JM et les chefs coutumiers de la République démocratique du Congo

09 August 2006

Le culte du vide

l'express du 09/08/2006

Par Jean-Mée DESVEAUX

Dans un pays où l’énième inspecteur de police reçoit un transfert punitif pour avoir osé appréhender un autre proche du pouvoir (pour vol de voitures à grande échelle), il est nécessaire, afin d’échapper au désarroi que suscite cette descente aux enfers, de rechercher un quelconque faisceau lumineux qui transpercerait la ténébreuse administration ramgoolamienne du nouveau siècle.

Ce réconfort nous est offert ces jours-ci par le président du conseil d’administration d’Air Mauritius qui, prenant à contre-pied la valse d’hésitations de Xavier-Luc Duval, a montré l’envergure d’un homme qui est conscient de tenir entre ses mains la survie du transporteur national avec ses Rs 13 milliards de chiffre d’affaires et ses 13 000 actionnaires.

Tranchant dans le vif au sujet des conflits d'intérêts de Nirvan Veerasamy, directeur général (DG) d’Air Mauritius et prenant ainsi de la hauteur par rapport à un gouvernement enclin à tergiverser, Sanjay Bhuckory a annoncé une série de mesures prises par le board d’Air Mauritius sous sa houlette. Elles sont : le retrait en tant que conseil légal de MK à Paris de Me Jim Veerasamy, le frère du DG qui avait touché des honoraires de près de Rs 5 millions de MK ; la fin des activités de Madame Veerasamy, principale fournisseuse de fleurs d’appartement au transporteur national ; le retrait de Hans Wagner, DG de General Aviation Mauritius Limited, (compagnie de Nirvan Veerasamy) d’un important comité de pilotage sur la réorganisation de MK. Plus crucial encore pour les besoins de la transparence et de la bonne gouvernance, Sanjay Bhuckory assène avec toute l’élégance qu’il maîtrise, une claque retentissante à son DG quant au memorandum of understanding signé récemment entre Air Mauritius et Air Seychelles :“ vu le contexte spécifique des relations entre les deux parties, il aurait été plus approprié qu’au moment du renouvellement, le DG d’Air Mauritius, Nirvan Veerasamy, déclare ses intérêts dans la compagnie Veling” (fondée conjointement par Veerasamy et le capitaine Savy d’Air Seychelles). Nirvan Veerasamy a, de plus, été invité à déclarer ses avoirs dans les plus brefs délais ainsi que ses intérêts au sein de toute compagnie d’aviation qui pourrait donner lieu à des conflits d’intérêts dans sa fonction de DG de MK. Dans les pays où la moindre entorse à l’éthique scelle le sort d’un chief executive officer, le timonier de MK aurait, de gré ou de force, déjà passé son balai à quelqu’un d’autre. Mais si Maurice est à des années lumière de cette éthique, le président du conseil d’administration de MK a fait un pas crucial dans la bonne direction.

Ce qui frappe dans l’initiative de Sanjay Bhuckory c’est la forme aussi bien que le fond. D’abord, l’enjeu était capital : Air Mauritius titube encore sous le choc de la caisse noire et on ne joue pas impunément avec le transporteur national quand on est un État insulaire dans un des coins les plus isolés de la planète et qu’on rêve de bâtir son économie sur l’arrivée annuelle de deux millions d’étrangers. Ensuite, choisissant l’intérêt de MK au-dessus de toute autre considération, il a démontré une force de personnalité et de conviction qui le démarque des présidents paillassons qui, trop attachés à leur voiture de fonction ou à la perspective d’un ticket aux prochaines élections, sacrifient la noble charge qui leur a été confiée à l’autel des compromissions politiciennes. Percutant et objectif, le président de MK a aussi su éviter la tentation de jouer au grand prêtre de la transparence ou d’humilier le cadre concerné au-delà de ce qui était requis par la situation cornélienne dans laquelle il s’était lui-même empêtré. Finalement, trop intelligent pour tomber dans le ridicule, le président de MK ne s’est pas érigé comme le messie que MK attendait depuis la mort d’Amédée Maingard.

Encore heureux, car un messie nous est déjà venu du ciel en la personne de Patrick Assirvaden, président du conseil d’administration du Central Electricity Board (CEB) depuis un an. On se souvient que le professeur Swalay Kasenally (2000 à 2003) et le docteur Kishore Baguant (2003 à 2005) étaient les deux derniers présidents du CEB. Ces deux éminences grises de la scène publique mauricienne ont su, de par leur sagesse et leur grande compétence, mettre cette utilité publique sur des bases solides et transparentes qui allaient profiter à toute la nation.

Le CEB ne pouvant produire toute son électricité à cause de l’investissement faramineux que cela comporte, la priorité des priorités au sein de cette utilité publique est d’acheter l’énergie produite par le privé au meilleur prix qui soit. Or, jusqu’en 2000, le système de passation de marché pour des contrats des Independent Power Producers (IPP) qui se compte en milliards, se faisait au petit bonheur, chacun son tour, dans un cadre totalement opaque où, en plus, le promoteur n’avait aucune pression concurrentielle pour faire une offre la moins disante.

Les centrales électriques sont toutes différentes les unes des autres dépendant de leur technologie, de leur emplacement dans l’île, du carburant qu’elles utilisent, de leur capacité, de leur flexibilité de produire à un régime minimal (ou même d’interrompre leur production) durant la nuit, etc. Par conséquent, chacune a un coût qui lui est propre. C’est justement pour cela que la concurrence entre prestataires de services à l’État doit se faire sur une base d’offre concurrentielle.

Quand donc sous la présidence du professeur Kasenally, le CEB instaure un processus d’appel d’offres qui est piloté pendant des mois dans les moindres détails par sa cellule de Corporate Planning and Research, c’est une grande première pour le pays. Ce Request for Proposals (RFP) allait déterminer lequel des projets en liste allait rapporter la joute sur la base des critères spécifiques : (reinvestment potential, environment impact, new employment, tax revenue, buy-out provisions, legal risks, bidder strength, dispatch flexibility, ancillary services, line losses, levelised cost).

L’histoire veut que le vainqueur de cette lutte transparente n’était pas celui sur lequel le chef du gouvernement de l’heure avait jeté son dévolu. Et pourtant, le boa rd du CEB a tenu ferme car c’était la transparence et le principe de “value for money” pour le consommateur du CEB qui, à ses yeux, devait primer. Cet exercice scientifique de la section du Corporate Planning and Research du CEB, tenu at arms length des pressions politiques, allait se renouveler une fois de plus sous la présidence du Dr Baguant alors que le Premier ministre (PM) était nul autre que le redoutable Paul Bérenger. Celui-ci avait compris, malgré son appétit gargantuesque pour les dossiers, que l’octroi des contrats des IPP était bien trop complexe pour échapper à la vigilance de l’équipe de professionnels de haut niveau au Corporate Planning and Research section du CEB.

Il existe aujourd’hui une demi-douzaine de projets d’IPP qui se bousculent aux portes du CEB, créant ainsi les conditions idéales pour le lancement d’appels d’offres au secteur privé local et international pour le marché public de l’énergie. Mais bien que son appétit pour les dossiers techniques soit de nature somme toute tempérée, l’actuel PM, Navin Ramgoolam a décidé de piloter le High Powered Committee qui tranchera cette question extrêmement ésotérique. Il devra, par exemple, évaluer plusieurs projets d’incinérateurs alors que les dernières études de Carl Bro, commanditées par le gouvernement, ont prouvé qu’il n’existe pas suffisamment de détritus de qualité requise au pays pour un seul de ces projets.

Le track record du Dr Ramgoolam en matière énergétique se résume à une déclaration lors d’un meeting public il y a de cela une année, qu’une fois au pouvoir, il fermerait toutes les centrales qui se servent de charbon – plongeant ainsi Maurice dans l’obscurité la plus totale. Devant l’enjeu capital pour le pays, le Mauricien est en droit de se demander comment il se prendra pour départager toutes ces offres afin que le pays, et pas seulement le promoteur choisi, en sorte gagnant. Laissant deviner la pagaille qui existe dans la politique énergétique du gouvernement, les membres du cabinet se rangent déjà selon leur poulain favori dans un domaine où seule la rationalité économique devrait prévaloir.

Mais ce qui prête le plus à confusion, c’est qu’au lieu de s’appuyer sur le précédent établi par ses illustres prédécesseurs qui se sont démarqués par leur indépendance et exiger un RFP exhaustif, Patrick Assirvaden se soumet pitoyablement au diktat du prince auquel il doit sa nomination. La décision du PM, aussi irrationnelle qu’elle pourrait être, sera le verdict final. Il avait cependant promis il y a moins d’un an : “Dans tous prochains accords que le CEB signera avec le secteur privé, si le CEB n’en sort pas gagnant, je prends l’engagement en tant que président, de faire savoir à la population que je ne suis pas d’accord de payer le courant à ce prix-là.” On sait par la suite que des projets jugés trop dispendieux par les techniciens du CEB sont revenus sur la table après un coup de fil de l’hôtel du gouvernement.

On aurait tort de penser que cette petite anicroche a entamé l’image que le chairman du CEB entretient de sa personne. Il a déclaré avec un aplomb déconcertant, il y a quelques jours à l’express :“Le CEB avait besoin d’une personne très ferme à sa tête… Il est essentiel que le président soit quelqu’un qui agit avec fermeté… Cela a manqué dans le passé. Le CEB a aujourd’hui quelqu’un d’intransigeant à sa tête. Je suis confiant que cette politique de fermeté va être payante.” Avec un si riche parcours en seulement un an, le pays devra sûrement un jour ériger une statue à ce parangon de fermeté qu’est le nouveau chairman du CEB. Il faudrait cependant s’assurer, pour être fidèle à la nature, qu’elle soit aussi creuse et résonante que le modèle qui nous est offert depuis un an.

02 August 2006

L’île indigente

l'express du 02/08/2006

Par Jean-Mée DESVEAUX

L’île Maurice s’est taillé, durant le dernier quart de siècle, le profil d’une nation fière et résiliente, qui occupe une place bien plus prépondérante à l’échelle internationale que ne justifie son statut d’Etat confetti. C’est donc une scène burlesque qu’offre au monde, ces jours-ci, cette petite nation altière et son non moins superbe ministre des Finances, Rama Sithanen, quand celui-ci prend son bâton de pèlerin et sa cape de mendiant pour parcourir les capitales internationales en quête d’aumône pour sauver le pays des disettes qui se pointent à l’horizon.

A l’occasion de son discours budgétaire, Rama Sithanen n’a pas caché que s’il poussait l’ouverture de l’économie nationale aussi loin malgré le coût budgétaire, c’est qu’il s’attend à un retour d’ascenseur de la communauté internationale : “We expect the international community to respond positively, rapidly and significantly to the strong efforts we have made to move from preferences to global competitiveness. The availability of concessional funding and external partner support will determine the success of the major reform we are embarking upon.”

Il est indéniable que les carottes seront, dès 2009, aussi cuites qu’elles ne l’ont jamais été depuis le “miracle” des années 80. L’impact des quatre milliards de manque à gagner au sein de l’industrie sucrière ainsi que l’érosion causée dans l’Export Processing Zone, suite au démantèlement de l’Accord multi fibre, créent des ondes de choc aptes à mettre le pays à genou. Cette détérioration massive de nos terms of trade arrive au moment même où notre ressort interne est au plus bas : à 14 % du produit intérieur brut (PIB), notre propension à l’épargne est à son niveau le plus anémique depuis 25 ans alors que l’apport du secteur privé au moteur économique est également d’une déficience chronique avec un taux d’investissement privé de 15 % du PIB.

Cependant, le temps de l’assistanat est bel et bien révolu pour Maurice. S’il fallait une preuve qu’avec nos 5 300 dollars de PIB par habitant, le tigre de l’océan Indien ne peut prétendre être le plus indigent de la planète, on pourrait jeter un coup d’œil sur la République démocratique du Congo qui a, le week-end dernier, connue ses premières élections depuis l’indépendance. Ravagé par des guerres internes et externes qui ont causé la mort de quelque quatre millions de civils, ce pays de cinquante millions d’habitants a perdu toute son infrastructure. Et pourtant, même une impasse aussi tragique n’a pu délié la bourse des bailleurs de fonds internationaux au-delà d’un prêt à taux préférentiel d’un milliard de dollars (Rs 30 milliards).

Quand on sait que le PIB annuel du Congo par habitant est de $ 70 (Rs 6 par jour) et que le conflit au sein de ce pays risque de faire éclater tous les pays des grands lacs, on réalise qu’il sera difficile à Rama Sithanen d’attendrir les bailleurs internationaux sur notre sort au point de les faire casquer les Rs 150 milliards (5 milliards de dollars) jugés nécessaires pour éviter que l’économie mauricienne ne pique du nez.

L’opulence relative de Maurice a fait que nous ne sommes plus éligibles aux prêts bonifiés recherchés par le ministre des Finances. L’International Development Agency, la “soft lending arm” de la Banque mondiale (BM) qui est la source essentielle de crédit de la majorité des pays africains, a engagé son dernier prêt au pays en juillet 1974. Nous ne pouvons aujourd’hui emprunter qu’à des taux commerciaux de la BM. L’Agence française de développement a, elle, effectué ses derniers prêts bonifiés à l’occasion du tout-à-l’égout de Grand-Baie vers le début des années 2000. En ce qui concerne les mesures d’accompagnement de l’Union européenne, même les optimistes les plus incorrigibles commencent à réaliser que la tranche mauricienne des mesures d’accompagnement n’excèdera pas le plafond des 15 % qui nous a été fixé par Bruxelles.

Nous savons d’ores et déjà que l’apport pour 2006 sera d’environ Rs 260 millions alors qu’en 2007, il sera d’un milliard. Il restera alors l’espoir attaché au 10e Fonds européen de développement d’aide aux pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique ainsi qu’une allocation supplémentaire nommée “tranche indicative” d’appui budgétaire dont l’enveloppe sera connue en 2007.

Devant cet état de choses, Rama Sithanen tente l’impossible. Ainsi, l’une de ses récentes initiatives, appuyée en l’occurrence par le Premier ministre, était de faire revenir certaines agences de financement en essayant de les convaincre qu’une dérogation à la règle qui exclut les pays aisés aux taux bonifiés est justifiée dans le cas de Maurice.

“L’opulence relative de Maurice
a fait que nous ne sommes plus
éligibles aux prêts bonifiés
recherchés par le ministre des Finances.”

Le ministre des Finances aurait cependant intérêt à bien mesurer les risques qu’il prend en utilisant une telle stratégie. Il existe dans ce nouveau monde de diplomatie économique, une tendance de plus en plus marquée chez certaines ambassades qui, prenant Maurice pour l’Afrique, leur terrain de prédilection, démontre un tel mépris pour les règles transparentes de passation de marché qu’elles n’hésitent pas à pousser l’indélicatesse jusqu’à intervenir en faveur des prestataires de service du terroir quand ceux-ci ont raté un juteux contrat d’infrastructure de l’Etat mauricien. C’était du reste ce qui nous avait incité à jeter l’éponge et à démissionner de la Wastewater Management Authority (WMA) comme nous l’avions alors déclaré à l’express : “Dû au manque de retenue de certaines ambassades qui, en s’immisçant dans les affaires de la WMA, oublient un peu trop facilement leur devoir de réserve et le respect de la bonne gouvernance.” Cette tendance scélérate, pour “diplomatique” qu’elle soit, se dessine surtout chez ceux qui se revendiquent des pays dits de peuplement.

Mais au-delà même de ses visées de pèlerin indigent, il y a une stratégie qui se dessine dans l’esprit du grand argentier qui ne peut que dérouter son audience. C’est entendu, la machine économique a été huilée de sorte à atteindre une performance adéquate dans trois ou quatre ans. En attendant, on tend la main aux bienfaiteurs internationaux. Mais au cas où tout cela ne réussissait pas à atteindre le but recherché, le gouvernement mauricien s’apprêterait à emprunter 150 milliards de roupies pour remettre le pays sur pieds.

Or, la plus grande contrainte macro-économique du pays, au-delà même de notre perte de préférence, est une dette gouvernementale qui consomme près de 30 % des dépenses courantes du gouvernement. Cependant, le “silver lining of that very dark cloud” est que la part du lion de cette lourde ardoise consiste en une dette interne de Rs 105 milliards alors que la dette externe se situe, elle, à 25 milliards seulement. Rama Sitanen, l’homme qui sait le mieux compter dans ce pays, veut aujourd’hui renverser cet équilibre en ajoutant Rs 150 milliards à notre dette externe.

De 13 % du PIB aujourd’hui, le ministre des Finances compte pousser notre redevance vis-à vis du monde extérieur à près de 90 % du PIB au moment même où les taux d’intérêt pointent vers la hausse et la monnaie locale s’apprête à une belle descente pour amortir le choc des pertes de préférences commerciales. Si ce n’est pas flirter avec l’insolvabilité, ça y ressemble étrangement.

26 July 2006

État d’illégitime défense

l'express du 26/07/2006

PAR JEAN-MÉE DESVEAUX

Le lecteur aura compris qu’il ne fait pas bon de scruter de trop près les égouts du Champ-de-Mars. Deux mois avant que n’éclate le scandale des paris illégaux impliquant les notables, clients de Farouk Joomun, nous avions dit qu’“il est nécessaire, à ce stade, de faire ressortir que le bookie a bon dos mais it takes two to tango”. Nous disions que sans la participation de propriétaires de chevaux, de jockeys et de propriétaires d’écurie “la magouille qu’on met sur le dos du fixed odd betting n’aurait pas eu de cours. Dans un pays où on dépense une centaine de millions sur l’ICAC, comment les avoirs de ces messieurs ne sont pas déclarés chaque année avec un suivi rigoureux au niveau local et international est une absurdité monumentale.” Les événements des dernières semaines corroborent admirablement une analyse que le président de l’Association d’encouragement du pur-sang (AEPS), Robert de Comarmond, avait pourtant traité de “postulats (…) relevant d’une opinion personnelle dénuée de tout fondement” et qui cacherait “la réelle motivation de Jean-Mée Desveaux”. Il nous menaçait alors de poursuites judiciaires.

Le président de l’APES nous avait sommés de lui fournir des noms sans quoi il se verrait dans l’obligation de référer notre crime de lèse-majesté aux autorités concernées. Nous pensons que les centaines de pages A4 des CD de Joomun sur lesquelles près de 200 noms sont révélés au grand jour sans code aucun (en sus de ceux des notables, eux codés) lui donneront une certaine satisfaction. Si cela ne lui suffisait pas, il pourrait approcher Michel Lee Shim, ex-président de la Professional Bookmakers Association (PBA) qui révèle au Défi-Turf que les premiers coupables de paris illégaux (avant même les bookmakers !) sont “les membres des écuries et leurs proches”.

C’est aujourd’hui au tour du Horse Racing Board (HRB) de nous envoyer une semonce pour nous dire que nous outrepassons nos droits d’éclairer notre lectorat. Nous avons mentionné la semaine dernière toute une série d’événements qui indiquaient clairement une volonté du gouvernement à faire piétiner sinon étouffer le scandale des parieurs fantômes et les courses arrangées qu’il implique. Nous nous demandions si la lenteur du HRB à fournir les informations requises par l’équipe de l’inspecteur Tuyau ne faisait pas partie de cette trame.

Le serveur où se trouvent les entrées concernant le chiffre d’affaires déclaré de Farouk Joomun se trouve à quelques mètres du bureau de Clive Auffray, le directeur du HRB. Ces informations étaient accessibles depuis le lundi 26 juillet, soit le surlendemain de la dernière journée concernée par l’enquête de l’Anti Drug and Smuggling Unit (Adsu). Or, plus de 15 jours plus tard, le HRB n’avait toujours pas expédié les returns de Joomun à l’Adsu et cela sans explication aucune. Cela contraste avec la vitesse éclair avec laquelle Clive Auffray nous sert une mise en garde le jour même de la parution de notre colonne. S’il avait voulu défendre l’honneur du gouvernement souillé par notre état des lieux, le directeur du HRB n’aurait pas pu faire mieux.

Mais il s’y prend mal. Clive Auffray aurait pu nous avoir donné la date de la requête de l’Adsu ainsi que la date de sa réponse. Nous aurions pris en considération le temps que prend le directeur pour parcourir les dix mètres qui le séparent du serveur et nous nous serions, sans hésitation, excusé d’un jugement trop hâtif si le HRB nous avait prouvé qu’il n’avait effectivement pas traîné les pattes de façon inacceptable. Mais motus et bouche cousue. De plus, notre collègue le mauricien confirme le lendemain de la parution de la colonne qui gêne le HRB que l’enquête a pris du retard à cause du manque d’empressement du HRB à jouer son rôle comme le demande la loi. Parlant de la confrontation de Joomun aux détails des CD, le mauricien avance : “L’exercice portera toujours sur les transactions enregistrées lors de la neuvième journée de courses en raison du retard du côté du HRB à fournir à l’Adsu les returns et documents officiels soumis par le bookmaker Joomun, selon les dispositions de loi régissant l’organisation des paris aux courses.” Week-End avait la semaine précédente été encore plus loin quand il avait dévoilé à ses lecteurs que “le HRB pourrait se faire tirer les oreilles (car) (…) plus d’une semaine s’est écoulée depuis la demande formelle de l’Adsu pour…les returns soumis par le bookmaker Farouk Joomun à cet organisme depuis le début de la saison hippique…Mais la transmission des documents se heurte à des obstacles d’ordre administratif.”

Le HRB nie aussi toute stratégie dans ses discussions avec les bookmakers qui viserait à légaliser les paris à crédit. Or, corroborant la véracité de nos informations, le Défi Plus publie :“Dans un proche avenir, les paris à crédit pourraient devenir légaux. En tout cas, c’est une des propositions qui ont été faites mercredi dernier (12 juillet), lors d’une réunion entre certains des représentants des bookmakers… et le président du HRB. Une deuxième réunion est prévue ce mercredi (NdlR : le 19 juillet).” L’hebdomadaire cite un représentant de l’association des bookmakers qui indiquerait que la légalisation des jeux à crédit serait en contrepartie d’une autre baisse de la “betting tax” des 8 % actuels à 5 %. Michel Lee Shim confirme dans son interview au Défi-Turf : “Stop credit betting ? Il n’y a pas de solution mais il y a un bon moyen pour s’assurer que le gouvernement et le Mauritius Turf Club collectent la taxe et leurs commissions. Le HRB est en pourparlers avec les bookmakers et très rapidement, une solution sera trouvée.” Fait étrange, ces articles, qui précèdent le nôtre de cinq jours, ne créent aucun émoi au sein du HRB.

Le directeur du HRB “réitère toute sa collaboration à n’importe quelle institution concernée pour tout cas où il sera sollicité”. Pour l’instant, on ne peut s’empêcher de penser que le HRB collabore surtout pleinement avec les autorités gouvernementales ; le choix d’un bookmaker, main droite d’un ministre fortement impliqué dans le domaine des paris pour ces “pourparlers”, n’en est qu’une autre preuve flagrante. Clive Auffray pourrait facilement nous prouver que nous avons tort de sous-estimer l’indépendance du HRB en nous rassurant que, si la chance venait encore à sourire aux bookies en cour, le régulateur des courses ne renouvellerait pas leur contrat au début de la nouvelle saison hippique en vue d’assainir le domaine des courses hippiques, mission première du HRB ; le HRB Act dit, en effet, à la section 16, qu’aucune licence ne saurait être octroyée à moins que le candidat soit un “fit and proper person”.

En ce qui concerne l’angle juridique de cette affaire, un nouvel anneau qui boucle la boucle vient s’ajouter à la longue liste des chances inouïes du bookmaker. Le HRB Act prévoit à la section 19 que là où le licence holder “fails to comply with any condition of the licence”, les sanctions de suspension ou de révocation de sa licence peuvent être appliquées par le HRB. Or Farouk Joomun, dont le silence est d’or, a seulement écopé d’une accusation de fraude fiscale. Il aura à payer les impôts dus avec une pénalité. Même l’observateur le plus amorphe de cette saga ne peut s’empêcher de se demander qui détermine la charge dans de tels cas. La réponse est à la section 52.9 du HRB Act, où il est écrit “ the prosecution of any affair is (…) at the sole discrétion of the Director of Public Prosecution” qui comme nous le savons n’a aucune obligation à motiver sa décision. C’est lui aussi, d’après le HRB Act, qui décide si l’affaire est poursuivie au niveau de la cour de district, de la cour Intermédiaire ou de la cour suprême, c’est-à-dire de sa gravité.

Si Joomun était dans une mauvaise posture légale, rien ne pourrait l’empêcher de divulguer l’identité des 25 notables qui seraient ainsi passibles de poursuites, en sus des 200 noms non codés. Ainsi, à travers ses relations saugrenues, le bookmaker tient tout le processus judiciaire du pays solidement ligoté à ses cordes vocales. L’homme de loi du bookmaker Joomun, Me Raouf Gulbul, confirme avec beaucoup de candeur l’hypothèse de l’express selon laquelle “il s’agirait de la raison pour laquelle l’Adsu aurait agi avec délicatesse et doigté, sur les conseils du State Law Office” pour poursuivre Joomun pour un délit mineur. “Si les enquêteurs de l’Adsu adoptent cette démarche (poursuivre Joomun pour paris illégaux et à crédit), ils seront obligés de poursuivre les parieurs, y compris les personnalités.” Il n’est donc pas étonnant de constater le silence de Farouk Joomun. La saga Air Mauritius démontre clairement jusqu’ici que seuls ceux qui se repentent, crachent le morceau et repaient leur dette à la société finissent en tôle. Toute une nouvelle génération de Mauriciens est à l’écoute quand au mode optimal de doing business in Mauritius.

Le pays aura noté ces derniers jours que l’Icac a enfin compris qu’il ne pouvait pas prétendre que la saga de Joomun n’était qu’un mauvais rêve. Mais au lieu de s’inquiéter des fortunes ostentatoires de certains bookmakers et jockeys, des liens occultes entre le gratin local et le milieu des courses arrangées, des possibilités de pression de la pègre sur les institutions de l’état, de la provenance douteuse d’investissements colossaux , du “money laundering” que recouvre tout ce qu’on constate au Champ-de-Mars ces jours-ci, L’Icac a décidé de réactiver le dossier d’une cliente du bookmaker Joomun qui a déposé une somme d’un million à sa banque… il y a trois ans. On suppose que c’est le moyen le plus direct que l’Icac a trouvé pour remonter jusqu’à Farouk Joomun. Même un peuple habitué aux diversions de tout genre ne peut s’empêcher de trouver celle-là vraiment divertissante.

20 July 2006

Paris illégaux : le Horse Racing Board précise

l'express du 20/07/2006

À la suite d’un article de presse de l’express -économie & business dans une analyse signée Jean-Mée Desveaux, parue le mercredi 19 juillet 2006, le Horse Racing Board tient à préciser :

(i) Le Horse Racing Board a toujours travaillé et travaille toujours en étroite collaboration avec les officiers de l’Anti-Drug Smuggling Unit (Adsu) et jusqu’à présent a toujours collaboré pleinement pour faire avancer l’enquête dans le cas du bookmaker Farook Joomun. Cela peut être vérifié auprès du Deputy Commissioner of Police, M. Rampersad Sooroojebaly, directeur de l’Adsu qui est aussi un membre du Horse Racing Board, ou auprès du surintendant Soopaya Padyachi.

(ii) Le Horse Racing Board et l’Adsu ont eu plusieurs réunions de travail pour les besoins de l’enquête concernant le cas du bookmaker Farook Joomun et donc la question de refus de coopération évoquée par M. Jean-Mée Desveaux avec n’importe quelle autorité ne se pose même pas.

(iii) Le Horse Racing Board, comme régulateur, a accédé à la demande des bookmakers pour une réunion pour les entendre et il n’a jamais été question de “parlementer avec les bookmakers afin de légaliser le credit betting ou de le faire de manière rétroactive” car le Horse Racing Board n’est pas habilité à légiférer;

(iv) Une enquête policière est en cours et le Horse Racing Boad n’est pas en mesure de faire des déclarations mais rassure qu’en aucun cas le Horse Racing Board ne prendrait des mesures pour blanchir les “fameux notables”, comme allégué par M. Jean-Mée Desveaux.

(v) Le Horse Racing Board ne réitère toute sa collaboration à n’importe quelle institution concernée pour tout cas où il sera sollicité.

Le Horse Racing Board a pris note des allégations faites par M. Jean-Mée Desveaux et l’invite à apporter ses preuves au siège du Horse Racing Board où de les faire parvenir auprès du directeur de l’Adsu le plus rapidement possible.


Clive AUFFRAY
(Directeur Horse Racing Board)

19 July 2006

L’Etat voyou


Par Jean-Mée Desveaux
L’express du 19 juillet 2006

Le plus grand pessimisme est de mise pour l'avenir de ce pays. La survie d'un Etat repose essentiellement sur l'indépendance des gouvernants vis-à-vis des groupes de pression qu'il est censé garder dans les rangs. Quand cette souveraineté est assujettie aux pressions de la pègre, l'Etat de droit fout le camp et cède sa place à l'Etat voyou.

L'État avait pris un pari risqué en s'attaquant de front aux véreux du Champ-de-Mars en 2002. Dans un désir d'assainir les courses hippiques, il avait mis en place toute une stratégie qui visait à contenir les excès mafieux de certains éléments du Champ-de-Mars et les bookmakers sans scrupules, leurs alliés. Une rigoureuse police des jeux fut instaurée, un software server imposé aux bookies et le Tote off course autorisé pour dissuader les paris illégaux. Ces mesures avaient soulevé une résistance farouche chez les bookmakers organisateurs defixed odd betting par qui le scandale arrive. Mais le gouvernement tint bon.

Dire que le gouvernement MSM-MMM a perdu les élections parce que les bookies ont arrosé l'Alliance sociale serait une exagération. Ce qui compte, c'est la perception qu'énormément d'argent a circulé durant la dernière campagne afin de leur infliger un tel châtiment que tous les politiciens se souviennent longtemps qu'ils ont intérêt à respecter les seigneurs du jeu qui peuvent faire et défaire un gouvernement à leur guise. La leçon a marché, comme on le constate :

1)            L'ex-ministre des Finances Bunwaree n'étant pas au courant que les chèques sont fait exprès pour éviter de transporter du liquide sur soi, excuse les paris à crédit : "Ily a un problème de sécurité en ce qui concerne les gros joueurs qui vont jouer au Champ-de-Mars.... Ils viennent avec des centaines de milliers de roupies... Il faut se mettre à la place des joueurs". Le ministre est un bon patriote qui s'inquiète de l'apport que représentent les jeux au sein de l'économie.

2)            L'ASP Radhoa, qui a ses entrées au bureau du PM, considère lui aussi que les attributions du Horse Racing Board doivent être revues pour permettre les paris à crédit. Il reconnaît avoir été approché pour remplacer le remuant Inspecteur Hector Tuyau qui crée tant de controverses avec ses "opérations coup de poing". Epidermique comme d'habitude, il compte éclaircir, au niveau d'un serveur inexistant au MTC, l'affaire des CD, insinuant que cette histoire a plus à faire avec "les gros paletots du MTC" qu'avec les bookmakers...

3)            Le Horse Racing Board, dont le président est choisi par le pouvoir, prend le temps qu'il veut pour répondre à l'Adsu qui lui a réclamé tous les returns soumis par le bookmaker Joomun afin de contre-vérifier la teneur des CD. Ce refus de coopération est grave et va à rencontre de l'intérêt du HRB, car l'Adsu doit pouvoir démontrer que les paris à crédit sur les CD n'ont pas été enregistrés sur le serveur du HRB. De plus, le même HRB s'apprêterait - première mondiale - à parlementer avec les bookmakers afin de légaliser le crédit betting. Le HRB qui aurait, en ce faisant, perdu son intégrité institutionnelle, devra, pour ce faire, pousser la complaisance jusqu'à légaliser le pari à crédit de façon rétroactive. Il est évident que ce n'est qu'à ce prix qu'on arriverait à blanchir les fameux notables, sans oublier M. Joomun qui, outre la liste gravée sur CD, doit avoir, gravé, dans sa mémoire, de quoi faire perdre le sommeil à beaucoup de nos princes.

4)            Il y aussi le flou autour de ce qui empêche l'Adsu de demander à un juge l'autorisation de vérifier les appels sur le téléphone du bookmaker. Que l'homme de loi du suspect pense que ce serait là une attaque au droit fondamental de la vie privée est tout à fait naturel. L'Adsu doit permettre au pays de constater si ce point de vue, pour le moins équivoque, est partagé par le judiciaire qui n'a jusqu'ici pas eu de raisons de rougir de ses décisions.

5)    Cette liste de la bonne fortune du bookmaker et de ses clients louches se serait heurté à un obstacle majeur si les CD avaient livré leur secret de façon immédiate et complète. Mais ils doivent être très mal­heureux en amour car leur chance inouïe aux jeux continue. Après avoir essayé de nous faire croire qu'un "CD read-only"peut être infecté d'un virus, c'est aujourd'hui  le programme sur le computer de l'Adsu qui s'est soudainement auto-infecté. Mais pourtant, contrairement à des données qui, une fois corrompues sont perdues à jamais, un pro­gramme lui se remplace par un autre du même genre. Mais, Big Brother est là qui surveille la liste des protégés de l'Etat. Ainsi, des hommes du service de renseignements se sont rendus à la cybertour samedi et ont terrorisé un informaticien du privé qu'on soupçonnait vouloir révéler le nom des notables en question.

6)        Last but not least, le Premier ministre de la République a per­sonnellement démenti la présence des membres du gouvernement sur les fameux CD de parieurs à crédit et rappelé qu'une loi bâillon­nerait bientôt la presse, ce qui souligne donc où le PM situe l'intérêt de son gouvernement vis-à-vis du scandale.
Navin Ramgoolam n'est pas le seul à vouloir taire les excès de ceux qui s'enrichissent de façon hautement illicite aux courses. Lorsque nous avions mis le doigt précédemment sur les égouts du Champ- de- Mars, des propriétaires de chevaux s'étaient offusqués. Nous leur avons donné neuf raisons de modérer leur assurance. Nous nous devons d'aller plus loin car il y va, entre autres, du blanchiment d'ar­gent de la drogue qui tue nos enfants et cela, fait inhabituel chez nous, sans discrimination aucune.

Faire un pari à crédit, c'est essentiellement jouer avec de l'argent qu'on ne possède pas... encore! Un bookmaker mal intentionné s'ap­proprie la volonté d'un homme et son allégeance avec un tuyau encore plus facilement que le vaudou ne crée sa momie. Il vous passe le tuyau d'un cheval qui "ne peut pas perdre". Vous y croyez tellement que vous misez "avec des centaines de milliers de roupies"(Bunwaree dixit). Votre cheval perd et vous êtes assis sur une dette que vous ne pouvez pas honorer. Aucun problème. Votre gentil bookmaker vous permet de vous rattraper mais à la fin de la saison vous lui êtes redevable d'une somme qui dépasse les millions. Vous avez alors le choix. Si vous avez un peu de patrimoine, vous pouvez vendre la voiture ou la maison familiale. Si cela est trop pénible, il vous reste le choix de lui donner un petit coup de main de temps en temps au sein de votre activité pro­fessionnelle peu importe quel que soit votre secteur d'opération. Tout le pays se gangrène ainsi, petit à petit, autour des paris à crédit, à pre­mière vue si anodin. Ce phénomène, ajouté à celui du financement politique, suffit à mettre tout un pays à genoux. Que cela ne semble pas du tout émouvoir la population explique l'audace des princes de l'Etat pour qui cette apathie nationale est une manne.

Dans un pays où 70 % des chevaux appartiennent aux bookma­kers ; où un homme du pouvoir s'affiche avec l'élément le plus dan­gereux de la pègre des jeux, celui-là même qui bien que banni du Champ-de-Mars possède une dizaine de chevaux et "organise la stra­tégie" des courses d'au moins deux écuries ; où le jockey retire son pied de l'étrier pour ramener docilement le favori au paddock, ce pays-là prend des allures d'un endroit où il ne fera pas toujours bon vivre.

L'ancien jeune patron de l'Icac avait démontré, dès la première semaine où l'affaire Lesage a éclaté, qu'il n'avait pas l'étoffe requise pour cette illustre position. Il n'avait pas trouvé nécessaire de renvoyer son cours de formation d'une semaine à Londres pour s'atteler au plus grand scandale financier du pays. On pouvait déjà prédire que .M. Lesage continuerait à vivre tranquille et que M. Appassamy ne viendrait pas de sitôt au pays à moins que ce ne soit de son plein gré.

Aujourd'hui que le plus gros scandale des courses truquées et des paris à crédit compromet les plus grandes têtes du pays, la nation toute entière se tourne vers le nouveau patron de l'Icac. S'il ne juge pas qu'il existe assez d'éléments pour que cette institution se saisisse de ce dossier, il donnera l'impression d'être disposé à être encore plus docile envers Navin Ramgoolam que ne l'était son prédécesseur vis- à-vis de sir Anerood Jugnauth, ce qui n'est pas peu dire.

l' express du 19 juillet 2006

12 July 2006

Le coût politique de la bonne gouvernance

l'express du 12/07/2006

Par Jean-Mée DESVEAUX

Si ce qui se tramait dans les coulisses de l’hôtel du gouvernement était arrivé à son aboutissement naturel, Navin Ramgoolam aurait encore une fois eu raison. Il n’aurait plus été l’homme que le pays avait connu durant son premier mandat. Il aurait vieilli et très mal en plus. Six ans et une traversée du désert auraient suffi à mollifier la fermeté du jeune Premier ministre qui avait exigé une si grande probité de ses ministres qu’il n’hésita pas à jeter deux d’entre eux à la poubelle de l’histoire à la veille des élections générales de 2000.

La République avait été fière alors d’avoir un homme moderne à la barre, qui inspirait le respect de par sa volonté de moderniser le pays et d’instaurer des mœurs politiques westminstériennes.

La tentation éhontée de dessaisir l’inspecteur Tuyau de ses dossiers à la police des Jeux pour la deuxième fois consécutive démontrerait aujourd’hui que l’homme d’Etat moderne a cédé sa place à un vieux potentat qui exhibe du mépris pour ceux qu’il gouverne. L’opprobre qu’une telle démarche aurait attirée au pays en matière de lutte contre le blanchiment d’argent, aurait nui à l’image d’une place financière qui se prétend respectable.

Mais la tentation ne surprenait pas. On pouvait, dès le départ, déceler ce virage vers un Etat louche avec la décision ramgoolamienne de se défaire totalement de tout processus de passation de marché transparent concernant les grands contrats entre l’Etat et le privé. Le processus rodé de “Request for Proposals” au sein du CEB, qui a durant les cinq dernières années forcé la concurrence entre les “Independent Power Producers” afin d’obtenir “value for money” pour le contribuable sur de très gros contrats, a été remplacé par un système opaque à souhait qui permet tout les passe-droit qu’on peut deviner. Le lait, l’électricité, les produits pétroliers de la STC (et la liste est longue), tout se fait aujourd’hui à la tête du client ou pire. Le comble c’est qu’on nous prend pour un peuple imbécile qui gobe l’intox travailliste selon laquelle un système opaque de grès à grès avec les petits copains du pouvoir est à l’avantage de l’Etat. L’attribution des gros contrats sans appel d’offres est visiblement une telle aubaine pour ce gouvernement qu’on se demande si l’existence du Central Tender Board lui-même n’en est pas menacée.

L’arrogance d’un ministre du Tourisme qui refuse aux parlementaires des réponses qui leur sont dues concernant le CEO du transporteur national suit la même impudence. Tout cela est possible parce que Navin Ramgoolam se sent très fort politiquement. Au lieu de continuer à utiliser cette confiance à bon escient, comme il l’a fait au sujet du budget Sithanen, il défie l’opinion publique avec un cynisme qui dirait, à l’instar du patron de la MBC: “Si ça vous dérange de me voir simultanément sur les trois chaînes de télévision nationale, vous n’avez qu’à éteindre la vôtre !”

Le PM a tort. D’abord la tolérance qu’il démontre vis-à-vis de ces brebis galeuses ne peut que le diminuer aux yeux de ses propres troupes. On respecte un chef qui sait faire la différence entre le bon grain et l’ivraie et qui sait sévir quand il le faut. On ose espérer qu’il existe dans l’entourage du PM une majorité de gens corrects. Ceux-ci ne pourront pas s’empêcher d’être démotivés de suivre le droit chemin pour finir dans le même panier que les scélérats de la classe politique. Un vrai leader a la mission sacrée d’éviter cela.

Le PM a ensuite tort parce qu’au bout de douze mois au pouvoir, le pays peut constater que ce gouvernement n’a encore rien réalisé de positif, à part des bonnes intentions qui ont été énoncées lors du budget il y a un mois seulement. La majeure partie de ces intentions n’est, du reste, que des intentions pour l’instant. Il est même permis de croire que certaines de ces intentions courageuses sont déjà remises en question quand on sait que les syndicats amorcent un nouveau dialogue avec le Pay Research Bureau qui était censé disparaître avec la venue d’un marché de travail dérégulé.

Mais le PM aurait surtout tort de donner si peu d’importance à la “good governance” parce qu’il est censé remettre un pays en désarroi économique sur les rails et que l’équation essentielle sur laquelle se base son ministre des Finances pour le faire, repose sur la capacité du pays d’adhérer aux principes de bonne gouvernance. Rama Sithanen dit avoir besoin de Rs 160 milliards de l’extérieur pour remettre l’économie à flot. Comme on est loin de pouvoir compter sur des FDI ou encore une avalanche d’“equity capital” dans la Bourse de Port-Louis, la majeure partie de cet argent devra provenir des bailleurs de fonds. Ceux-là se nomment European Investment Bank, Union européenne, Banque mondiale et Fonds monétaire international et chaque sou transféré a un “string attached”.

La tâche ingrate de Rama Sithanen sera de convaincre l’Union européenne (UE) de permettre à Maurice de bénéficier de mesures d’accompagnement économiques au-delà des 15 % de plafond imposés par les européens suite à l’effondrement du prix du sucre. Si l’UE venait à accéder à cette demande, l’excédent accordé à Maurice serait un manque à gagner cruel pour des pays extrêmement pauvres au sein des ACP. On ne convaincra pas les Européens de notre dénuement relatif à ces pays quand nous affichons une prodigalité et un manque de rigueur indécents dans la demeure.

De plus, l’aide européenne durant le neuvième FED était sectorielle. Il privilégiait le gros dossier du tout-à-l’égout. Le dixième FED, lui, se fera par un apport budgétaire direct à l’Etat qui garantira un droit de regard de l’UE sur nos pratiques budgétaires et autres gros contrats que signe l’Etat avec le privé. Les Européens finiront un jour par nous faire comprendre que les fonds de leurs contribuables, qu’ils mettent gracieusement à la disposition d’un pays comme le nôtre, ont des limites et que cette limite est atteinte quand un pays démontre une incapacité de transparence et de bonne gouvernance.

Il y a ensuite la Banque européenne d’investissement (BEI), qui était l’adjudicataire des mesures d’accompagnement qui nous colla un plafond de 15 %. Un représentant de cette institution nous visite régulièrement de par la participation de la BEI aux investissements de la Cargo Handling Corporation et d’Airports of Mauritius. Au-delà même des ambassades des pays de l’UE à Maurice, le représentant de la BEI est le partenaire privilégié de la Commission européenne. Or, c’est un monsieur qui fut indigné par le traitement que subit Cash, professionnel de niveau international, aux mains de M. Vijay Poonoosamy. Il doit être très impressionné aujourd’hui par le nouveau CEO qui a démontré que sa priorité à AML réside, comme ce fut le cas chez Poonoosamy, dans le nombre de chevaux de sa voiture de fonction. Si la connaissance de ces messieurs en matière aéroportuaire dépassait ce que peut contenir le dos d’un timbre-poste, on pourrait convaincre la BEI de faire la part des choses et de ne pas trop s’inquiéter pour les milliards qu’elle consent à prêter à AML.

Mais, plus grave encore, c’est ce représentant de la BEI qui fut visiblement choqué d’apprendre que le contrat de la centrale thermique de Belle-Vue fut octroyé en 2000 sans aucun appel d’offres, alors que la BEI y était partie prenante. On devine ce qu’il pourra conseiller à M. Mandelson que rencontre Rama Sithanen en ce moment, quand il lui apprendra qu’une demi-douzaine de projets d’“Independent Power Producers”, les uns plus mirobolants que les autres, ont reçu l’aval d’un gouvernement quémandeur d’aide de l’UE dans l’opacité la plus complète.

Le docteur Ramgoolam aurait donc intérêt à comprendre que la bonne gouvernance est de nos jours bien plus qu’une question d’éthique ou même d’esthétique. Il peut se croire le roi Pétaud à Maurice, mais s’il persiste à donner de mauvais signaux aux observateurs internationaux, ils lui retireront leur soutien bien avant qu’un peuple aux réflexes moins lestes ne leur emboîte finalement le pas.