JM et les chefs coutumiers de la République démocratique du Congo

28 February 2014

Cheap tomatoes or hot potatoes ?

Par Jean-Mée DESVEAUX
l'express du 28 février 2014

Les riches échanges entre la Banque de Maurice (BoM) et le ministère des Finances (MoF) contiennent suffisamment d’enseignements économiques pour remplir tout un symposium. Beaucoup de commentaires éclairés ont été faits ici et ailleurs mais, bien que nous n’ayons pas nécessairement tout lu, il reste quelques créneaux intéressants qui n’ont peut-être pas jusqu’ici obtenu l’attention qu’ils méritaient.

Le joug du FMI

La première constatation est simple, limpide et implacable. L’île Maurice a abandonné toute velléité, même la plus ténue, du sens de souveraineté nationale. Le Fonds monétaire international (FMI) ne se contente plus de conseiller la République, mais coupe et tranche là où il faut, et n’hésite pas, en passant, à rabrouer les leaders de nos plus prestigieuses institutions nationales qui, eux, n’aspirent qu’à obtenir son soutien dans la guerre fratricide qu’ils se livrent. Nous ne devrions nullement laisser cette entorse à la fierté nationale nous pousser à la déprime. Les Européens l’ont subi lors de la création de l’euro en 1999. Du reste, puisque le réel objectif est que les vaches financières (donc sacrées) soient bien gardées, que ce soit par le FMI, Manou ou Xavier, la différence est académique. Si on pouvait en faire autant au niveau politique, le pays serait probablement sauvé. Ce que cela change par contre, c’est que l’observateur de la chose économique doit aujourd’hui scruter le comportement du FMI, le réel décideur, plutôt que celui de nos mandarins devenus des marionnettes.

Quelle relation entre l’épargne nationale et le Repo rate ?

Ainsi, selon le ministère des Finances, le chef de mission du FMI aurait déclaré «que c’est un fait accepté dans le monde entier qu’il n’y a aucune relation de cause à effet entre des taux d’intérêts élevés et un niveau élevé de l’épargne.» Cette phrase est équivoque. Elle n’est pas aussi dénuée de fondement que celle du Gouverneur de la BoM qu’elle vise à contredire. Manou Bheenick avait déclaré, avec l’exagération de celui qui veut convaincre, que «le Repo Rate est directement responsable du taux d’épargne.» Le FMI semble prétendre qu’aucune relation n’existe entre l’épargne nationale et le taux d’intérêt directeur du pays, alors que le Gouverneur décrit la relation entre ces deux variables comme si elle était analogue à l’attraction d’un corps céleste par un autre. L’économie n’est tristement pas une science exacte où la «relation de cause à effet» a droit de cité. Ici, on  parle de corrélation (positive ou négative), et la première chose qu’on apprend est que corrélation n’équivaut pas à causation. Donc, réinterprété, M. Bheenick semble dire que la corrélation entre le Repo et la fameuse «propensity to save» de Keynes est «parfaite». En terme économétrique, cela voudrait dire qu’une régression linéaire démontrerait que tout changement au Repo rate «expliquerait» à lui seul un changement correspondant au taux d’épargne nationale. Même cette position «adoucie» est encore exagérée quand on sait qu’il y a beaucoup de facteurs qui influent sur le taux d’épargne, tels la motivation des banques de «pass through» la hausse ou la baisse, le taux d’endettement de la population en question, la balance commerciale du pays avec l’extérieur, entre autres. En ce qui concerne le chef de mission du FMI, réinterprétée, sa déclaration veut tout simplement dire que le taux directeur ne peut à lui seul expliquer le taux d’épargne national, et que plusieurs variables y jouent un rôle, dont le Repo. Il ne dit pas ce qu’on aurait été tenté de comprendre en dehors du contexte : que le taux directeur (ici le Repo) n’a, internationalement, aucune corrélation avec le taux d’épargne. Dans ce contexte, on ne peut rien trouver à redire avec l’hypothèse d’une corrélation suggérée par le Gouverneur entre le rendement négatif des dépôts en banque (intérêts en deçà du taux d’inflation) et un  taux d’épargne national anémique à 13 % du GDP.

Mirage inflationniste ?

Le FMI, selon le MoF encore, aurait été favorable à une baisse du Repo dans le contexte actuel. Cela est, pour dire le moins, inconsistant. Le FMI avait effectivement recommandé que la BoM s’engage dans la voie d’une «explicit inflation targetting» en vue de réduire la différence entre le taux d’inflation existant à Maurice et celui prévalent au sein de nos partenaires commerciaux. Avec les 5,1 % du year to year inflation en janvier, les ministres des Finances de France (CPI 0,65 %), du Royaume Uni (1,9 %),  de Singapour (1,4 %), des  Etats-Unis (1,6%) et de l’Australie (2,7%) auraient eu du mal à retenir leur portefeuille ministériel.  L’attitude du FMI est d’autant plus étonnante que son «Staff Report for 2013 Article 1V consultation», fait référence à une étude qui confirme l’existence d’une relation «statistically significant» entre le Repo et l’inflation à Maurice, alors que la même étude a trouvé que la relation entre le Repo et le GDP était statistically insignificant. En d’autres mots, la baisse du Repo prônée par le FMI aurait exacerbé notre inflation sans pour cela exercer un impact positif sur la croissance annuelle du pays !

La relation nébuleuse entre l’épargne, le déficit du compte courant et l’excès de liquidité

Les échanges entre la BoM et le MoF auront permis au lecteur assidu de comprendre qu’une relation nébuleuse existe entre l’épargne nationale, le déficit du compte courant, la liquidité du système monétaire, les emprunts du gouvernement et les investissements étrangers vers Maurice. Essayons de mettre un peu d’ordre dans ce fouillis. Le déficit commercial (export moins import) a une répercussion directe sur le déficit du compte courant. Maurice accuse, en moyenne, quatre à huit milliards de roupies de déficit commercial mensuellement. Ce n’est donc guère étonnant que le compte courant s’enlise autour d’un déficit dépassant 10 % du PIB (malgré notre performance dans le tourisme et autres services) car, dans une discipline où il existe très peu de certitudes, le dismal science qu’est l’économie réussit à établir une identité ici. Le déficit du compte courant est égal à la différence entre l’épargne nationale et l’investissement du pays. Donc, la propension à l’épargne diminuant de façon anémique à 13% du PIB, alors que l’investissement reste relativement plus stable (22 à 25 % du PIB), le déficit du compte courant s’est ainsi creusé. Ce trou du compte courant doit être contrebalancé (remblayé) de façon exacte par un surplus du côté du Capital Account. Ce «remblais» peut prendre plusieurs formes. On a vu que le gouvernement a, ces derniers temps, augmenté ses emprunts de l’extérieur (suivant ainsi le conseil du FMI), alors que, jusqu’à tout récemment, notre dette nationale (aujourd’hui Rs 58 milliards à l’étranger et Rs 162 milliards) était davantage axée sur l’emprunt au niveau local. La BoM avait critiqué ces emprunts à cause de la liquidité qu’ils créent sur le marché monétaire. D’autres intrants considérés comme hautement « vertueux» comme le  net FDI inflow (3 % du GDP en 2010 et 1,6 % en 2011) causent aussi le même excès de liquidité sur le marché monétaire, et ce n’est pas pour cela qu’on découragerait le Foreign Direct Investment (FDI). Moins vertueux sans aucun doute et très volatile, les inflows dus à l’offshore atteignaient 7,8 % en 2011. Une réponse à ces excès de liquidité est de les éponger ou de les stériliser à travers les instruments de la BoM et du ministère des Finances.

Ce que cache le cash reserve ratio

Nous  consacrons cette dernière section  à un sujet qui aurait pu, à lui seul, prendre plusieurs colonnes hebdomadaires : le Cash Reserve Ratio (CRR).  Pour des besoins prudentiels aussi bien que pour faciliter sa politique monétaire, une banque centrale demande aux banques commerciales de conserver dans leurs coffres une portion (inutilisée) de chaque roupie que dépose un épargnant chez elle. Ce pourcentage variait dans les  années 80/90 entre 20 % et 30 %. Donc, si on prend 30 %,  la banque chez qui l’épargnant déposait sa roupie ne pouvait prêter que 70 sous, ayant l’obligation de conserver les 30 sous restant dans ses coffres ou chez la BoM sans aucun rendement. Le money multiplier prend donc la forme suivante : les 70 sous prêtées à un emprunteur retourneraient à la banque (car personne ne les conservera sous son matelas). A l’occasion de ce deuxième tour, seules  49 sous (70 % de 70 sous) peuvent être nouvellement offertes par la banque en prêt à un deuxième emprunteur, et ainsi de suite. Il n’y a pas très longtemps, les banques de par le monde ayant réussi à convaincre leurs autorités monétaires que le CRR était exagérément élevé, une baisse du CRR a permis à ces institutions financières de tirer une rémunération sur un argent qui dormait jusque-là pour des raisons prudentielles qui étaient loin de les inquiéter, mais qui leur coûtait quand même ce que coûte le loyer de l’argent. Ainsi, à Maurice, le taux varie ces derniers temps autour de 6 à 7 %.

Excès de liquidité

On peut maintenant comprendre la notion d’ «excès» de liquidité. Est en excès toute liquidité qui est au-delà de ce que les banques sont forcées par la BoM de  conserver «inutilement» dans leurs coffres. Un communiqué de la BoM du 26 septembre dernier faisant état de la situation monétaire aide à éclairer le débat. Sur un Deposit Base, au sein des banques, de Rs 315 milliards, le «average cash balance held» dans les coffres était de Rs 27milliards (8,6 %), alors que le « minimum cash balance » (représentant les besoins du CRR) n’était que de Rs 22 milliards (6,7 %). La liquidité moyenne dans les coffres-forts bancaires dépassait ainsi le mandatory requirement du CRR de Rs 5 milliards. Cet excès, dont personne ne semble vouloir, contrairement à la tomate de Xavier, peut être vu comme une patate chaude dont les banques veulent à tout prix se débarrasser au plus vite. Pour ce faire, les banques rivalisent férocement entre elles pour acheter des liquid assets (qui visent à éponger ces excès) tels les BoM bills et notes, ou les 91-day treasury bills. Cela descend leur yield, qui est en relation inverse à leur coût. Cette motivation des banques exerce également une pression à la baisse sur le overnight interbank borrowing rate (2,5 %), qui ne peut décoller pour rejoindre les 4,65 % du Repo Rate. Le FMI considère que ce phénomène expliquerait en grande partie le fossé entre les taux du loyer de l’argent appliqué par les banques.

Ce que cache le «Cash Reserve Ratio»

Le CRR ne devrait-il pas être rehaussé, quand on sait que chaque pourcentage à la hausse enlèverait Rs 3 milliards ou plus de surliquidité du circuit monétaire (dépendant du deposit base du moment au sein des banques) ? C’est en effet ce que la BoM a fait en février 2011 (hausse de 6 % à 7 % du CRR) et le 4 octobre 2013 (de 7 % à 8 %), le lendemain de la pénultième défaite de Manou Bheenick au Monetary Policy Committee. Cela a permis à la BoM d’éponger la surliquidité on the cheap quand on compare cela avec les instruments coûteux de son attirail monétaire. Cela éviterait aussi d’avoir à faire la manche devant le ministère de Xavier. Aujourd’hui que la surliquidité est encore plus menaçante que jamais, ne devrait-on pas conclure que le CRR à 8 % est structurellement en-dessous de son equilibrium level pour une économie mauricienne qui est à la merci des caprices monétaires (FDI, emprunt du GoM en devises, offshore, résilience financière de la BoM) qu’on a vu en haut ? Si cette question ne peut être posée en ce moment c’est qu’entre-temps, Xavier-Luc Duval a, pour balancer son budget, quelque peu grevé la profitabilité des banques locales en leur imposant un alourdissement et une prolongation d’impôts « temporaires».

19 February 2014

Excès de liquidités : Une route monétaire pavée de bonnes intentions...

Par Jean-Mée DESVEAUX
l'express du 19 février 2014 

L’auteur rebondit sur un des facteurs qui défraient la chronique – l’excès de liquidités – sur l’horizon économique. Il nous livre également ses opinions autour de ce sujet.

Analysant  la foire d’empoigne sur le repo rate entre le gouverneur de la Banque de Maurice (BoM) et Ali Mansoor dans une colonne intitulée «Rational expectations and irrational behaviour» dans l’express du 25 septembre 2013, nous exprimions le fait que l’analyse de l’ancien Financial Secretary (FS) était déroutante. «Comment peut-on logiquement dire, sur la même plateforme et le même jour que 1) Le Monetary Policy Committee (MPC) n’a aucune crédibilité et que son policy rate, le repo, laisse le marché superbement indifférent et 2) dire que ceux qui prônent une révision à la hausse du repo rate engagent l’économie dans une voie suicidaire ; que ‘the spectre of unemployment is worrisome and the MPC should think very carefully about its responsibility... To history’. Ceci démontre que le rôle que joue le MPC au sein de notre économie n’est pas compris par le FS et, ça, c’est dangereux pour lui et pour nous.»

Citant les chercheurs du Fonds monétaire international (FMI), nous faisions ressortir que le «policy rate pass-through to the lending rate is about 80% in Mauritius, one of the highest among sub-Saharan African countries» démontrant ainsi une amélioration du mécanisme de transmission durant la dernière décennie du fait que la BoM ait choisi le repo (au Lombard rate) comme «policy instrument», ce qui est bien plus orienté au marché. Nous faisions ressortir, cependant, que l’effet du repo rate sur les «market determined rates» tels l’interbank overnight borrowing rate et le 91 day treasury bills (tous deux au-dessous du key repo rate depuis 2009) restait négligeable.

Ce «misalignment» dû à la forte liquidité excédentaire au niveau des banques (Rs 3 milliards ou 1 % du GDP par jour en 2012, Rs 11 milliards ces jours-ci et menaçant d’atteindre les Rs 18 milliards dans un proche avenir ) engendre des taux très faibles au sein du «money market» et explique la faiblesse de la transmission monétaire, entre autres effets néfastes, sur notre économie dont la distorsion de la motivation des banques au niveau des emprunts et des prêts. Le FMI a, il y a plus d’une année, suggéré que la BoM devait éponger cet excès à travers des«Repurchase operations» mais que cela effriterait la profitabilité de la banque centrale, obligeant le gouvernement de recapitaliser la BoM avec des «Government Bonds» (un chèque en blanc selon XLD) afin d’augmenter ses actifs collatéraux en repo et permettre ainsi au marché de bénéficier d’un «increased supply of liquid assets».

Notre proposition que le FS et le gouverneur se mettent autour d’une table pour discuter de cet excès de liquidités sur le marché ne put jamais se réaliser car Ali Mansoor reçut sa feuille de route quelques semaines après la parution de cette colonne. Depuis, rien n’a changé dans la guérilla psychologique entre la BoM et le MoF alors que cet excès de liquidités, lui, ne cesse de s’accroître, exacerbant les effets pervers qu’on a constatés. Mais ce problème d’ordre macro-éco économique doit, pour être démêlé aujourd’hui, être analysé sur les registres psychologiques, institutionnels aussi bien qu’économiques.

Les excès du ministre des Finances vis-à-vis du gouverneur ne peuvent être appréhendés autrement qu’en termes d’un «severe bout of displaced aggression». C’est un phénomène psychologique bien documenté qu’on rencontre souvent dans le milieu familial quand, un homme ayant souffert des excès tyranniques de son patron tout puissant, rentre à la maison et rabroue cruellement sa femme pour une peccadille. XLD ne peut s’en prendre à Navin. Il se défoule sur Manou Bheenick. XLD n’est pas le seul à déplacer ainsi ses impulsions agressives sur ceux moins aptes à se défendre. Le PM, excédé par son ministre des Finances, n’avait-il pas lui-même cherché une victime électoralement moins dangereuse en infligeant la claque destinée à Xavier au pauvre Ali Mansoor qui fut prié de plier bagage.

Du point de vue institutionnel, ce problème nous retourne au pathétique manque de leadership dont nous parlions dans notre dernière colonne. Aucun PM digne de ce nom ne songerait à permettre un tel débordement entre la Banque centrale et son ministère des Finances, les deux«vitrines» les plus en vue de nos partenaires internationaux. Ensuite, une banque centrale a sa mission qui ne coïncide nullement avec celle du politicien à la tête du ministère des Finances. À la BoM incombe la lutte contre l’inflation ainsi que la stabilité de la devise nationale, alors que la motivation première du politicien qui s’affuble le rôle de Grand argentier, reste le souci de se faire réélire… coûte que coûte. Les politiciens, de par le monde, ne comptant pas parmi les êtres les plus courageux du pays, la tentation toujours présente à leur esprit de jouer au Père Noël, de créer le «plein-emploi» et de déprécier «compétitivement» la devise nationale pour aider un secteur manufacturier en panne etc, a fait qu’au sein des pays où règnent une certaine gouvernance et un respect des institutions, une Banque centrale indépendante est instituée pour parer à tous débordements monétaires qui se solderaient par une inflation calamiteuse. Un gouverneur est choisi sur la base de sa capacité et de son indépendance. 

Il n’y a pas trop longtemps, au Royaume-Uni, un MPC a été institué pour donner une certaine représentativité à la décision cruciale de la Banque centrale de réguler le loyer de l’argent, c’est-à-dire à voter l’équivalent de notre repo rate. L’île Maurice a cru bon d’imiter cet exemple. Mais, comme les multiples institutions d’inspiration étrangère que nous singeons, le MPC est une cacophonie institutionnelle car, en son sein, le poids des membres choisis par des politiciens reflète un désir de surseoir systématiquement au jugement du gouverneur en ce qui concerne sa mission première et sacrée de protéger l’économie du fléau Inflationniste. À chacun son métier et les vaches seront bien gardées. Ce modèle où le ministre des Finances pèse de tout son poids sur la finalité des décisions monétaires rapproche notre système ironiquement de celui que nos voisins africains éclairés viennent tout juste d’abandonner : la route qui mène à la planche à billets est pavée de bonnes intentions.

05 February 2014

O nation misérable

Par Jean-Mée DESVEAUX
l'express du 5 février 2014

La désillusion du pays vis-à-vis de la classe politique mauricienne a atteint son point culminant une année avant les élections de 2015. Bien qu’habitués au mépris de la classe dirigeante, le théâtre de mauvais goût que nous ont offert le gouvernement et l’opposition, unis dans la même duplicité, a dévoilé le dernier râle de la démocratie mauricienne.

Dans un bourbier d’intérêts personnels où soif de pouvoir rimait avec une volonté commune de vendre sa conscience au prix fort, nous n’avons eu droit, au milieu de toutes ces alliances de partis qui se faisaient et se défaisaient, à aucune référence à un policy reassessment. Aucune mention n’est faite d’un plan cohérent pour combattre l’inégalité économique croissante du pays. Pas plus qu’une sortie planifiée des égouts politiciens où ces malotrus ont plongé le pays depuis de trop longues années. La politique ne se fait pas avec des idées où des aspirations patriotiques dans la belle île Maurice. Ici, c’est la guerre des tranchées pour asseoir son clan ou sa dynastie qui se livre. PTr, MMM, MSM, PMSD, tous tripatouillaient dans la même mare de canard en espérant, qu’à la fin de la partie, ils sortiraient plus tonifiés ou moins décrédibilisés que l’adversaire. Manque de pot, ils en sont sortis, si cela était encore possible, encore moins crédibles qu’avant. Des 40 % de votants qui exécraient ces épouvantails politiques il n’y a pas si longtemps, ce chiffre doit aujourd’hui dépasser les 50 %, soit plus de la moitié des électeurs qui seront appelés aux urnes l’année prochaine.

Il n’y a rien d’étonnant à cela. La descente aux enfers a été aussi sûre que lente. Nous aborderons le cas de l’opposition dans un prochain texte et nous nous arrêtons ici au Parti travailliste. J’ai eu la chance de côtoyer l’espoir qu’était Navin Ramgoolam en 1996, aux côtés de Paul Bérenger. Qui mieux que lui pouvait faire rêver le pays d’un avenir meilleur. Bien né politiquement, jeune, éduqué dans les meilleures universités britanniques, il était le modèle même de l’homme d’État moderne et progressif. Le pays était en droit de s’attendre à un guide éclairé, imbu de valeurs humaines qui iraient de pair avec un gouvernement transparent et honnête où les clivages ethniques et sociaux commenceraient à s’estomper. En sus de toutes les qualités que la nation percevait chez ce jeune leader, le hasard allait lui enlever la tentation d’asseoir son pouvoir sur une dynastie comme le faisait déjà son adversaire principal. En ce qui le concerne, les enfants mauriciens allaient être ses enfants, sans discrimination aucune, l’île Maurice de demain allait être sa seule dynastie.

Quel réveil brutal le pays a ainsi connu ces dix dernières années ! L’homme miracle s’est révélé un satyre et le rêve d’une île Maurice meilleure a tourné au cauchemar. Il est difficile de décrire l’étendue du désenchantement tant il est grand. Navin Ramgoolam avait tout pour s’arroger la place prépondérante dans notre histoire en tant que le plus illustre PM que ce pays ait connu. Il a tristement laissé cette chance lui échapper laissant à la postérité le souvenir du pire leader que ce pays ait subi en cinquante ans d’indépendance.

Comme Hamlet, le prince du Danemark, Navin est né avec un tragic flaw dans son caractère. Il souffre d’une incapacité de prendre la décision qu’il faut, au moment où il le faut. Cette propension à la procrastination a failli coûter cher au pays en 1999. Mais ce défaut, il le cache assez bien sous un charme bien réel et la fabulation que sa «lenteur» n’est qu’une stratégie de réflexion pour mieux bondir au moment choisi. C’est ainsi que se décline l’incapacité de choisir un allié en 2010, les longues absences de promotions aux postes importants du pays, les réformes (électorales et autres) renvoyées aux calendes grecques. Là où sir Anerood Jugnauth coupe et tranche en un tour de main et Paul Bérenger se décide aussitôt le dernier dossier épluché, NCR lui, reste figé dans l’immobilité.

Contrairement aux dieux classiques, le pays aurait pu lui pardonner ce tragic flaw, cette faute unique bien que fatale, cette fine ébréchure dans un vase par ailleurs parfait, si justement le reste de l’objet était impeccable. Loin s’en faut. Chez NCR, le hair line crack donne lieu aux multiples lézardes de la structure. Ainsi, l’homme de la renaissance n’hésite pas à tomber dans le communalisme le plus abject et s’entoure d’une coterie qui l’associe aux pires débordements primaires. La VOH a droit de cité, les pandits désavoués de leurs propres ouailles s’approprient son oreille, votre correspondant devient sa cible raciale préférée lors des élections pour reprendre le pouvoir. Même ses calculs sectaires sont mal faits. Comment sinon expliquer l’aliénation de tout un pan de route côtière et de plage nationale au profit de quelques colleurs d’affiches quand ces excisions, au sein de son propre électorat, désavantagent en premier lieu ces mêmes électeurs de Triolet. Il se targue qu’aucun de ses ministres ne peut lire sa pensée alors que le propre d’un vrai chef est justement de définir clairement la ligne rouge à ne pas franchir. Il n’est donc guère étonnant que nombreux sont ses ministres qui hériteront d’une place choisie au panthéon de la honte aux côtés de messieurs Daby et Badry.

Au lieu d’assainir les tactiques innommables de la politique mauricienne, ce PM qui a longtemps côtoyé l’intelligentsia britannique va pousser, jusqu’à son summum, l’art de la moralité publique qui, chez nous, vise d’abord à préserver le gagne-pain de l’homme qui la pratique. Paul Bérenger le fait éjecter le MSM, un allié scélérat, pour ensuite se l’approprier cyniquement. Qu’à cela ne tienne, il achète trois des parlementaires, démontrant ainsi que Bérenger n’a rien à lui apprendre en immoralité politique. Mais là où il montre le degré de son mépris pour le pays c’est sa pratique sous le prétexte archi creux de la démocratisation de l’économie. Au vu et au su de 1,2 million de Mauriciens, se croyant tout permis, il laisse sa vie dite privée empiéter de façon on ne peut plus flagrante sur son devoir de déférence et de respect pour le patrimoine et l’opinion nationale. Inélégant, il n’hésite pas à bafouer, en ce faisant, la dignité d’une personnalité dont le stoïcisme tranche on ne peut plus crûment avec les lèche-bottes et lâches courtisans qui gravitent autour de lui dans l’espoir de grappiller une miette qu’il laisserait éventuellement tomber dans leurs écuelles.

Ayant suivi cette tragédie nationale au premier rang depuis une décennie, la question est de savoir si le peuple admirable va, malgré tout, renouveler sa confiance en Navin Ramgoolam en 2015. Comme Malcolm dans «Macbeth», la nation va très prochainement se poser la question au sujet de notre tragique héros national : «Is such a one be fit to govern ?» Il est permis d’espérer que, tel le patriotique Macduff, l’île Maurice déclame en choeur «O nation miserable !» suivi d’un «NON» électoral retentissant.

09 January 2014

Que de vies sacrifiées à l’autel de l’habillement !

Manifestation des ouvriers bangladais de l'usine ''Real Garments Ltd'', le 3 septembre dernier. 

Par Jean-Mée DESVEAUX
l'express du 9 janvier 2014

Le bain de sang perpétré par la police cambodgienne chez les grévistes du secteur textile à Phnom Penh interpelle une île Maurice qui s’est souvent retrouvée à deux doigts de telles tragédies. Quatre personnes ont péri et une vingtaine d’autres ont été blessées vendredi quand les policiers ont ouvert le feu avec des AK-47 automatiques pour disperser les manifestants en grève depuis des semaines. En novembre, une femme avait aussi été tuée par balle.

Le secteur textile cambodgien emploie quelque 650 000 ouvriers, dont les deux tiers travaillent pour des grandes marques internationales. Le Cambodge, un des pays les plus pauvres du globe, exporte USD 4 milliards de produits manufacturés vers l’Europe et les USA. Les travailleurs de la majorité des 500 et quelque usines de textile du Cambodge sont en grève pour réclamer que leur salaire minimum de USD 80 (Rs 2 400) par mois soit porté à USD 160. Le gouvernement leur a offert USD 100 (Rs 3 000) ce qui est loin de les satisfaire. La fusillade a eu lieu au moment où des milliers de manifestants, armés de bâtons, de pierre et de cocktails Molotov, ont bloqué une route devant leur usine. (Le mécontentement des Cambodgiens a aussi, selon l’AFP, été attisé par l’accaparement des richesses, dont des terres, par les proches du pouvoir !)

Il est difficile, devant un tel scénario, de ne pas se souvenir des évènements qui avaient opposé la police mauricienne aux travailleurs bangladais, employés par Real Garments Ltd (RGL), en août de l’année dernière. On se souvient que de sérieux accrochages à cette usine avaient alors mené à l’expulsion manu militari d’une quinzaine de travailleurs bangladais qui avaient fait sortir de ses gonds le ministre du Travail Shakeel Mohamed, celui-ci ayant pris fait et cause pour l’employeur de RGL. On peut se demander, devant les événements de Phnom Penh et le recul de quatre mois, si un tel usage de la force était aussi sage que le jugeait alors le ministre. L’île Maurice, dont la réputation de destination cinq étoiles est à jamais maculée de sang d’une jeune Irlandaise subjuguée par de trompeuses brochures, n’aurait-elle pas aujourd’hui, de surcroît, l’image d’une sweat shop nation qui tue les travailleurs immigrés, par SMF interposés, quand ces «gueux» rechignent à accepter les salaires de misère que déclinent les Mauriciens ?

Les salaires de base de Rs 3 000 que refusent les ouvriers cambodgiens ne sont pas très éloignés des Rs 4 000 que refusaient les ouvriers bangladais à RGL. Le directeur des ressources humaines de RGL, M. Shyam Hurday, avait confirmé : «C’est impossible de trouver un compromis sur cette question. Le salaire (NdlR: de base) est fixé par le ministre du Travail. Si on accepte, cela va être un précédent et aura un effet domino sur les autres usines.» Cette phrase cache une petite subtilité. Ces salaires de base d’environ Rs 4 000 qui représentent 45 heures de travail au sein du secteur textile sont en effet dictés par les «Remuneration Orders» (RO) pour ce secteur et cela a force de loi. Cependant, RGL avait non seulement le droit d’entrer en négociations collectives avec ses ouvriers, mais c’est exactement ce que cette entreprise a fait. Les ouvriers ont été offerts Rs 8 000 après que quelque 14 ring leaders se soient battus bec et ongles pour leur cause. Le malheur est que ces ouvriers n’avaient pas compris que le nouveau salaire n’était pas un salaire de base, mais était associé à un nouveau contrat de travail, de 60 heures cette fois. D’où leur colère et leur impression d’avoir été floués par RGL ce qui a dégénéré en une mêlée.

Si les salaires de base dans le secteur textile à Maurice sont aussi bas, c’est qu’ils datent du siècle dernier. Le ministre Mohamed, avec lequel nous avons eu quelques échanges intéressants dans l’express, sur le sujet, lors du débrayage d’août 2013 chez RGL, avait précédemment exprimé une certaine aversion pour ces salaires de misère. Il avait dit «je trouve cela inacceptable, d’autant plus que Maurice a signé la convention du Decent Work Country Programme avec le concept de Decent Wages for Decent Work. Ces employeurs doivent se rendre compte de la réalité et accepter d’engager des négociations collectives avec les syndicats… Trop souvent, des employeurs à Maurice se contentent de suivre ce que préconisent les Remuneration Orders. Savez-vous que le RO dans le secteur textile n’a pas été revu depuis 1980 ? Sa sistem la li totally unfair. On ne peut continuer à ne payer que le minimum».

Le ministre du Travail nous avait alors communiqué les précisions suivantes : «The Remuneration Orders for the Export Enterprises and the Factory Workers Remuneration Orders date back to 1984. Those two RO’s, are what determine the minimum prescribed salary and conditions of employment within the relevant sectors. Why is it that those two RO’s were never sent to the National Remuneration Board for a complete review ever since 1984? Has this not contributed to Mauritians fleeing the sector? Has this not also contributed to an increase in the dependency of those sectors on foreign labour? I have on the 22nd October 2012 in accordance with section 91 of the Employment Relations Act referred the two RO’s to the National Remuneration Board for a complete review».

Il avait aussi ajouté : «As regards the Decent Work Country Programme, I have requested the International Labour Organisation to provide us with experts to advise on the merits of a National Minimum Wage Policy».

En espérant que le ministre fera diligence pour que le National Remuneration Board offre ses nouveaux RO avant les échéances électorales, il nous reste à constater que si la loi de la jungle, qui règne en maître dans le secteur textile, fait souvent fi des formules polies qui se lisent au Bureau international du travail, c’est tout simplement que ce secteur, régi comme il est par cette méchante loi du marché, se prête admirablement bien à la délocalisation rapide. L’offre et la demande, ni plus ni moins. Le produit textile habillement ne doit pas seulement être bon, mais il doit aussi être meilleur marché que son concurrent. Si les ouvriers deviennent un tant soit peu exigeants, on délocalise. Venue de Hong-Kong, notre industrie textile a connu un succès fulgurant jusqu’à ce que l’opulence de notre population et ses nouvelles attentes la poussent de plus en plus vers Madagascar et que nos usines grouillent, simultanément, de travailleurs étrangers.

Ainsi, si les travailleurs de Phnom Penh obtiennent leur USD 160, nul besoin d’être prophète pour savoir qu’en un rien de temps, une forte proportion des 400 000 ouvriers travaillant pour les grandes marques internationales se retrouvera à la rue, alors que celles-ci délocalisent leurs griffes vers le Sri Lanka ou le Bangladesh. C’est cruel, bien sûr, car la loi du marché ne se conjugue pas avec le coeur. Mais c’est quoi, au juste, cette loi ? Elle est l’expression collective de cette petitesse d’esprit qui nous inhibe, vous et moi, de débourser Rs 100 de plus pour un article en tout point semblable à un autre, à part son étiquette : «Manufactured according to the Decent Work Country Programme».

20 November 2013

Croissance, chômage et inflation : trois éléments de la même problématique ?

Par Jean-Mée DESVEAUX
l'express du 20 novembre 2013

La croissance du Produit intérieur brut est toujours fortement désirée. Cependant, si celle-ci est trop poussée, il existe des risques inflationnistes qui plombent l’économie. Inversement, si la croissance devient trop molle, c’est le sous-emploi qui nous guette. L’idéal est donc d’atteindre une croissance qui permet de résorber le chômage à son niveau «naturel», tout en évitant les dérives inflationnistes.

Selon  l'''Inflation Expectation Survey'' de la Banque centrale datant du mois d'août, la majorité des particpations ne s'attendaient pas à une forte augmentation de l'inflation. 
La croissance du Produit intérieur brut (PIB) du pays sera de 3,2 % en 2013. Le ministre des Finances, Xavier-Luc Duval, considère que c’est un «good growth», alors que le leader de l’opposition, Paul Bérenger, trouve, lui, que c’est «défaitiste» que d’appeler ainsi une croissance aussi anémique. Paul Bérenger est cependant convaincu que le pays n’atteindra pas les 3,5 % à 4 % de croissance que Xavier-Luc Duval prévoit l’année prochaine. Ce débat est loin d’être stérile quand on considère qu’il recèle la fortune ou l’adversité qui s’abattra inéluctablement sur chacun d’entre nous.

Ainsi, le chiffre de la croissance de 2013 reflète un PIB annuel par habitant de $ 9 300 (Rs 280 000), compa-ré au chiffre de 2005 de $ 5 200 (Rs 155 000). Si au lieu d’avancer, l’économie avait piétiné entre 2005 et aujourd’hui, nous aurions pu, d’après ces chiffres, aspirer seulement à la moitié du confort matériel dont nous jouissons en ce moment. La différence d’optique entre Xavier-Luc Duval et Paul Bérenger se résume-t-elle au verre à moitié rempli ou à moitié vide ou est-ce que ce désaccord porte sur du sérieux ?

La déception de Paul Bérenger devant le taux de croissance de cette année est somme toute assez naturelle. Il a pris les rênes de l’économie en tant que ministre des Finances en 2000. En ce temps-là, le pays pouvait aspirer à une croissance de 6 % sans trop pousser la machine.

En l’an 2000 l’économie avait connu une croissance de 10,2 % et en 2003, la croissance est de 6,3 % ; juste après son départ, de 2006 à 2008, la croissance dépasse 5,5 %. Il est alors aisé de comprendre que l’ancien ministre des Finances peine à prendre la mesure du paradigm shift qui a eu lieu depuis.

En effet, beaucoup de nuages se sont amoncelés les uns après les autres sur l’horizon économique mauricien et empêchent le pays d’afficher la santé insolente qui était la sienne il n’y a pas si longtemps. Il y a eu le cumulus de la fin du Protocole sucre, le stratus de la fin de l’Accord multifibre et enfin le cirrus annonciateur de la bourrasque financière de 2008 qui spolie encore et toujours la demande pour nos produits en Europe.

Cela n’est pas une mince affaire et c’est ce qui explique que selon le Fonds monétaire international (FMI) l’«estimated potential growth» de l’économie mauricienne n’est qu’à 4,5 % du PIB. Si cela ne paraît pas être un trop grand fossé, cela représente tout de même 25 % de moins que le taux auquel nous étions habitués. On comprend dès lors pourquoi Xavier-Luc Duval repousse l’échéance de l’avènement du statut de Maurice au cercle select des High Income Countries à 2019. La catégorie de Upper Middle Income Country à laquelle nous appartenons depuis le début du siècle s’étend d’un PIB de $ 4 036 à $ 12 475. À $ 9 300, le dernier quart du chemin sera un parcours du combattant si nous n’atteignons pas un peu plus de 4 % en moyenne durant les années à venir.

Comme on peut naturellement s’y attendre, l’économie nationale d’un pays ne peut su-bir une chute de l’envergure de 25 % de son taux habituel de croissance sans que cela ait un impact sur d’autres paramètres importants de l’économie. On peut déjà, de façon intuitive, comprendre qu’avec un taux de croissance ainsi réduit, le taux de chômage ne peut que s’accroître, tout autre chose étant égale.

En fait, la croissance, l’inflation, et le taux de chômage sont censés avoir une relation symbiotique au sein d’une économie. Le concept de cette relation est capturé par un petit acronyme qui vaut la peine d’être retenu. C’est le NAIRU. Ceci équivaut au Non-Accelerating Inflation Rate of Unemployment.

Ce concept implique : 1) qu’il existe un taux «naturel» de chômage au sein de chaque économie et (aussi pénible que cela puisse paraître), ce taux n’est pas à zéro ; 2) que vouloir pousser l’économie au-delà de son potentiel de croissance pour résorber le chômage en deçà du taux «naturel», créera une inflation accélérée ; 3) que toute croissance (et toute baisse du chômage) obtenue au prix d’une telle accélération de l’inflation ne peut qu’être éphémère.

Cette croissance durera le temps que les agents économiques prendront pour réajuster leur «inflation expectation». Il faut souligner que le lien causal impliqué ici est essentiellement entre une croissance (insoutenable) et l’inflation qui s’ensuivrait.

Quelle leçon en tirer pour notre économie ? D’abord prendre ces axiomes comme guides plutôt que comme une loi immuable de la nature. Après la déprime du double digit unemployment qui durera jusqu’en 1986, le chômage se résorbe à 2,7 % en 1991, mais il n’a pas cessé de grimper subrepticement depuis. Ce ne sera cependant qu’au début du nouveau millénaire que le taux de chômage atteindra une nouvelle fois la barre des 8 %, ce qu’il dépassera vite subséquemment.

On remarque aussi que depuis 2003, le taux du chômage évolue davantage en dents de scie que précédemment. Quoi qu’il en soit, les 8 % de chômage semblent être devenus aujourd’hui le NAIRU de notre économie. C’est aussi ce que confirme le FMI. Pre-liminary estimates show that the Non-Accelerating-Inflation Rate of Unemployment was generally in line with the unemployment rate (8.1 % seasonally adjusted 2013Q1 NdlR) suggesting a narrow output gap.

Le FMI explique que le taux de chômage depuis la crise financière de 2008 aurait été encore plus dévastateur sans les réformes entreprises et sans le Mechanism for Transitional Support to the Private Sector. Cela implique que nous avons eu, pendant ces années-là, un chômage artificiellement «bas» par rapport à ce qu’on pourrait appeler son equilibrium level.

En ce qui concerne la croissance, le graphique nous montre que depuis 2006 à aujourd’hui, la croissance du PIB a pris inexorablement une ligne descendante, qui est l’inverse de l’image de la montée du chômage pour la même période. Il est intéressant de constater que pour les États-Unis, ce taux «naturel» de chômage est de 6,5 % avec une inflation de 2 %, alors qu’en Grande-Bretagne, il est de 7 %. La décision a été prise au sein de ces deux économies de continuer la politique monétaire expansionniste existante jusqu’à ce que le taux de chômage soit réduit à ce niveau.

La dismal science qu’est l’économie va-t-elle une nouvelle fois prendre un pari saugrenu sur le sort du pays ? Pas nécessairement, à en croire le FMI. Celui-ci estime, en effet, qu’il suffirait à l’économie mauricienne d’atteindre 4,1 % de croissance du PIB pendant les cinq prochaines années pour réduire le taux du chômage de 1 %. Pour une réduction de 2 %, il serait nécessaire d’atteindre une croissance du PIB de l’ordre de 5 %.



Mais, comme on l’a vu plus haut, le FMI estime qu’une telle performance est au-delà du potentiel de croissance du pays qui est, selon ses estimations, de 4,5 % du PIB. Entre pessimisme et réalisme, il est difficile de savoir où pencheront nos politiciens. Le grand absent de notre rapide coup d’oeil est évidemment le taux d’inflation. Grâce à la Banque de Maurice (BOM), et quoi qu’en pense le ministère des Finances, la «rational expectation» des agents économiques est toujours ancrée en deçà des 5 %.


La dernière Inflation Expectation Survey de la BOM, réalisée en août 2013, constate que la majorité des participants s’attendaient à une montée de l’inflation (3,6 % actuellement) à 4,1 % en décembre 2013, 4,5 % en juin 2014 et à 4,7 % dans une année. Depuis la fin de 2011, nous dit la BOM «stakeholders have considered the level of inflation as ‘appropriate’». Tant que la BOM pourra «ancrer» cette attente nationale à un niveau raisonnable, le gouvernement aura le loisir de pousser l’économie vers son taux de croissance optimale. S’il s’égare dans cette tâche en tentant de réduire le chômage (8,3 % actuellement) en deçà de ce qui est économiquement raisonnable, il risquerait de surchauffer la machine économique (au moyen d’une politique fiscale trop agressive, par exemple), et le concept du NAIRU le rattrapera bien vite car il ne réussira qu’à créer l’épiphénomène économique qui s’appelle inflation.

09 November 2013

Budget 2014 : On a viré de bord

Par Jean-Mée DESVEAUX
l'express du 8 novembre 2013

Avec un déficit qui prend l'ascenseur, XLD fait fi de la rigueur budgétaire. 
Avant même que les projecteurs ne se focalisent sur Xavier-Luc Duval à l’occasion de la lecture de son troisième budget annuel, hier soir, l’observateur de la chose économique savait que le tandem XLD/Dev Manraj allait jouer sa crédibilité devant la nation et ses partenaires internationaux lors de cet exercice. Nous avons précédemment illustré l’importance de certains paramètres majeurs sur lesquels devrait être axée l’appréciation de cette manoeuvre périlleuse autant pour les deux hommes que pour le pays.

Ce budget concrétise une cassure nette avec la dream team Sithanen/Mansoor de 2006 qui avait poursuivi sa philosophie de rationalisme économique au-delà du départ du premier nommé en 2010. La question qui se posait alors était de savoir si le changement d’hommes allait sonner le glas de la philosophie du moindre État, de la rigueur budgétaire et de parcimonie dans les dépenses publiques. L’objectif macroéconomique majeur était alors la réduction de la dette publique à 50 % du PIB à l’échéance de 2018, comme inscrit dans la Public Debt Management Act (PDMA) de 2008.

La joute avait assez mal commencé pour nos deux protagonistes. Le déficit que XLD avait anticipé lors de son dernier exercice, l’année dernière, était de l’ordre de 2,0 % du PIB. Cela aurait été la culmination d’un sans-faute commencé cinq ans plus tôt (3,9 %,3,2 %, 3,2 %,2,5 %, 2,0 %). Or, ce déficit de 2013 a largement dépassé cette estimation et, nous annonce XLD hier soir, surpasse aujourd’hui les 3,7 % du PIB. De plus, le secrétaire financier Manraj étant directement impliqué dans le milliard excédentaire du PRB 2 qui a contribué en grande partie à ce dépassement, le niveau du déficit 2014 vole la vedette à toute autre considération. À 3,2 %, ce déficit de 2014 s’apparente plus au niveau auquel nous étions habitués il y a cinq ans qu’à cette vertu qui, XLD nous le rappelle, nous a valu un Sovereign Debt Rating Upgrade par les agences de notation.

Que les agences de notations nous retirent leur satisfecit et nous colle un downgrading devant un glissement de 1,7% du PIB (2,0% à 3,7% pour 2013) ne devrait pas trop nous étonner car, avec le même glissement, XLD peut très bien nous annoncer, lors du prochain budget, que le réel déficit pour 2014 est plutôt de l’ordre de 4,9% du PIB. Un tel downgrade aurait un impact direct sur le taux d’intérêt à décaisser aux épargnants internationaux sur notre dette souveraine. Cela risque d’être encore plus débilitant que le gouvernement semble vouloir écouter le (mauvais) conseil, cette fois, de l’IMF, de renverser la courbe de la dette vers 1) une augmentation du pourcentage de la dette en devises étrangères et 2) une meilleure répartition de cette dette extérieure vers le long terme. Bien que le Grand argentier s’est tout de suite empressé de nous rassurer que la dette du secteur public ne dépassera pas les 54,8 % (54 % en 2014) du PIB et que Maurice sera donc au rendez-vous en 2018 pour la PDMA, les déficits de 2013 et de 2014 permettent de questionner sa conviction de ne pas «spend his way through an economic downturn». Il est plus crédible quand il admet que la croissance économique est sa réelle priorité.

Comme le dernier Focus de la MCB l’a bien démontré, ce ne sont pas les défis économiques qui manquent à notre pays. Les points saillants se nomment l’emploi, la croissance, l’investissement privé, le taux d’épargne et notre capacité d’exportation. On ne peut s’attendre que le budget renverse la tendance de ces données macroéconomique avec une baguette magique. Ce que le budget est censé faire, cependant, c’est de créer les conditions nécessaires pour établir l’atmosphère de confiance chez les acteurs économiques. Ce budget allait aussi être jugé sur sa capacité à conserver les acquis économiques depuis 2006 sans y ajouter des mesures abracadabrantes qui recréeraient les lourdeurs d’antan.

Du grand nombre de mesures autour de nouveaux hubs, piliers et clusters qui ont été annoncés (Aviation, Petroleum, Marine), l’Africa Strategy est celle qui se démarque plus de l’effet d’annonces qui plombe le reste. Les grands absents doivent aussi être notés : aucune mesure pour enrayer l’effet du vieillissement sur la facture du Basic Retirement Pension qui atteint 2 % du PIB en 2014 alors que nous avons six personnes en âge de travailler pour chaque pensionnaire. Qu’en sera-t-il quand nous n’aurons que deux salariés par pensionnaire en 2051 ?

06 November 2013

Living in fools' paradise

By Touria Prayag
Weekly 6th November 2013

“The further a society drifts from the truth, the more it will hate those that speak it,” George Orwell once said.

Paul Bérenger and Sir Anerood Jugnauth’s reaction to Jean-Mée Desveaux’s revelations about the Illovo deal tips the scales further in favour of what we have always believed: that the opposition is fine with the concept of freedom of speech, as long as it does not compromise the lily-white image it wants to convey. For as long as we were echoing all the scandals we were being served by them, everything was fi ne, thank you – and remember, nothing was too trivial for us: from official documents to mere emails exchanged between board members. For as long as Jean-Mée Desveaux was criticizing the government of the day, he was a great guy. The minute he touched a raw nerve he became the subject of all sorts of profanities unbecoming of people who aspire to lead this country one day. The words ‘bacharamercenaire’ (a mercenary fool) coming out of the mouth of someone like Sir Anerood Jugnauth is really beyond the pale.

The press conference held after Desveaux’s revelations was in fact good theatre. But the only purpose it served was to make the accused look guilty. Many of the comments which followed show that people are unfortunately still interested in shooting the messenger rather than taking the full measure of the message delivered without fear or favour. Worse, they confirm that people are only prepared to hear what they are interested to hear and that the bias is such that anything which rubs their allegiance the wrong way throws them off balance. And, once off balance, their reaction becomes primitive to the point of starting to throw mud and putting inappropriate labels on people.

Jean-Mée Desveaux was at the heart of a deal which has never stopped being controversial. He therefore is in a position to have information none of us – outside the players at the time – has. He chose to reveal it many years after the deal. So what? Does that justify all the venom spewed on him since? What should be of interest to us is whether his allegations are true or not. If they are a string of lies, he will pay for the consequences of his irresponsibility.

If, on the other hand, they are true and can be proved to be true, then I really despair for the options we will face at the next general election. That concerns me much more than whether Jean-Mée should have spoken then or kept quiet now.

If Jugnauth genuinely wants to clear his name – notice that Desveaux didn’t accuse Bérenger; the latter chose to jump in the trenches and fight a war which, strictly speaking, is not his – then there is only one way: he sues Desveaux for a symbolic rupee and the case comes up quickly enough for the citizens of this country to know where things stand.

Naturally, we have – up till now – heard a lot of venom spewing, mud slinging and character assassination seasoned with a huge amount of speculation about what an ordinary citizen like Jean-Mée Desveaux wants to do with his life – which is none of our business by the way – and little in terms of whether the allegations are true or not. Isn’t it time this chase-your-tail switching and vote-catching posturing stopped and we are given what we deserve: the plain truth. Not from the foul mouths of politicians but from our courts of justice. Many of our politicians do not have any credibility left to trade. So why should we believe them?