JM et les chefs coutumiers de la République démocratique du Congo

19 February 1979

Sir André Nairac, Q.C. : 50 ans au barreau mauricien


Né en 1905, le jeune André Nairac, fils de sir Edouard Nairac, fréquenta le collège Royal de Curepipe où il fut lauréat de la bourse d'Angleterre.
Epris des auteurs classiques, il se fit inscrire au Balliol College de l'université d'Oxford en vue de faire son Great's, l'équivalent du Bachelor of Arts — qu'il réussit brillamment. Après des études diplomatiques, versatile, il s'adonna, en l'espace de six mois, aux études de droit car il avait finalement décidé de poursuivre une carrière d'homme de loi.
Cela fait un demi-siècle, cette année, que sir André Nairac a pris place au barreau mauricien, et cette place a été on ne peut plus proéminente.
Désireux de conduire ses lecteurs vers de nouveaux horizons, Le Mauricien rencontre sir André Nairac aujourd'hui, afin de parcourir avec lui les arcanes du barreau mauricien.

Propos recueillis par Jean-Mée DESVEAUX
Le Mauricien du 19/2/1979


• Sir André, vous avez eu une longue et illustre carrière au barreau mauricien. Cependant, on ne devient pas sir André Nairac en un jour. Pourriez-vous nous parler de vos débuts, du jeune avocat défendant son premier client en Cour ?

En fait, je me rappelle assez bien ! Il s'agissait d'un cas d'escroquerie. Mon client avait été accusé d'avoir volé une poule. C'était ma première plaidoirie et je n'étais naturellement pas très sûr de moi. De plus, notre homme avait, de toute évidence, commis le délit dont il était accusé. La tactique que j'adoptais fut de lui faire plaider coupable en vue d'obtenir le first offender's warning qui est en quelque sorte une façon d'être gracié. Je réussis à obtenir ce jugement. Je crois que ce jour-là, le juge montra beaucoup de clémence à l'égard du jeune avocat que j'étais, car ce jugement n'était probablement pas justifié.
Remarquez que ce départ n'indiquait rien sur la carrière d'avocat que j'allais avoir par la suite, sauf ceci: il faut avoir de l'influence sur le client afin de le faire accepter ce que vous considérez comme étant la meilleure défense. Dans ce cas-ci, si le client n'avait pas eu assez de confiance en moi pour accepter de plaider coupable, je n'aurais rien pu faire !

• C'est à ces moments-là encore que l'avocat connaît une vie de bohème. Les débuts sont généralement durs dans cette profession. Il semble même qu'on soit souvent payé en espèces durant cette période-là. Avez-vous souffert de cette insécurité ?

Ma carrière était un peu spéciale à cet égard. Je suis arrivé à Maurice avec une très grande réputation, qui était, du reste, totalement injustifiée. C'est bien simple: sur les six années d'études que j'ai faites en Angleterre, j'ai consacré dix mois seulement au droit. J'avais fait des études classiques à l'école et après avoir obtenu la bourse d'Angleterre, je me suis inscrit à l'université d'Oxford pour faire mon Great's. J'avais donc passé le plus clair de mon temps à étudier la philosophie, le latin, le grec et l'histoire.
Donc, en ce qui concerne les études de droit, j'ai tellement renvoyé l'échéance qu'il m'est resté dix mois en tout et pour tout pour préparer mes examens.
Je me rappelle très bien de ces études. Je faisais chaque sujet dans un minimum de temps — sauf pour le droit criminel qui m'a pris environ trois mois car je voulais décrocher le prix de £50 qui devait échoir au meilleur candidat. Là encore, j'ai eu de la chance.

• A vous entendre, on penserait que ces études sont très faciles à faire ?

Mais je vous assure que c'était une foutaise, tellement bien que j'espère que ceux qui retournent après des études légales, ont un meilleur bagage de nos jours.

• Est-ce que cette grande réputation vous mettait pour autant au niveau des anciens ?

Non. Tout en n'étant pas un des déshérités du début, j'étais loin d'être à la hauteur des long-standing lawyers. Il m'arrivait de temps en temps d'avoir un cas intéressant mais j'étais surtout le junior de sir Ernest Leclézio et d'autres anciens qui étaient enchantés d'avoir un jeune capable de tenir le coup avec eux.

• Être bon avocat, c'est aussi savoir se servir de tous les moyens dont on dispose. C'est comme cela que les avocats font souvent de merveilleux acteurs. Pensez-vous que cette tendance soit plus prononcée quand l'avocat est confronté à un jury ?

Je crois que cette réputation du métier d'avocat est exagérée. Je ne sais pas si j'ai été un acteur en Cour et, si je l'ai été, c'est que je l'étais si naturellement que je ne l'ai pas remarqué. Il est possible que l'acteur en moi se soit développé instinctivement, mais je n'ai jamais consciemment ou volontairement joué un rôle.
Cela dépend du respect qu'on a devant l'intelligence de son interlocuteur. Si un avocat exploite cet élément à outrance devant un jury, c'est qu'il a une piètre opinion de la valeur de ses membres. Mais il est vrai que quand on défend un cas important, on essaie de convaincre le jury ou le juge par tous les moyens imaginables.
Devant un juge, c'est quand même différent car il est évident qu'en matière de droit, le juge est plus calé. Du reste, devant l'un comme devant l'autre, tout dépend du calibre des individus concernés. Les juges diffèrent beaucoup les uns des autres. Il y a des arguments qui ne prendraient pas sur un juge mais qui pourraient prendre sur d'autres.

• Est-ce que vous plaidiez en français ?

En anglais, sauf pour l'interrogatoire des témoins où le créole était de rigueur. On rencontre des remarques très intéressantes à ces moments-là. Je me souviens d'un contre-interrogatoire avec un boutiquier qui avait eu la chance inouïe d'attraper des voleurs de poules (vous finirez par croire que je ne défendais que ces cas-là) la main dans le sac et cela deux fois de suite. Je lui posai la question: ‘’Qui ou ti ale faire derrière ?’’ auquel il répondit ‘’Ti bisin ale dehor ‘’. Deuxième fois, ‘’ou ti bisin alle encore’’ ? lui dis-je. Ce qui me valut un magistral: ‘’C ! C. . . ça pena l'heure !’’

•  Votre père, sir Edouard Nairac, était chef-juge. Est-ce un peu une tradition dans votre famille d'appartenir à cette profession ?

Mon père a été le premier membre de la famille à être avocat. Jusque-là, on était commerçant ou homme d'affaires. Mon père a commencé sans le sou et il a grimpé lentement les échelons. Il a beaucoup de mérite; plus que moi qui n'ai pas eu à lutter car je profitai en quelque sorte de son prestige.

• Qu'est-ce qui détermine d'après vous, la relation entre l'homme de loi et son client ?

L'important, c'est de voir clair dans le tissu de mensonges que les clients vous racontent fréquemment. Certains mentent une fois et puis disent la vérité. Certains mentent deux fois et puis se laissent aller, tandis que d'autres ont tendance à mentir du début à la fin. Mais je dois dire que j'étais toujours arrivé à faire que le client me dise, en fin de compte, la vérité.

• Il me semble que cela peut-être parfois gênant de connaître toute la vérité ?

Effectivement, cela peut-être gênant et certains préfèrent même ne pas la connaître. Mais je vois la chose différemment. Je suis là pour défendre quelqu'un et il faut donc que je sache ce qu'il en est. Si je sais de façon positive qu'un témoin du camp adverse ment, je peux le faire ressortir. Et qui peut me dire cette vérité, sinon mon client ? Celui-ci doit donc me la dire, même si cette vérité est contre lui.
A ce moment-là, quand les autres exagèrent, je le reconnais. J'ai, du reste, intérêt à les faire exagérer car ils ne savent généralement plus comment s'arrêter et je les croche à la question d'après.

• Ceci nous conduit au problème d'éthique qui se pose à chaque fois que l'avocat est sollicité par un client. Des critères moraux ne doivent-ils pas être appliqués avant d'accepter un cas ?

Ce genre de raisonnement ne m'a jamais plu. Honnêtement, je ne vais jamais faire condamner un innocent mais je peux cependant créer un doute sérieux au sujet de la culpabilité de mon client. Aussitôt que vous avez installé ce doute dans l'esprit du juge ou du jury, il leur est excessivement difficile de porter le jugement de condamnation. La condamnation diffère de celle qu'ils auraient portée si l'équivoque n'existait pas.

• Vous avez donc été parfois l'avocat du diable ?

Oui. Sans aucune fausse honte, car cela dépend de la conception qu'on a de son travail.

•  Et en ce qui vous concerne, en quoi se résume cette conception ?

Quand je défends quelqu'un, il est important pour moi de faire tout ce que je peux honnêtement faire pour le tirer de ce mauvais pas. Si besoin est, je vais lui dire de plaider coupable. Si je possède, moi-même, un doute au sujet de sa culpabilité, je m'évertue à faire partager ce doute par le juge. Même si je n'ai pas ce doute, il est de mon devoir de le créer en faveur de mon client.

• N'arrivait-il cependant pas que vous soyez tellement écoeuré par un éventuel client que vous refusiez de défendre son cas ?

Oui. Cela arrivait, bien sûr, car on peut rencontrer de réels salauds dans ce métier.

• Mais aviez-vous le droit de refuser ? Le salaud n'avait-il pas le droit lui aussi d'être défendu par vous ?

C'est souvent bien moins clair que ça n'a l'air ici. Généralement, ce n'est pas moi qui refusais, mais lui, car il n'acceptait pas mes conditions.
Il voudrait ainsi généralement que je le défende comme s'il était victime des autres, comme un pauvre innocent, quoi ! Je lui disais alors de chercher un autre avocat !

• Sir André, avez-vous été confronté à des cas de vie et de mort, d'où vous êtes sorti perdant ?

Oui. J'ai paru pour des gens qui ont éventuellement été pendus et je crois même qu'à un certain moment, je détenais avec Alfred Gellé le record de ces cas malheureux.
Remarquez que cela voulait dire que nous étions ceux qui étaient choisis pour défendre les cas les plus difficiles.

•  Est-ce qu 'il vous arrivait de perdre le sommeil après une telle défaite ?

C'est une situation très pénible. On se demande si on a tout fait, si on n'aurait pas réussi en s'y prenant autrement. Cependant, je vous dirai sincèrement et je suis peut-être un drôle de type à cet égard, mais cela ne m'a jamais empêché de dormir. Il est quand même nécessaire de dire qu'il ne m'est jamais arrivé de défendre un client accusé à tort qui me semblait être innocent. Si cela avait été le cas, j'aurais remué ciel et terre pour le sauver, et à ce moment, une défaite m'aurait probablement fait perdre le sommeil.
Il est à noter ici que je considère qu'il est préférable d'être pendu plutôt que d'être condamné à perpétuité.

• Ce n'est pas ce que pensent les condamnés à mort ?

C'est vrai ! Ils préfèrent vivre quand même. C'est l'instinct de conservation !

• La loi, c'est déjà une spécialisation, mais on peut aussi se spécialiser à l'intérieur de cette spécialisation. Est-ce que c'était le cas pour vous ?

Non ! A Maurice, cela n'existe pratiquement pas parce que le champ n'est pas assez étendu. Il faut être généraliste ici.

• Arrive un moment où l'avocat doit choisir entre le barreau et la magistrature. Qu'est-ce qui détermine le choix ici ? Est-ce en quelque sorte un ‘’fighting- spirit’’ qui fait opter pour le barreau ?

Je crois que la magistrature, ce n'est pas une abdication. Il est vrai que c'est être livré à une routine pour le reste de vos jours. Vous obtenez des salaires fixes, vous suivez une filière et on devient juge. L'avocat au barreau, lui, est totalement indépendant, c'est ce que j'aimais ! Mon père, lui, était d'abord au barreau, puis il est entré au parquet. Il est ensuite redevenu avocat indépendant pour finalement opter pour la magistrature où il a atteint le sommet. L'avantage au parquet c'est que vous êtes assuré d'avoir un salaire fixe. Quand il était au barreau, mon père a eu des mois de Rs 300 successifs. Il lui est même arrivé de toucher Rs 30 par mois !
Dans mon cas, il n'y a pas eu de discussion. Mon père était procureur général. Aller au parquet, c'était me mettre sous sa protection et cela n'était pas compatible avec mon caractère.

• A force d'interpréter la loi, n'est-on pas tenté de la changer ? De l'avocat au législateur, il n'y a qu'un pas. Avez-vous été tenté de faire ce pas en vous engageant dans la politique ?

Oui et non. Cela semble être tellement logique. Mais, quoique j'ai siégé à l'Assemblée et que je fus l'un des premiers Mauriciens à être ministre — membre du conseil exécutif — je ne crois pas avoir jamais travaillé à changer une loi parce que je la jugeais mauvaise. Je peux vous assurer que cet arsenal de lois a été bien fait ! Du reste, on peut toujours contourner une loi gênante. Pour retourner à la politique, il ne faut pas croire que je l'ai abordée à cause de l'idéal dont vous parlez. C'était seulement sous la pression d'un tas de gens et sous celle des 'gros bonnets' de l'industrie sucrière que j'acceptai ma nomination en tant que membre du conseil exécutif vers les années trente — car durant ce temps-là, certains membres étaient élus par l'électorat tandis que d'autres étaient nommés par le gouvernement colonial.

• Vous avez, pendant un temps, entretenu l'espoir de devenir diplomate. Qu 'est-il advenu de cette ambition ?

Quand j'ai eu à penser à une profession, la première chose qui m'est venue à l'esprit c'était, en effet, la diplomatie. J'ai passé les examens nécessaires et j'ai même commencé à travailler au foreign office. C'est là qu'après six mois, un des membres du board du foreign office m'a laissé comprendre que j'étais trop bon pour le sort qui m'était réservé de par mon manque de relations et de fortune.

•  Il y a dix ans, vous décidiez sou­dainement de prendre votre retraite. Pourquoi ?

Oui. En 1968, à 63 ans, j'ai décidé que j'avais atteint l'âge d'arrêter. Et quand j'ai pris ma retraite, je l'ai prise de tous les boards of directors où je siégeais. J'étais un homme libre, et c'était un sentiment très agréable.

• Peut-on dire que pendant tout ce temps, le côté littéraire de votre person­ne était en quelque sorte en hibernation ?

Je ne sais pas. J'ai toujours été très entier dans ce que je faisais. Si je m'occupais à appliquer les lois, je ne faisais que ça. Si j'avais fait de la litté­rature, cela aurait été la même chose.

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