,9 %),  de Singapour (1,4 %), des  Etats-Unis (1,6%) et de l’Australie (2,7%) auraient eu du mal à retenir leur portefeuille ministériel.  L’attitude du FMI est d’autant plus étonnante que son «Staff Report for 2013 Article 1V consultation», fait référence à une étude qui confirme l’existence d’une relation «statistically significant» entre le Repo et l’inflation à Maurice, alors que la même étude a trouvé que la relation entre le Repo et le GDP était statistically insignificant. En d’autres mots, la baisse du Repo prônée par le FMI aurait exacerbé notre inflation sans pour cela exercer un impact positif sur la croissance annuelle du pays !

La relation nébuleuse entre l’épargne, le déficit du compte courant et l’excès de liquidité

Les échanges entre la BoM et le MoF auront permis au lecteur assidu de comprendre qu’une relation nébuleuse existe entre l’épargne nationale, le déficit du compte courant, la liquidité du système monétaire, les emprunts du gouvernement et les investissements étrangers vers Maurice. Essayons de mettre un peu d’ordre dans ce fouillis. Le déficit commercial (export moins import) a une répercussion directe sur le déficit du compte courant. Maurice accuse, en moyenne, quatre à huit milliards de roupies de déficit commercial mensuellement. Ce n’est donc guère étonnant que le compte courant s’enlise autour d’un déficit dépassant 10 % du PIB (malgré notre performance dans le tourisme et autres services) car, dans une discipline où il existe très peu de certitudes, le dismal science qu’est l’économie réussit à établir une identité ici. Le déficit du compte courant est égal à la différence entre l’épargne nationale et l’investissement du pays. Donc, la propension à l’épargne diminuant de façon anémique à 13% du PIB, alors que l’investissement reste relativement plus stable (22 à 25 % du PIB), le déficit du compte courant s’est ainsi creusé. Ce trou du compte courant doit être contrebalancé (remblayé) de façon exacte par un surplus du côté du Capital Account. Ce «remblais» peut prendre plusieurs formes. On a vu que le gouvernement a, ces derniers temps, augmenté ses emprunts de l’extérieur (suivant ainsi le conseil du FMI), alors que, jusqu’à tout récemment, notre dette nationale (aujourd’hui Rs 58 milliards à l’étranger et Rs 162 milliards) était davantage axée sur l’emprunt au niveau local. La BoM avait critiqué ces emprunts à cause de la liquidité qu’ils créent sur le marché monétaire. D’autres intrants considérés comme hautement « vertueux» comme le  net FDI inflow (3 % du GDP en 2010 et 1,6 % en 2011) causent aussi le même excès de liquidité sur le marché monétaire, et ce n’est pas pour cela qu’on découragerait le Foreign Direct Investment (FDI). Moins vertueux sans aucun doute et très volatile, les inflows dus à l’offshore atteignaient 7,8 % en 2011. Une réponse à ces excès de liquidité est de les éponger ou de les stériliser à travers les instruments de la BoM et du ministère des Finances.

Ce que cache le cash reserve ratio

Nous  consacrons cette dernière section  à un sujet qui aurait pu, à lui seul, prendre plusieurs colonnes hebdomadaires : le Cash Reserve Ratio (CRR).  Pour des besoins prudentiels aussi bien que pour faciliter sa politique monétaire, une banque centrale demande aux banques commerciales de conserver dans leurs coffres une portion (inutilisée) de chaque roupie que dépose un épargnant chez elle. Ce pourcentage variait dans les  années 80/90 entre 20 % et 30 %. Donc, si on prend 30 %,  la banque chez qui l’épargnant déposait sa roupie ne pouvait prêter que 70 sous, ayant l’obligation de conserver les 30 sous restant dans ses coffres ou chez la BoM sans aucun rendement. Le money multiplier prend donc la forme suivante : les 70 sous prêtées à un emprunteur retourneraient à la banque (car personne ne les conservera sous son matelas). A l’occasion de ce deuxième tour, seules  49 sous (70 % de 70 sous) peuvent être nouvellement offertes par la banque en prêt à un deuxième emprunteur, et ainsi de suite. Il n’y a pas très longtemps, les banques de par le monde ayant réussi à convaincre leurs autorités monétaires que le CRR était exagérément élevé, une baisse du CRR a permis à ces institutions financières de tirer une rémunération sur un argent qui dormait jusque-là pour des raisons prudentielles qui étaient loin de les inquiéter, mais qui leur coûtait quand même ce que coûte le loyer de l’argent. Ainsi, à Maurice, le taux varie ces derniers temps autour de 6 à 7 %.

Excès de liquidité

On peut maintenant comprendre la notion d’ «excès» de liquidité. Est en excès toute liquidité qui est au-delà de ce que les banques sont forcées par la BoM de  conserver «inutilement» dans leurs coffres. Un communiqué de la BoM du 26 septembre dernier faisant état de la situation monétaire aide à éclairer le débat. Sur un Deposit Base, au sein des banques, de Rs 315 milliards, le «average cash balance held» dans les coffres était de Rs 27milliards (8,6 %), alors que le « minimum cash balance » (représentant les besoins du CRR) n’était que de Rs 22 milliards (6,7 %). La liquidité moyenne dans les coffres-forts bancaires dépassait ainsi le mandatory requirement du CRR de Rs 5 milliards. Cet excès, dont personne ne semble vouloir, contrairement à la tomate de Xavier, peut être vu comme une patate chaude dont les banques veulent à tout prix se débarrasser au plus vite. Pour ce faire, les banques rivalisent férocement entre elles pour acheter des liquid assets (qui visent à éponger ces excès) tels les BoM bills et notes, ou les 91-day treasury bills. Cela descend leur yield, qui est en relation inverse à leur coût. Cette motivation des banques exerce également une pression à la baisse sur le overnight interbank borrowing rate (2,5 %), qui ne peut décoller pour rejoindre les 4,65 % du Repo Rate. Le FMI considère que ce phénomène expliquerait en grande partie le fossé entre les taux du loyer de l’argent appliqué par les banques.

Ce que cache le «Cash Reserve Ratio»

Le CRR ne devrait-il pas être rehaussé, quand on sait que chaque pourcentage à la hausse enlèverait Rs 3 milliards ou plus de surliquidité du circuit monétaire (dépendant du deposit base du moment au sein des banques) ? C’est en effet ce que la BoM a fait en février 2011 (hausse de 6 % à 7 % du CRR) et le 4 octobre 2013 (de 7 % à 8 %), le lendemain de la pénultième défaite de Manou Bheenick au Monetary Policy Committee. Cela a permis à la BoM d’éponger la surliquidité on the cheap quand on compare cela avec les instruments coûteux de son attirail monétaire. Cela éviterait aussi d’avoir à faire la manche devant le ministère de Xavier. Aujourd’hui que la surliquidité est encore plus menaçante que jamais, ne devrait-on pas conclure que le CRR à 8 % est structurellement en-dessous de son equilibrium level pour une économie mauricienne qui est à la merci des caprices monétaires (FDI, emprunt du GoM en devises, offshore, résilience financière de la BoM) qu’on a vu en haut ? Si cette question ne peut être posée en ce moment c’est qu’entre-temps, Xavier-Luc Duval a, pour balancer son budget, quelque peu grevé la profitabilité des banques locales en leur imposant un alourdissement et une prolongation d’impôts « temporaires».

19 February 2014

Excès de liquidités : Une route monétaire pavée de bonnes intentions...

Par Jean-Mée DESVEAUX
l'express du 19 février 2014 

L’auteur rebondit sur un des facteurs qui défraient la chronique – l’excès de liquidités – sur l’horizon économique. Il nous livre également ses opinions autour de ce sujet.

Analysant  la foire d’empoigne sur le repo rate entre le gouverneur de la Banque de Maurice (BoM) et Ali Mansoor dans une colonne intitulée «Rational expectations and irrational behaviour» dans l’express du 25 septembre 2013, nous exprimions le fait que l’analyse de l’ancien Financial Secretary (FS) était déroutante. «Comment peut-on logiquement dire, sur la même plateforme et le même jour que 1) Le Monetary Policy Committee (MPC) n’a aucune crédibilité et que son policy rate, le repo, laisse le marché superbement indifférent et 2) dire que ceux qui prônent une révision à la hausse du repo rate engagent l’économie dans une voie suicidaire ; que ‘the spectre of unemployment is worrisome and the MPC should think very carefully about its responsibility... To history’. Ceci démontre que le rôle que joue le MPC au sein de notre économie n’est pas compris par le FS et, ça, c’est dangereux pour lui et pour nous.»

Citant les chercheurs du Fonds monétaire international (FMI), nous faisions ressortir que le «policy rate pass-through to the lending rate is about 80% in Mauritius, one of the highest among sub-Saharan African countries» démontrant ainsi une amélioration du mécanisme de transmission durant la dernière décennie du fait que la BoM ait choisi le repo (au Lombard rate) comme «policy instrument», ce qui est bien plus orienté au marché. Nous faisions ressortir, cependant, que l’effet du repo rate sur les «market determined rates» tels l’interbank overnight borrowing rate et le 91 day treasury bills (tous deux au-dessous du key repo rate depuis 2009) restait négligeable.

Ce «misalignment» dû à la forte liquidité excédentaire au niveau des banques (Rs 3 milliards ou 1 % du GDP par jour en 2012, Rs 11 milliards ces jours-ci et menaçant d’atteindre les Rs 18 milliards dans un proche avenir ) engendre des taux très faibles au sein du «money market» et explique la faiblesse de la transmission monétaire, entre autres effets néfastes, sur notre économie dont la distorsion de la motivation des banques au niveau des emprunts et des prêts. Le FMI a, il y a plus d’une année, suggéré que la BoM devait éponger cet excès à travers des«Repurchase operations» mais que cela effriterait la profitabilité de la banque centrale, obligeant le gouvernement de recapitaliser la BoM avec des «Government Bonds» (un chèque en blanc selon XLD) afin d’augmenter ses actifs collatéraux en repo et permettre ainsi au marché de bénéficier d’un «increased supply of liquid assets».

Notre proposition que le FS et le gouverneur se mettent autour d’une table pour discuter de cet excès de liquidités sur le marché ne put jamais se réaliser car Ali Mansoor reçut sa feuille de route quelques semaines après la parution de cette colonne. Depuis, rien n’a changé dans la guérilla psychologique entre la BoM et le MoF alors que cet excès de liquidités, lui, ne cesse de s’accroître, exacerbant les effets pervers qu’on a constatés. Mais ce problème d’ordre macro-éco économique doit, pour être démêlé aujourd’hui, être analysé sur les registres psychologiques, institutionnels aussi bien qu’économiques.

Les excès du ministre des Finances vis-à-vis du gouverneur ne peuvent être appréhendés autrement qu’en termes d’un «severe bout of displaced aggression». C’est un phénomène psychologique bien documenté qu’on rencontre souvent dans le milieu familial quand, un homme ayant souffert des excès tyranniques de son patron tout puissant, rentre à la maison et rabroue cruellement sa femme pour une peccadille. XLD ne peut s’en prendre à Navin. Il se défoule sur Manou Bheenick. XLD n’est pas le seul à déplacer ainsi ses impulsions agressives sur ceux moins aptes à se défendre. Le PM, excédé par son ministre des Finances, n’avait-il pas lui-même cherché une victime électoralement moins dangereuse en infligeant la claque destinée à Xavier au pauvre Ali Mansoor qui fut prié de plier bagage.

Du point de vue institutionnel, ce problème nous retourne au pathétique manque de leadership dont nous parlions dans notre dernière colonne. Aucun PM digne de ce nom ne songerait à permettre un tel débordement entre la Banque centrale et son ministère des Finances, les deux«vitrines» les plus en vue de nos partenaires internationaux. Ensuite, une banque centrale a sa mission qui ne coïncide nullement avec celle du politicien à la tête du ministère des Finances. À la BoM incombe la lutte contre l’inflation ainsi que la stabilité de la devise nationale, alors que la motivation première du politicien qui s’affuble le rôle de Grand argentier, reste le souci de se faire réélire… coûte que coûte. Les politiciens, de par le monde, ne comptant pas parmi les êtres les plus courageux du pays, la tentation toujours présente à leur esprit de jouer au Père Noël, de créer le «plein-emploi» et de déprécier «compétitivement» la devise nationale pour aider un secteur manufacturier en panne etc, a fait qu’au sein des pays où règnent une certaine gouvernance et un respect des institutions, une Banque centrale indépendante est instituée pour parer à tous débordements monétaires qui se solderaient par une inflation calamiteuse. Un gouverneur est choisi sur la base de sa capacité et de son indépendance. 

Il n’y a pas trop longtemps, au Royaume-Uni, un MPC a été institué pour donner une certaine représentativité à la décision cruciale de la Banque centrale de réguler le loyer de l’argent, c’est-à-dire à voter l’équivalent de notre repo rate. L’île Maurice a cru bon d’imiter cet exemple. Mais, comme les multiples institutions d’inspiration étrangère que nous singeons, le MPC est une cacophonie institutionnelle car, en son sein, le poids des membres choisis par des politiciens reflète un désir de surseoir systématiquement au jugement du gouverneur en ce qui concerne sa mission première et sacrée de protéger l’économie du fléau Inflationniste. À chacun son métier et les vaches seront bien gardées. Ce modèle où le ministre des Finances pèse de tout son poids sur la finalité des décisions monétaires rapproche notre système ironiquement de celui que nos voisins africains éclairés viennent tout juste d’abandonner : la route qui mène à la planche à billets est pavée de bonnes intentions.

05 February 2014

O nation misérable

Par Jean-Mée DESVEAUX
l'express du 5 février 2014

La désillusion du pays vis-à-vis de la classe politique mauricienne a atteint son point culminant une année avant les élections de 2015. Bien qu’habitués au mépris de la classe dirigeante, le théâtre de mauvais goût que nous ont offert le gouvernement et l’opposition, unis dans la même duplicité, a dévoilé le dernier râle de la démocratie mauricienne.

Dans un bourbier d’intérêts personnels où soif de pouvoir rimait avec une volonté commune de vendre sa conscience au prix fort, nous n’avons eu droit, au milieu de toutes ces alliances de partis qui se faisaient et se défaisaient, à aucune référence à un policy reassessment. Aucune mention n’est faite d’un plan cohérent pour combattre l’inégalité économique croissante du pays. Pas plus qu’une sortie planifiée des égouts politiciens où ces malotrus ont plongé le pays depuis de trop longues années. La politique ne se fait pas avec des idées où des aspirations patriotiques dans la belle île Maurice. Ici, c’est la guerre des tranchées pour asseoir son clan ou sa dynastie qui se livre. PTr, MMM, MSM, PMSD, tous tripatouillaient dans la même mare de canard en espérant, qu’à la fin de la partie, ils sortiraient plus tonifiés ou moins décrédibilisés que l’adversaire. Manque de pot, ils en sont sortis, si cela était encore possible, encore moins crédibles qu’avant. Des 40 % de votants qui exécraient ces épouvantails politiques il n’y a pas si longtemps, ce chiffre doit aujourd’hui dépasser les 50 %, soit plus de la moitié des électeurs qui seront appelés aux urnes l’année prochaine.

Il n’y a rien d’étonnant à cela. La descente aux enfers a été aussi sûre que lente. Nous aborderons le cas de l’opposition dans un prochain texte et nous nous arrêtons ici au Parti travailliste. J’ai eu la chance de côtoyer l’espoir qu’était Navin Ramgoolam en 1996, aux côtés de Paul Bérenger. Qui mieux que lui pouvait faire rêver le pays d’un avenir meilleur. Bien né politiquement, jeune, éduqué dans les meilleures universités britanniques, il était le modèle même de l’homme d’État moderne et progressif. Le pays était en droit de s’attendre à un guide éclairé, imbu de valeurs humaines qui iraient de pair avec un gouvernement transparent et honnête où les clivages ethniques et sociaux commenceraient à s’estomper. En sus de toutes les qualités que la nation percevait chez ce jeune leader, le hasard allait lui enlever la tentation d’asseoir son pouvoir sur une dynastie comme le faisait déjà son adversaire principal. En ce qui le concerne, les enfants mauriciens allaient être ses enfants, sans discrimination aucune, l’île Maurice de demain allait être sa seule dynastie.

Quel réveil brutal le pays a ainsi connu ces dix dernières années ! L’homme miracle s’est révélé un satyre et le rêve d’une île Maurice meilleure a tourné au cauchemar. Il est difficile de décrire l’étendue du désenchantement tant il est grand. Navin Ramgoolam avait tout pour s’arroger la place prépondérante dans notre histoire en tant que le plus illustre PM que ce pays ait connu. Il a tristement laissé cette chance lui échapper laissant à la postérité le souvenir du pire leader que ce pays ait subi en cinquante ans d’indépendance.

Comme Hamlet, le prince du Danemark, Navin est né avec un tragic flaw dans son caractère. Il souffre d’une incapacité de prendre la décision qu’il faut, au moment où il le faut. Cette propension à la procrastination a failli coûter cher au pays en 1999. Mais ce défaut, il le cache assez bien sous un charme bien réel et la fabulation que sa «lenteur» n’est qu’une stratégie de réflexion pour mieux bondir au moment choisi. C’est ainsi que se décline l’incapacité de choisir un allié en 2010, les longues absences de promotions aux postes importants du pays, les réformes (électorales et autres) renvoyées aux calendes grecques. Là où sir Anerood Jugnauth coupe et tranche en un tour de main et Paul Bérenger se décide aussitôt le dernier dossier épluché, NCR lui, reste figé dans l’immobilité.

Contrairement aux dieux classiques, le pays aurait pu lui pardonner ce tragic flaw, cette faute unique bien que fatale, cette fine ébréchure dans un vase par ailleurs parfait, si justement le reste de l’objet était impeccable. Loin s’en faut. Chez NCR, le hair line crack donne lieu aux multiples lézardes de la structure. Ainsi, l’homme de la renaissance n’hésite pas à tomber dans le communalisme le plus abject et s’entoure d’une coterie qui l’associe aux pires débordements primaires. La VOH a droit de cité, les pandits désavoués de leurs propres ouailles s’approprient son oreille, votre correspondant devient sa cible raciale préférée lors des élections pour reprendre le pouvoir. Même ses calculs sectaires sont mal faits. Comment sinon expliquer l’aliénation de tout un pan de route côtière et de plage nationale au profit de quelques colleurs d’affiches quand ces excisions, au sein de son propre électorat, désavantagent en premier lieu ces mêmes électeurs de Triolet. Il se targue qu’aucun de ses ministres ne peut lire sa pensée alors que le propre d’un vrai chef est justement de définir clairement la ligne rouge à ne pas franchir. Il n’est donc guère étonnant que nombreux sont ses ministres qui hériteront d’une place choisie au panthéon de la honte aux côtés de messieurs Daby et Badry.

Au lieu d’assainir les tactiques innommables de la politique mauricienne, ce PM qui a longtemps côtoyé l’intelligentsia britannique va pousser, jusqu’à son summum, l’art de la moralité publique qui, chez nous, vise d’abord à préserver le gagne-pain de l’homme qui la pratique. Paul Bérenger le fait éjecter le MSM, un allié scélérat, pour ensuite se l’approprier cyniquement. Qu’à cela ne tienne, il achète trois des parlementaires, démontrant ainsi que Bérenger n’a rien à lui apprendre en immoralité politique. Mais là où il montre le degré de son mépris pour le pays c’est sa pratique sous le prétexte archi creux de la démocratisation de l’économie. Au vu et au su de 1,2 million de Mauriciens, se croyant tout permis, il laisse sa vie dite privée empiéter de façon on ne peut plus flagrante sur son devoir de déférence et de respect pour le patrimoine et l’opinion nationale. Inélégant, il n’hésite pas à bafouer, en ce faisant, la dignité d’une personnalité dont le stoïcisme tranche on ne peut plus crûment avec les lèche-bottes et lâches courtisans qui gravitent autour de lui dans l’espoir de grappiller une miette qu’il laisserait éventuellement tomber dans leurs écuelles.

Ayant suivi cette tragédie nationale au premier rang depuis une décennie, la question est de savoir si le peuple admirable va, malgré tout, renouveler sa confiance en Navin Ramgoolam en 2015. Comme Malcolm dans «Macbeth», la nation va très prochainement se poser la question au sujet de notre tragique héros national : «Is such a one be fit to govern ?» Il est permis d’espérer que, tel le patriotique Macduff, l’île Maurice déclame en choeur «O nation miserable !» suivi d’un «NON» électoral retentissant.

09 January 2014

Que de vies sacrifiées à l’autel de l’habillement !

Manifestation des ouvriers bangladais de l'usine ''Real Garments Ltd'', le 3 septembre dernier. 

Par Jean-Mée DESVEAUX
l'express du 9 janvier 2014

Le bain de sang perpétré par la police cambodgienne chez les grévistes du secteur textile à Phnom Penh interpelle une île Maurice qui s’est souvent retrouvée à deux doigts de telles tragédies. Quatre personnes ont péri et une vingtaine d’autres ont été blessées vendredi quand les policiers ont ouvert le feu avec des AK-47 automatiques pour disperser les manifestants en grève depuis des semaines. En novembre, une femme avait aussi été tuée par balle.

Le secteur textile cambodgien emploie quelque 650 000 ouvriers, dont les deux tiers travaillent pour des grandes marques internationales. Le Cambodge, un des pays les plus pauvres du globe, exporte USD 4 milliards de produits manufacturés vers l’Europe et les USA. Les travailleurs de la majorité des 500 et quelque usines de textile du Cambodge sont en grève pour réclamer que leur salaire minimum de USD 80 (Rs 2 400) par mois soit porté à USD 160. Le gouvernement leur a offert USD 100 (Rs 3 000) ce qui est loin de les satisfaire. La fusillade a eu lieu au moment où des milliers de manifestants, armés de bâtons, de pierre et de cocktails Molotov, ont bloqué une route devant leur usine. (Le mécontentement des Cambodgiens a aussi, selon l’AFP, été attisé par l’accaparement des richesses, dont des terres, par les proches du pouvoir !)

Il est difficile, devant un tel scénario, de ne pas se souvenir des évènements qui avaient opposé la police mauricienne aux travailleurs bangladais, employés par Real Garments Ltd (RGL), en août de l’année dernière. On se souvient que de sérieux accrochages à cette usine avaient alors mené à l’expulsion manu militari d’une quinzaine de travailleurs bangladais qui avaient fait sortir de ses gonds le ministre du Travail Shakeel Mohamed, celui-ci ayant pris fait et cause pour l’employeur de RGL. On peut se demander, devant les événements de Phnom Penh et le recul de quatre mois, si un tel usage de la force était aussi sage que le jugeait alors le ministre. L’île Maurice, dont la réputation de destination cinq étoiles est à jamais maculée de sang d’une jeune Irlandaise subjuguée par de trompeuses brochures, n’aurait-elle pas aujourd’hui, de surcroît, l’image d’une sweat shop nation qui tue les travailleurs immigrés, par SMF interposés, quand ces «gueux» rechignent à accepter les salaires de misère que déclinent les Mauriciens ?

Les salaires de base de Rs 3 000 que refusent les ouvriers cambodgiens ne sont pas très éloignés des Rs 4 000 que refusaient les ouvriers bangladais à RGL. Le directeur des ressources humaines de RGL, M. Shyam Hurday, avait confirmé : «C’est impossible de trouver un compromis sur cette question. Le salaire (NdlR: de base) est fixé par le ministre du Travail. Si on accepte, cela va être un précédent et aura un effet domino sur les autres usines.» Cette phrase cache une petite subtilité. Ces salaires de base d’environ Rs 4 000 qui représentent 45 heures de travail au sein du secteur textile sont en effet dictés par les «Remuneration Orders» (RO) pour ce secteur et cela a force de loi. Cependant, RGL avait non seulement le droit d’entrer en négociations collectives avec ses ouvriers, mais c’est exactement ce que cette entreprise a fait. Les ouvriers ont été offerts Rs 8 000 après que quelque 14 ring leaders se soient battus bec et ongles pour leur cause. Le malheur est que ces ouvriers n’avaient pas compris que le nouveau salaire n’était pas un salaire de base, mais était associé à un nouveau contrat de travail, de 60 heures cette fois. D’où leur colère et leur impression d’avoir été floués par RGL ce qui a dégénéré en une mêlée.

Si les salaires de base dans le secteur textile à Maurice sont aussi bas, c’est qu’ils datent du siècle dernier. Le ministre Mohamed, avec lequel nous avons eu quelques échanges intéressants dans l’express, sur le sujet, lors du débrayage d’août 2013 chez RGL, avait précédemment exprimé une certaine aversion pour ces salaires de misère. Il avait dit «je trouve cela inacceptable, d’autant plus que Maurice a signé la convention du Decent Work Country Programme avec le concept de Decent Wages for Decent Work. Ces employeurs doivent se rendre compte de la réalité et accepter d’engager des négociations collectives avec les syndicats… Trop souvent, des employeurs à Maurice se contentent de suivre ce que préconisent les Remuneration Orders. Savez-vous que le RO dans le secteur textile n’a pas été revu depuis 1980 ? Sa sistem la li totally unfair. On ne peut continuer à ne payer que le minimum».

Le ministre du Travail nous avait alors communiqué les précisions suivantes : «The Remuneration Orders for the Export Enterprises and the Factory Workers Remuneration Orders date back to 1984. Those two RO’s, are what determine the minimum prescribed salary and conditions of employment within the relevant sectors. Why is it that those two RO’s were never sent to the National Remuneration Board for a complete review ever since 1984? Has this not contributed to Mauritians fleeing the sector? Has this not also contributed to an increase in the dependency of those sectors on foreign labour? I have on the 22nd October 2012 in accordance with section 91 of the Employment Relations Act referred the two RO’s to the National Remuneration Board for a complete review».

Il avait aussi ajouté : «As regards the Decent Work Country Programme, I have requested the International Labour Organisation to provide us with experts to advise on the merits of a National Minimum Wage Policy».

En espérant que le ministre fera diligence pour que le National Remuneration Board offre ses nouveaux RO avant les échéances électorales, il nous reste à constater que si la loi de la jungle, qui règne en maître dans le secteur textile, fait souvent fi des formules polies qui se lisent au Bureau international du travail, c’est tout simplement que ce secteur, régi comme il est par cette méchante loi du marché, se prête admirablement bien à la délocalisation rapide. L’offre et la demande, ni plus ni moins. Le produit textile habillement ne doit pas seulement être bon, mais il doit aussi être meilleur marché que son concurrent. Si les ouvriers deviennent un tant soit peu exigeants, on délocalise. Venue de Hong-Kong, notre industrie textile a connu un succès fulgurant jusqu’à ce que l’opulence de notre population et ses nouvelles attentes la poussent de plus en plus vers Madagascar et que nos usines grouillent, simultanément, de travailleurs étrangers.

Ainsi, si les travailleurs de Phnom Penh obtiennent leur USD 160, nul besoin d’être prophète pour savoir qu’en un rien de temps, une forte proportion des 400 000 ouvriers travaillant pour les grandes marques internationales se retrouvera à la rue, alors que celles-ci délocalisent leurs griffes vers le Sri Lanka ou le Bangladesh. C’est cruel, bien sûr, car la loi du marché ne se conjugue pas avec le coeur. Mais c’est quoi, au juste, cette loi ? Elle est l’expression collective de cette petitesse d’esprit qui nous inhibe, vous et moi, de débourser Rs 100 de plus pour un article en tout point semblable à un autre, à part son étiquette : «Manufactured according to the Decent Work Country Programme».

20 November 2013

Croissance, chômage et inflation : trois éléments de la même problématique ?

Par Jean-Mée DESVEAUX
l'express du 20 novembre 2013

La croissance du Produit intérieur brut est toujours fortement désirée. Cependant, si celle-ci est trop poussée, il existe des risques inflationnistes qui plombent l’économie. Inversement, si la croissance devient trop molle, c’est le sous-emploi qui nous guette. L’idéal est donc d’atteindre une croissance qui permet de résorber le chômage à son niveau «naturel», tout en évitant les dérives inflationnistes.

Selon  l'''Inflation Expectation Survey'' de la Banque centrale datant du mois d'août, la majorité des particpations ne s'attendaient pas à une forte augmentation de l'inflation. 
La croissance du Produit intérieur brut (PIB) du pays sera de 3,2 % en 2013. Le ministre des Finances, Xavier-Luc Duval, considère que c’est un «good growth», alors que le leader de l’opposition, Paul Bérenger, trouve, lui, que c’est «défaitiste» que d’appeler ainsi une croissance aussi anémique. Paul Bérenger est cependant convaincu que le pays n’atteindra pas les 3,5 % à 4 % de croissance que Xavier-Luc Duval prévoit l’année prochaine. Ce débat est loin d’être stérile quand on considère qu’il recèle la fortune ou l’adversité qui s’abattra inéluctablement sur chacun d’entre nous.

Ainsi, le chiffre de la croissance de 2013 reflète un PIB annuel par habitant de $ 9 300 (Rs 280 000), compa-ré au chiffre de 2005 de $ 5 200 (Rs 155 000). Si au lieu d’avancer, l’économie avait piétiné entre 2005 et aujourd’hui, nous aurions pu, d’après ces chiffres, aspirer seulement à la moitié du confort matériel dont nous jouissons en ce moment. La différence d’optique entre Xavier-Luc Duval et Paul Bérenger se résume-t-elle au verre à moitié rempli ou à moitié vide ou est-ce que ce désaccord porte sur du sérieux ?

La déception de Paul Bérenger devant le taux de croissance de cette année est somme toute assez naturelle. Il a pris les rênes de l’économie en tant que ministre des Finances en 2000. En ce temps-là, le pays pouvait aspirer à une croissance de 6 % sans trop pousser la machine.

En l’an 2000 l’économie avait connu une croissance de 10,2 % et en 2003, la croissance est de 6,3 % ; juste après son départ, de 2006 à 2008, la croissance dépasse 5,5 %. Il est alors aisé de comprendre que l’ancien ministre des Finances peine à prendre la mesure du paradigm shift qui a eu lieu depuis.

En effet, beaucoup de nuages se sont amoncelés les uns après les autres sur l’horizon économique mauricien et empêchent le pays d’afficher la santé insolente qui était la sienne il n’y a pas si longtemps. Il y a eu le cumulus de la fin du Protocole sucre, le stratus de la fin de l’Accord multifibre et enfin le cirrus annonciateur de la bourrasque financière de 2008 qui spolie encore et toujours la demande pour nos produits en Europe.

Cela n’est pas une mince affaire et c’est ce qui explique que selon le Fonds monétaire international (FMI) l’«estimated potential growth» de l’économie mauricienne n’est qu’à 4,5 % du PIB. Si cela ne paraît pas être un trop grand fossé, cela représente tout de même 25 % de moins que le taux auquel nous étions habitués. On comprend dès lors pourquoi Xavier-Luc Duval repousse l’échéance de l’avènement du statut de Maurice au cercle select des High Income Countries à 2019. La catégorie de Upper Middle Income Country à laquelle nous appartenons depuis le début du siècle s’étend d’un PIB de $ 4 036 à $ 12 475. À $ 9 300, le dernier quart du chemin sera un parcours du combattant si nous n’atteignons pas un peu plus de 4 % en moyenne durant les années à venir.

Comme on peut naturellement s’y attendre, l’économie nationale d’un pays ne peut su-bir une chute de l’envergure de 25 % de son taux habituel de croissance sans que cela ait un impact sur d’autres paramètres importants de l’économie. On peut déjà, de façon intuitive, comprendre qu’avec un taux de croissance ainsi réduit, le taux de chômage ne peut que s’accroître, tout autre chose étant égale.

En fait, la croissance, l’inflation, et le taux de chômage sont censés avoir une relation symbiotique au sein d’une économie. Le concept de cette relation est capturé par un petit acronyme qui vaut la peine d’être retenu. C’est le NAIRU. Ceci équivaut au Non-Accelerating Inflation Rate of Unemployment.

Ce concept implique : 1) qu’il existe un taux «naturel» de chômage au sein de chaque économie et (aussi pénible que cela puisse paraître), ce taux n’est pas à zéro ; 2) que vouloir pousser l’économie au-delà de son potentiel de croissance pour résorber le chômage en deçà du taux «naturel», créera une inflation accélérée ; 3) que toute croissance (et toute baisse du chômage) obtenue au prix d’une telle accélération de l’inflation ne peut qu’être éphémère.

Cette croissance durera le temps que les agents économiques prendront pour réajuster leur «inflation expectation». Il faut souligner que le lien causal impliqué ici est essentiellement entre une croissance (insoutenable) et l’inflation qui s’ensuivrait.

Quelle leçon en tirer pour notre économie ? D’abord prendre ces axiomes comme guides plutôt que comme une loi immuable de la nature. Après la déprime du double digit unemployment qui durera jusqu’en 1986, le chômage se résorbe à 2,7 % en 1991, mais il n’a pas cessé de grimper subrepticement depuis. Ce ne sera cependant qu’au début du nouveau millénaire que le taux de chômage atteindra une nouvelle fois la barre des 8 %, ce qu’il dépassera vite subséquemment.

On remarque aussi que depuis 2003, le taux du chômage évolue davantage en dents de scie que précédemment. Quoi qu’il en soit, les 8 % de chômage semblent être devenus aujourd’hui le NAIRU de notre économie. C’est aussi ce que confirme le FMI. Pre-liminary estimates show that the Non-Accelerating-Inflation Rate of Unemployment was generally in line with the unemployment rate (8.1 % seasonally adjusted 2013Q1 NdlR) suggesting a narrow output gap.

Le FMI explique que le taux de chômage depuis la crise financière de 2008 aurait été encore plus dévastateur sans les réformes entreprises et sans le Mechanism for Transitional Support to the Private Sector. Cela implique que nous avons eu, pendant ces années-là, un chômage artificiellement «bas» par rapport à ce qu’on pourrait appeler son equilibrium level.

En ce qui concerne la croissance, le graphique nous montre que depuis 2006 à aujourd’hui, la croissance du PIB a pris inexorablement une ligne descendante, qui est l’inverse de l’image de la montée du chômage pour la même période. Il est intéressant de constater que pour les États-Unis, ce taux «naturel» de chômage est de 6,5 % avec une inflation de 2 %, alors qu’en Grande-Bretagne, il est de 7 %. La décision a été prise au sein de ces deux économies de continuer la politique monétaire expansionniste existante jusqu’à ce que le taux de chômage soit réduit à ce niveau.

La dismal science qu’est l’économie va-t-elle une nouvelle fois prendre un pari saugrenu sur le sort du pays ? Pas nécessairement, à en croire le FMI. Celui-ci estime, en effet, qu’il suffirait à l’économie mauricienne d’atteindre 4,1 % de croissance du PIB pendant les cinq prochaines années pour réduire le taux du chômage de 1 %. Pour une réduction de 2 %, il serait nécessaire d’atteindre une croissance du PIB de l’ordre de 5 %.



Mais, comme on l’a vu plus haut, le FMI estime qu’une telle performance est au-delà du potentiel de croissance du pays qui est, selon ses estimations, de 4,5 % du PIB. Entre pessimisme et réalisme, il est difficile de savoir où pencheront nos politiciens. Le grand absent de notre rapide coup d’oeil est évidemment le taux d’inflation. Grâce à la Banque de Maurice (BOM), et quoi qu’en pense le ministère des Finances, la «rational expectation» des agents économiques est toujours ancrée en deçà des 5 %.


La dernière Inflation Expectation Survey de la BOM, réalisée en août 2013, constate que la majorité des participants s’attendaient à une montée de l’inflation (3,6 % actuellement) à 4,1 % en décembre 2013, 4,5 % en juin 2014 et à 4,7 % dans une année. Depuis la fin de 2011, nous dit la BOM «stakeholders have considered the level of inflation as ‘appropriate’». Tant que la BOM pourra «ancrer» cette attente nationale à un niveau raisonnable, le gouvernement aura le loisir de pousser l’économie vers son taux de croissance optimale. S’il s’égare dans cette tâche en tentant de réduire le chômage (8,3 % actuellement) en deçà de ce qui est économiquement raisonnable, il risquerait de surchauffer la machine économique (au moyen d’une politique fiscale trop agressive, par exemple), et le concept du NAIRU le rattrapera bien vite car il ne réussira qu’à créer l’épiphénomène économique qui s’appelle inflation.