JM et les chefs coutumiers de la République démocratique du Congo

14 August 1978

M. Sidambaram : l'esprit d'initiative menacé

Les Mauriciens sont à la merci des bureaucrates car ils ne veulent plus trouver leurs propres solutions à leurs problèmes. Ils se fient au gouvernement pour résoudre des difficultés qu'ils pourraient eux-mêmes aplanir s'ils voulaient seulement s'organiser. ''L'esprit d'initiative qui devrait être une de nos principales ressources naturelles est en voie de disparaître". C'est ce qu'a déclaré, à l'express, M.H. Sidambaram, General Manager de la Banque coopérative de Maurice et figure clé de la coopération à Maurice. Durant la période critique par laquelle le pays passe en ce moment, il est sans nul doute réconfortant d'entendre un Mauricien affirmer que tout un chacun possède le potentiel nécessaire pour résoudre les problèmes qui l'assiègent pourvu qu'il ait la volonté de s'organiser.

Entretien réalisé par Jean-Mée DESVEAUX

l'express du 14/8/1978


Q. M. Sidambaram, qu'est-ce que c'est qu'une société coopérative?

R. Une société coopérative est avant tout une association de personnes ayant un but commun d'ordre économique et social à promouvoir. C'est une organisation qui est constituée d'après une ordonnance qui régit l'administration des sociétés coopératives, et elle possède de ce fait un statut légal. Le mouvement a débuté à Maurice avec l'objectif primordial de promouvoir les intérêts de ceux qui sont économiquement faibles. Nous nous sommes rendus compte, par la suite, que ce terme "économiquement faible" était trop limitatif et nous avons donc modifié notre philosophie afin, cette fois, de promouvoir les intérêts de n'importe quel groupe d'individus. Il est évident, n'est-ce pas, qu'on peut ne pas être économiquement faible mais qu'on a quand même un besoin économique ou social qu'on ne peut satisfaire qu'en se groupant avec d'autres personnes qui partagent aussi ces besoins. Nous avons changé notre optique initiale qui était un peu d'offrir un service restreint à un groupe restreint et aujourd'hui, n'importe qui peut être membre d'une société coopérative


Q. Comment sont organisés les différents types de sociétés coopératives?

R. Laissez-moi faire une comparaison pour vous expliquer la chose plus clairement. Prenez une compagnie privée, par exemple, l'élément le plus important est la contribution financière des actionnaires en vue de tirer des dividendes et de faire un profit. Le pouvoir de direction d'une telle compagnie est lié au nombre d'actions détenues.

Dans les sociétés coopératives, la situation est diamétralement différente. Le capital investi par chaque coopérateur ne détermine pas son pouvoir de direction. Chaque membre a une voix, qu'il ait mis beaucoup d'argent dans la coopérative ou non. C'est un élément démocratique auquel nous tenons beaucoup et cela empêche l'intérêt de qui que ce soit d'être lésé. Et si nous regardons la situation globale, nous voyons que le capital social — argent initial obtenu par la société de ses membres — n'est pas un facteur limitatif dans le développement d'une société coopérative. Si la société a l'objectif voulu, si elle possède la structure nécessaire et qu'elle a le potentiel d'être viable, les moyens financiers nécessaires peuvent être facilement trouvés pour la promouvoir. Le critère principal n'est pas le capital dont dispose la société au départ mais l'assurance d'une bonne gérance. Ce point est d'une importance vitale dans la bonne marche d'une société, mais il a été malheureusement trop souvent ignoré.

Or, les mouvements coopératifs ont mis trop d'accent sur le côté démocratique de leur organisation. Si les sociétés coopératives n'ont pas été jusqu'ici un grand succès, c'est parce que les actionnaires ont toujours eu le pouvoir d'imposer leurs volontés collectives sur les Managers qui sont, eux, chargés de la gérance du mouvement. Il devrait y avoir une distinction entre la gérance et le contrôle par les représentants des actionnaires. Cet élément trop démocratique nuit à la bonne marche des sociétés car on tend souvent à oublier que, pour survivre, les sociétés coopératives doivent avoir comme base les principes du 'business'.

Le gérant d'une boutique coopérative, par exemple, est obligé d'agir comme un homme d'affaires pour rendre sa coopérative rentable. Il doit donc adopter des critères et des normes commerciales. Mais la plupart des membres n'arrivent pas à concevoir cet aspect financier de la coopérative; ils pensent que la coopérative est, en fait, une coopération de secours mutuels. Il est évident que, dans une société coopérative, l'aspect de la rentabilité est étroitement lié à celui du service. Le profit ne joue pas un aussi grand rôle chez nous mais, pour pouvoir servir, il nous faut être viable.


Q. Le mouvement coopératif a pour but de protéger le consommateur de l'exploitation par certains commerçants. N'est-ce pas un peu utopique comme objectif?

R. Nous vivons dans une société démocratique et notre économie est mixte; il est donc légitime qu'un commerçant essaye de tirer le maximum de son commerce. Le consommateur, lui, a des besoins. C'est dans son intérêt de voir comment minimiser ses dépenses et tirer parti au maximum de ses moyens. Il en va donc de son intérêt de s'organiser avec d'autres consommateurs afin de minimiser ou d'éliminer son exploitation par les commerçants. Du reste, même les petits commerçants pourraient se grouper pour se libérer de l'emprise de ceux qui les exploitent.


Q. De qui se libère-t-on, à la fin, si tout le monde se groupe?

R. De l'exploiteur. Un groupe essaye de tirer le maximum des autres groupes. Ceci est peut-être utopique mais je suis un mordu de la coopération et je pense, de toute façon, qu'une rationalisation de tout le désordre sur le marché, actuellement, est possible.


Q. On a souvent parlé de sociétés coopératives multi- fonctionnelles ou polyvalentes comme étant mieux placées pour satisfaire les besoins des coopérateurs. Est-ce que le mouvement a adopté cette idée à Maurice?

R. Pas autant qu'il le faudrait car bien que nous ayons une bonne législation coopérative, la structure du mouvement date du temps colonial et demande donc une réorganisation complète. Le problème est le suivant : Prenez un groupe de petits planteurs qui se sont organisés dans un Single-purpose Cooperative Society en tant que producteurs de cannes. Ils peuvent désormais résoudre leurs problèmes agricoles. Mais ils sont humains, ils ont d'autres problèmes hors de la production agricole. Ils sont aussi consommateurs, ils se servent du transport public, ils ont besoin de crédit durant la période entre-coupe, mais leur société ne peut leur fournir du crédit que pour la production de la canne et il leur faut se joindre à d'autres sociétés coopératives de types différents. Il y a donc une prolifération de sociétés coopératives au lieu d'avoir une seule société multifonctionnelle qui satisferait tous les besoins des membres concernés.


Q. Et qu'est-ce qui vous empêche de changer de structure?

R. Le mouvement a deux ailes: la section officielle représentée par le gouvernement et le ministère des Coopératives et la section inofficielle représentant l'union des coopérateurs. Aucune des deux ailes ne veut changer le système archaïque de la " Single-purpose Cooperative''. Le gouvernement est sous la fausse impression que son pouvoir sur les sociétés coopératives va être diminué avec l'amalgamation. Les coopérateurs, pour leur part, les petits planteurs surtout, sont très traditionalistes. Mais la situation n'est pas désespérée pour autant car, quoiqu'il soit hors de question d'imposer quoique ce soit, nous pouvons faire une campagne de persuasion et de motivation. En ce moment même, nous lançons un projet pilote à Montagne Blanche où les coopérateurs de l'île auront la chance de voir fonctionner une société.


Q. Comment se fait-il que le mouvement coopératif ait été jusqu'ici un mouvement de développement rural. N'a-t-il rien à offrir aux gens des villes?

R. Il est vrai que les gens ont une fausse conception de la société coopérative comme étant uniquement préoccupée par la plantation. Selon cette conception, s'ils n'ont pas de terrain sous culture, le mouvement coopératif n'a rien à leur offrir. Il faut réaliser que ce n'est pas le mouvement qui a préféré se développer dans ce sens, mais que la plus grande demande est tout simplement venue des régions rurales. La demande doit venir de ceux qui sentent le besoin de se grouper afin de promouvoir leurs intérêts. Il y a énormément qui pourrait être fait dans les villes dans le domaine coopératif. Prenez le transport, l'habitation, la consommation et j'en passe, tout cela pourrait être résolu par la constitution des personnes concernées en sociétés coopératives. Je dois dire ici que le gouvernement a joué un rôle très négatif car les Mauriciens ont été encouragés à penser qu'il peut et doit résoudre tous leurs problèmes. Si on pense ainsi, on sera toujours à la merci du bureaucrate. Cette façon de penser tue notre initiative et notre sens de responsabilité. Et c'est dans ce contexte de self-help que le mouvement coopératif peut jouer un rôle déterminant. Il y a, en ce moment, une exploitation scandaleuse des loyers; mais personne ne veut faire l'effort de se mobiliser, de se grouper en société coopérative d'habitation afin de mobiliser les ressources que la Banque de Développement est prête à offrir.


Q. Les boutiques coopératives sont-elles rentables?

R. Il y a trois facteurs à prendre en considération ici:

1° La rentabilité d'une boutique dépend de la participation et de la contribution de ses membres.

2° On enregistre fréquemment des boutiques avec un chiffre d'affaires trop bas pour qu'il puisse être rentable ou rendre service.

3° Il y a toujours la tendance à croire que la boutique coopérative est une association volontaire. La boutique est un business et pour garder sa clientèle, elle doit être en mesure de la servir. Quand une boutique coopérative est enregistrée, on ne tient pas compte de l'aspect d'organisation et de viabilité. On peut même créer un supermarché si on a un chiffre d'affaires potentiel suffisant, si on peut s'assurer un grand nombre de clients. Mais la grande tendance, encouragée par le gouvernement, est d'installer de petites unités non viables. Il est temps de changer cette conception.


Q. Les travailleurs mauriciens montrent-ils de l’intérêt pour le mouvement coopératif ?"

R. Le mouvement coopératif a énormément à offrir aux travailleurs. Malheureusement, ils ne donnent pas assez d'attention à cet aspect de l'organisation sociale pour préserver ce qu'ils ont gagné par leurs actions syndicales. Ils gagnent de l'argent, mais ils ne savent pas le dépenser. Il est urgent que les travailleurs réalisent qu'ils peuvent améliorer davantage leur condition de vie en se groupant. Il y a aussi un manque de coopération et de compréhension de la part des syndicats. Un exemple typique est le dirigeant syndical qui, il y a quinze jours, m'a déclaré que le taux d'intérêt à la Banque coopérative étant le même que dans les autres banques, il ne trouvait pas avantageux de placer ses fonds chez nous plutôt. Quand on se souvient que nous servons l'intérêt des travailleurs, ce genre d'attitude est aberrant.


Q. Les gens ne sont-ils pas réticents d'investir leur argent dans des projets dont la réussite est incertaine?

R. La réussite d'un projet coopératif dépend de la loyauté de ses membres. Il faut d'abord faire une étude de viabilité car la coopérative n'est pas une formule magique pour résoudre un problème. La réussite ou la faillite du projet dépend entièrement des membres eux-mêmes. Il y a aussi une possibilité, pour les sceptiques, de former une société pré-coopérative juste pour voir à quel point les différents membres de la société peuvent travailler ensemble. Si l'expérience est concluante, on peut alors enregistrer le projet d'après les normes légales. Un tel essai aurait pour but de limiter les faillites résultant des conflits personnels; on apprend d'abord à se connaître avant de s'engager légalement et financièrement dans le projet.


Q. On a parlé du mouvement coopératif comme étant "une troisième force" après le secteur privé et le secteur public. Est-ce qu'il est réaliste de parler en ces termes?

R. D'abord, je suis contre le terme 'force', car il laisse entendre un conflit d'intérêt qui n'a pas sa raison d'être; je préfère le terme secteur. Encore une fois, nous avons une économie mixte où le secteur privé, comme le secteur public, jouent un rôle prédominant. Cependant, il y a des excès de part et d'autres, excès qui peuvent être contrôlés ou même éliminés par le secteur coopératif.

Dans le secteur privé, c'est l'esprit du profit qui règne en maître. Dans le secteur public, c'est l'esprit de contrôle et d'accaparement qui prédomine. Dans le secteur coopératif, le motif du profit est étroitement lié à celui du service. Je crois que ce troisième secteur peut contribuer à un équilibre. Il est intéressant, ici, de faire ressortir que la participation, dont parlent beaucoup de gens ces jours-ci, est incompatible avec le système coopératif. La participation se fait avec l'autre partie avec qui le pouvoir de contrôle est obligatoirement partagé tandis que, dans une coopérative, les membres sont seuls à décider des mesures à prendre pour l'amélioration de leurs conditions.


Q : On peut déceler un certain idéal socialiste dans le mouvement coopératif. Est-ce que cela ne présente pas un attrait pour le politicien opportuniste ?

R: Oui, le mouvement coopératif a des aspirations socialistes. Les syndicats améliorent les conditions du travailleur, tandis que les coopératives améliorent leurs modes de vie. Malheureusement, il est vrai de dire que, dans le contexte local, les politiciens ont une tendance à se servir de toutes les structures à base sociale et économique à des fins politiques. Le mouvement coopératif à Maurice groupe près de 20% de la population. Cela présente évidemment un potentiel politique qui nous vaut d'être courtisé par les politiciens. Mais l'objectif primordial du mouvement est de satisfaire les besoins économiques et sociaux de ses membres. Du reste, ce mouvement a toujours été apolitique, nous avons toujours réuni les différentes tendances et les décisions n'ont jamais été influencées par des considérations politiques. Nous formons une entreprise commerciale dont le but est de promouvoir l'intérêt collectif. Il nous faut demeurer "troisième" secteur car si nous penchons du côté de l'État, nous détruisons l'initiative individuelle — c'est l'État qui prend la responsabilité s'il y a une faillite — et si nous penchons du côté du secteur privé, c'est le règne du profit et de l'exploitation.



12 August 1978

Un Mauricien d’outre-mer blâme l’absence d’une identité mauricienne


UN certain recul permet peut-être une plus grande lucidité vis-a-vis des questions qu'on se propose d'analyser. M. Frantz I. Hypolite, qui a émigré en France depuis quinze ans, a des vues qu'il ne faut pas négliger et qu'il a esquissées pour L'Express sur quelques aspects de la société mauricienne. Il a, de plus, beaucoup d'acuité dans son approche en ce qui concerne la situation des immigrants mauriciens en France où il est le président- fondateur de la "Communauté Mauricienne de France".


Propos recueillis par
Jean-Mée DESVEAUX
L’express du 12 août 1978

Q. M. Hypolite, vous êtes en France depuis quinze ans, pensez-vous que les Mauriciens de France souffrent d'un problème d'identité?

R. Les Mauriciens souffrent en effet d'un énorme problème d'identité. Un Mauricien à l'étranger "vient" de partout sauf de Maurice. Vous les entendez souvent commencer une phrase avec : "Nous les Britanniques...''ou alors ils se réfèrent souvent à leurs "grand-parents métropolitains".

Q. Quelles sont d'après vous les causes d'une telle attitude?

R. L'explication de ces causes remonte à l'ère coloniale. Nous avons été colonisés en deux temps par deux colonies différentes et l'une comme l'autre nous a fait comprendre que nous ne pouvions être autre que Français ou Anglais. Nous n'avons pas à aller très loin pour comprendre ce phénomène. On se rappelle le temps où les Mauriciens de peau noire n'iraient pas à une fête s'ils ne s'étaient pas poudrés au préalable. Du reste, l'armée africaine qui était sous le commandement des Anglais à Vacoas démontrait clairement l'infériorité du noir vis-à-vis de son chef blanc. S'il y a une critique à faire ici c'est notre formation qui devrait être blâmée. La preuve flagrante est que nous étudions tout le monde à part de nous-même. Nous avons peur de parler créole et pourtant c'est le véhicule de nos communications et c'est donc une langue dont nous ne devrions pas rougir.

Q. Est-ce qu'il y a une issue à ce problème?

R. On devrait sérieusement étudier la possibilité de créer un groupe de recherche sur l'identité mauricienne. Pour oeuvrer dans ce sens, on pourrait viser à la création de centres de culture mauricienne plutôt que de nous importer des maisons de culture à la française. Chacun, à son niveau, devrait prendre conscience du fait qu'aucune des communautés mauriciennes ne peut se réclamer de son pays d'origine. Le Franco-mauricien ou l'Indo-mauricien parle, agit et pense différemment du Français ou de l'Indien. L'un et l'autre ont plus de choses en commun qu'ils ont avec les gens de leur origine raciale ailleurs car ils sont nés et ont grandi sur ce même sol mauricien.

Q. Comment se manifeste le racisme en France?

R. On ne peut dissocier ce problème de racisme en France de celui que pose le racisme mauricien. Le Mauricien qui foule le sol français a déjà reçu un conditionnement quant à la "valeur" associée au noir ou au blanc. Quand il n'a pas eu l'habitude, chez lui, d'être sur un pied d'égalité avec un blanc, il a envers le Français un sentiment d'infériorité et il montre une certaine hésitation dans son comportement. Pour le Français, la situation se définit autrement. S'il montre une hostilité envers le nouveau venu ce n'est pas en tant que blanc vis-à-vis d'un noir, mais en sa capacité de Français vis-à-vis de l'envahisseur. C'est plus du nationalisme que du racisme, au départ tout du moins, car il est évident que l'attitude servile que nous avons vue peut très bien causer un sentiment de supériorité chez le Français.

Je peux cependant dire sans hésitation que le Mauricien qui ne se trouve pas dans un besoin immédiat de sortir d'une difficulté, qui a la compétence nécessaire à bien faire son boulot et qui a été rodé en France, ne connaît pas le racisme. Par contre, s'il est en compétition pour un poste avec un Français qui possède les mêmes diplômes que lui, il connaîtra bien vite une forme de "racisme" assez répandue. Les gens qui parlent mal le français sont eux, à tout coup, sujets à une autre forme de racisme encore. Ils gênent ceux vers qui ils vont pour chercher de l'aide et ils sont accueillis par des "passez plus tard" ou des "revenez la semaine prochaine".

Q. Y a-t-il une forme de racisme qui soit plus aiguë que les autres?

R. Pour moi toutes les formes de racisme sont aiguës. Le fait de refuser à quelqu'un une entière égalité avec une autre personne est en soi-même aberrant. Il n'y a pas de petit ou de grand racisme. Il faut aussi identifier les groupes sociaux-économiques où le racisme se démontre. Les Français de la classe ouvrière tendent à être très racistes car ils ont peur que le travailleur immigré leur prenne leurs postes. Certains bourgeois qui ont généralement des visières tendent à l'être aussi mais, par contre, on ne rencontre jamais ce phénomène  dans un milieu intellectuel.

Il m'est déjà arrivé, au métro, d'être accueilli par "encore un nègre!" mais en général c'est plutôt la réaction : "Vous vous n'êtes pas un noir, vous êtes un Français comme nous". Une telle réaction démontre toujours que la personne dont on parle s'est totalement adaptée à la société française. Je voudrais aussi dire que les Français ne sont pas plus racistes que les Mauriciens ou les Anglais.

Q. Vous avez parlé d'adaptation, est-ce que c'est un procédé douloureux?

R. Le problème initial est celui de la solitude, que j'ai personnellement connue dans les années 60, et qui pèse très lourd. Le choc est moins grand maintenant, car il y a des organisations mauriciennes pour accueillir les nouveaux venus. Il faut compter une année avant que le Mauricien se sente chez lui. Il lui faut un certain temps pour apprendre la façon de vivre du Français. Pendant ce temps-là, il vit au jour le jour. Ce n'est qu'après cette période qu'il peut contempler l'avenir. Il va sans dire que son adaptation dépend de sa volonté de s'adapter. Le Français n'aime pas, par exemple, que des immigrants se parlent dans une langue étrangère devant lui. En fin de compte, on pourrait dire que se sentir bien c'est agir à la française. Si vous le faites, le Français vous acceptera.

- Q. On a entendu à Maurice des rumeurs selon lesquelles les jeunes Mauriciennes se faisaient exploiter en France. On a même parlé de prostitution. Qu’estce-que vous en pensez ?

R. Le fléau est plus réel en Italie qu'en France et je sais que le 'Mouvement des travailleurs Mauriciens' a étudié cette question à fond. En France, on n'en voit pas. Il n'y a pas de Mauricienne à Pigalle, tout du moins on n'en voit pas. Je vous dirai par contre qu'il y avait plus d'exploitation dans le temps avec le système de mariage par correspondance. Vous aviez là un homme qui avait besoin d'une femme car il ne pouvait tout simplement pas subvenir à ses besoins, étant perdu dans un coin retiré de la France. Là c'était le vrai esclavage et beaucoup de Mauriciennes en ont souffert.

Q. Les problèmes dont vous avez parlé expliqueraient-ils donc l'existence des organisations mauri-ciennes en France?

R. En effet. Comme il y a un certain conflit entre le travailleur français et le mauricien, celui-ci reconnaît immédiatement l'enjeu qui est son propre bonheur en France — et il fonce. C'est peut-être à l'étranger qu'on peut mieux voir le caractère combatif de nos compatriotes. Le Mauricien n'admet pas être battu, il s'organise et il revient à la charge jusqu'à ce qu'il trouve satisfaction et c'est peut-être aussi pour cela qu'il a la réputation d'être bon travailleur ceci indépendamment de ce qu'a pu être sa condition sociale à Maurice. Nous avons donc le "Mouvement des Travailleurs Mauriciens' qui s'occupe des "sans papiers" et qui se spécialise dans la défense du travailleur mauricien. Il y a aussi la Communauté Mauricienne de France, dont je suis le fondateur et le président actuel, qui groupe plus de mille membres et qui, elle, vise à aider le Mauricien qui entre en France en vue de s'installer. Nous organisons aussi des activités culturelles et sociales de façon à  permettre aux Mauriciens de se rencontrer et de se détendre ensemble de temps en temps, car on travaille très dur en France.

Q. Le problème des "sans papiers", dont vous avez parlé, est-il maintenant moins grave?

R. Les choses ont changé car le gouvernement français a décidé, comme vous savez, pour des raisons humanitaires, de régulariser la situation des Mauriciens qui sont entrés illégalement en France jusqu'au mois de décembre 1975.

Q. Pouvons-nous parler de l'effet que cette situation illégale a eu sur nos compatriotes dans le passé?

R. La situation était le résultat de l'irrationalité avec laquelle l'immigration mauricienne en France s'est faite dans le passé. Chacun partait quand il pouvait, on leur faisait croire que tout était rose en France et ils pensaient donc que les 'papiers' pourraient être obtenus à l'arrivée — il y a beaucoup de gens qui ont tiré un profit de ce désordre. Donc, arrivé en France, sans per­mis de travail, le Mauricien est un indésirable. Il foule le sol français illégalement et, comme il ne peut pas offi­ciellement trouver du tra­vail, il se fait exploiter pour survivre. A ce moment, il abuse de l'alcool et s'isole complètement. Nombreux sont nos compatriotes qui ont connu une fin tragique –suicide ou perte de la raison – dans une telle situation.

Q. Comment réagissent les Mauriciens qui sont 'installés' vis-à-vis de ceux qui se trouvent dans la  situation que vous venez de décrire?

R. Un Mauricien ne peut rester sans manger en France s'il rencontre un autre Mauricien. Là, il n'est plus question d'appartenance à telle ou telle communauté. L'un en face de l'autre, ils sont Mauriciens tout court et ils sont solidaires.

Q. Il est difficile de se mettre dans la peau de quelqu'un qui a été absent du pays pendant quinze ans. Où se trouve votre patrie?

R. Maurice est ma patrie.

Q. Pensez-vous qu'il serait juste de dire que si les Mauriciens à l'étranger étaient assurés de retrouver à Maurice les facilités matérielles dont ils jouissent ailleurs, ils reviendraient à la terre natale?      

R. Il y a beaucoup de facteurs à considérer. Nous avons acquis des habitudes nouvelles, nous jouissons d'une liberté à laquelle nous tenons et qui consiste un peu à pouvoir dire : "Si vous n'êtes pas content c'est votre droit!" Il faut aussi prendre en considération les nombreux Mauriciens qui sont naturalisés et les nombreux enfants qui sont nés en France. Il est évident qu'on est mieux chez soi, mais les avantages dont nous jouissons ne s'arrêtent pas à nos salaires.

Voir un fils de quatorze ans lire la musique et vous parler du soleil; le voir marcher à côté du petit Français sans aucun complexe — tandis que nous nous débattons encore pour nous débarrasser des derniers vestiges de notre ancienne mentalité — tout cela nous retient. Redonnez-nous cette identité mauricienne de façon à ce que nous soyons tous les mêmes et nous aurons plus intérêt à revenir. C'est notre pays, mais il y a aussi le pays qui nous a accueillis et qui nous donne des possibilités que nous n'avons pas chez nous. En France, nous avons plus l'impression d'être l'égal de tout le monde tandis qu'à Maurice, avec les inégalités qui existent entre les différentes couches sociales, la chose est difficile. Le type qui courbe l'échine devant un autre…cela nous ne pourrions plus l’accepter.

09 August 1978

Un docker c’est un bœuf, on le reconnaît à sa bosse sur le cou


ILS forment à eux seuls un des phénomènes sociaux les plus complexes de la société mauricienne. Ils ont, comme il a été prouvé récemment, le pouvoir de paralyser le pays tout entier. Patrons et ministres tremblent devant eux. Et pourtant, malgré cette force, on pourrait dire que la société mauricienne les a oubliés et les met aujourd'hui au rancart. C'est ce mélange paradoxal de force et de fragilité qui, aux premiers abords, frappe ceux qui les abordent. De plus, l'intérêt social et économique qu'ils représentent est accru par le fait qu'ils font aujourd'hui partie d'une espèce en voie de disparition.

Pour démystifier ces personnages et permettre de réajuster l'opinion à la réalité, L'Express a tenu à interviewer UN DOCKER.

Il faudrait dire pour rendre justice à notre interlocuteur, que pendant toute l'interview, cet homme, grand, mince et près de la cinquantaine n'a pas une seule fois montré une attitude hargneuse ou insolente vis-à-vis des problèmes dont il a parlé.

Voici le résultat de l'interview.

Propos recueillis par
Jean-Mée DESVEAUX
L’express du 9 août 1978

Q. Depuis combien de temps faites-vous ce travail?

R. Cela fait 26 ans que je travaille dans les docks. J'ai commencé à l'âge de douze ans en balayant les hangars. J'ai souvent considéré faire autre chose, mais ce qu'il m'était possible de faire ail­leurs — comme être maçon ou "enflé" — offrait encore moins que ce que je pou­vais gagner aux docks.

Q. Est-ce que vous ve­nez d'une famille de doc­kers?

R. J'ai plusieurs frères et des cousins qui sont doc­kers. Mon père lui-même ne faisait pas ce métier et je peux vous assurer que per­sonnellement, père de sept enfants, je refuserais caté­goriquement de les laisser travailler là où je suis. Si c'était à refaire, je ne me jetterais pas encore une fois dans un tel guêpier. Du reste, je ne conseille à personne de le faire. Ima­ginez-vous la situation de travail d'un docker: il n'y a pas de place pour la pitié — c’est qu'on appelle la soli­darité entre travailleurs. Si vous êtes faible, votre place n'est pas là et ne vous atten­dez pas à la compassion de vos coéquipiers! Si vous tom­bez, on vous marche lit­téralement dessus. Ceux qui sont plus forts vous intimident. Et encore les choses ont un peu changé, car fut un temps où les travailleurs se rendaient la vie mutuellement dure en vue de décourager certains pour ensuite toucher plus par tête. C'est la loi du plus fort. Il n'est donc pas étonnant que je préfère que mes enfants ap­prennent un métier ail­leurs.

Q. Malgré ce que vous dites là, n'est-il pas vrai que les dockers forment un groupe assez fermé, qu'ils habitent ensemble et ne fréquentent personne d'autre en dehors du cercle des dockers?
R. Je ne pense pas. Pour commencer, les Dockers Flats auxquels vous vous référez sont aujourd'hui occupés par très peu de dockers. Nous recevons maintenant Rs 30.35 par semaine pour notre loyer et nous sommes éparpillés un peu partout. Nous fréquentons tout le monde et nous sommes bien ouverts. Il est cependant certain qu'il m'est plus facile de parler à un docker comme moi qui peut plus facilement comprendre mes problèmes qui sont aussi les siens. Somme toute, j'aurais peut-être plus confiance en un docker qu'en quelqu'un d'autre.

Q. Comment préférez- vous qu'on vous appelle: docker, débardeur ou travailleur du port?

R. Il vaut mieux dire docker car nous travaillons aux docks. Il arrive même que certains soient vexés par l'appellation "débardeur". Sur le journal, par exemple, il est plus correct de dire "docker" que "débardeur"

Q. Comment peut-on reconnaître un docker en dehors de son travail?

R. Capav reconaitre ène docker comment reconaître ène bœuf, par sa cors, lors so licou. Car en effet, le 'vaccin' du docker c'est la bosse qu'il a sur le cou à force de transporter les balles. Quand il porte une cavate, son col laisse voir un défaut derrière. On peut aussi peut-être le reconnaître s'il parle de politique par exemple, mais, à part cela, il est comme tout le monde.

Q. Pensez-vous que le docker soit mal considéré à Maurice?

R. Pour moi, la situation se résume à celle-ci: si un Mauricien dit d'un "débardeur" qu'il est infréquentable, c'est un homme qui n'est pas honnête avec lui-même car toute sa nourriture passe dans les mains de ce "débardeur"-là. Il est possible que tous ces gens bien habillés pensent ainsi, mais ce n'est pas pour autant que je vais déambuler le long des rues avec deux plumes dans ma poche et faire croire que je suis un "commis". Il y a très peu de gens qui pourraient faire ce travail meme s'ils essayaient. Je suppose donc que certains sont jaloux. Quant aux autres, ils seraient peut-être à ma place s'ils n'avaient pas l'éducation qu'ils ont reçue. Si mes enfants me disent. "Papa, tu es un débardeur", je leur dis "Oui, et c'est par ce moyen que tu as grandi". En général, s'il arrive qu'on lui demande ce que fait son père, il répond franchement.

(L'épouse de notre interlocuteur intervint ici pour laisser entendre qu'il existe certainement des femmes de dockers qui ont honte de laisser savoir ce que font leurs maris quoique elle- même n 'est pas de celles-là.)

Toutefois, de mon point de vue, je considère que nous sommes tous humains que nous portions cravates ou non. Je dois ajouter que je suis très heureux quand je vois un de mes voisins réussir. S'il peut par exemple envoyer son fils à une meilleure école que celle où se trouvent les miens, ni moi ni mes fils ne peuvent l'envier car si nous sommes là où nous sommes c'est parce que c'est notre chance et personne n'est à blâmer pour cela. Sur ce chapitre, vous seriez peut-être intéressé de savoir que "longtemps quand ène zène débardeur aile fréquenté mama tifi là ferme la porte divant so néné mais maintenant ça fine sanzé in pé, fami réalisé ki débarder na pas dévergondé".

Q. Le public en général pense que les dockers sont parmi les gens les mieux payés à Maurice. Est-ce que c'est vrai?

R. Oui, c'est ce que pense le public en général. Ce qu'il ne réalise pas c'est que, bien que cet argent existe, il faut aller le chercher au prix d'énormes efforts physiques. Laissez-moi vous expliquer la journée d'un docker: le travail s'organise comme suit: les dockers se groupent en "gangs" de seize hommes et ils ont pour tâche de manipuler 1 680 sacs pesant entre 160 livres (le poids légal) et 200 livres. S'ils commencent à 8 h 30, ils peuvent finir vers les onze heures et demie. Après avoir accompli cette tâche, ils ont droit à Rs 27.33. S'ils ont beaucoup à marcher pour délivrer les sacs, comme dans le cas d'un "magasin" de 75 pieds, ils peuvent finir leurs 1 680 " sacs vers 13 h 30. Cette somme, vous réalisez bien, ne suffit pas pour nourrir une famille. S'il veut se faire une bonne semaine, ce qui se situe entre Rs 300 — Rs 400, le docker doit donc, après ses 1 680 sacs, chercher une équipe qui accepte de continuer à travailler. Là, il peut rester jusqu'à ce qu'il ait manipulé 3 000 à 5 000 sacs. Il ne faut pas oublier que chaque sac lui passe sur la tête ou entre les mains. Il lui faudrait travailler de 8 h 30 à 18 h, six jours par semaine, pour obtenir cet argent et je ne connais personne qui puisse faire cela durant plus de deux semaines.

"Nous tout ti a content gagne ça Rs 400 là mais létant ou rentre la caze ou lécorps raye rayé, ou tellement maussade ki bonne femme capav lève ène la guerre are ou; des fois ou camarade bisin lave ou lé dos tellement ou fatigué, ou vine comme éne ti baba."

Q. Si cet argent est si durement gagné, comment se fait-il que les dockers dépensent des sommes folles en un seul soir?

R. Il y a une confusion dans l'esprit du public quant à ce que font les différents travailleurs du port. Il existe des dockers, des 'ti-colis', des arrimeurs, des stevedores et d'autres encore. Il ne faut pas les mettre dans le même panier, car ils sont différents et ils ne touchent pas tous des sommes énormes. Les stevedores, eux, il est vrai, touchent bien. Ils peuvent, certaines semaines, se faire sept à huit cents roupies, pendant ki mo pé cokin bonne femme ène ti Rs 50 par semaine pou mo casse éne fatigue, stevedore li pé tire Rs 200; li pé faire descendre bouteille whisky, et si nous saye suivre li nous reste sans manzé. Et si le stevedore avait à faire le travail d'un docker, tout le sucre du Marché commun resterait dans le port.

Q. II y a des gens qui touchent peut-être moins que vous et qui sont intéressés par la culture en général. Ils vont au théâtre, écoutent de la musique ou lisent. Est-ce-que cela vous intéresse?

R. Je peux aller au théâtre, mais ce serait seulement pour me rendre compte de ce qui se passe et de ce que les gens sont à dire autour de moi. Si je vais aujourd'hui, je n'irai pas encore demain. Si mes enfants me demandent de l'aigent pour y aller, je leur en donne volontiers et je voudrais qu'ils puissent, eux, apprécier ce genre de chose. Il faut réaliser que ceux qui ont été à l'école peuvent apprécier, mais pour moi qui ai choisi ce métier justement parce que je n'avais pas l'éducation nécessaire...! Cé ki péna lédication li dire 'alla éne zoli la voix!' mais li pas pé comprend cé ki pé dire; li batte la main quand les zottes batte la main, mille fois li mette éne séga ki ça la misik clasik là. Pour moi, au lieu de payer Rs 20 et de rien comprendre, je préfère aller à la taverne et me ''défatiguer'' avec mes camarades de travail.

Q. Vous avez la réputation d'être un peu irresponsable. Est-ce que vous pensez à l'avenir et aux conséquences quand vous prenez une décision comme, par exemple, celle de déclencher une grève?

R. Il nous faut penser à l'avenir, à notre budget, aux moyens de continuer à élever nos enfants avec l'installation du vrac. Quand nous faisons une grève, nous nous assurons qu'elle nous permettra d'aller de l'avant. Le patron a un quota et il a un délai pour envoyer son sucre au Marché commun. Nous ne pouvons oublier les responsabilités qui lui incombent tout comme il doit lui aussi se pencher sur notre misère. Et s'il le faisait, son sucre partirait en deux mois au lieu de trois car le sucre est notre produit national et nous avons besoin de l'exporter pour que l'argent rentre au pays — mais si éne maman zoué ek so piti toute la zournée et ki piti la nek rié même, maman la zamais pas pou conné si lifaim ou bien si li malade. Fodé li ploré pou faire conné. Nous aussi fodé nous plaigné pou misié la comprend nous souffert.
Mais cependant quand les coupes se suivent sans que les demandes faites depuis longtemps soient agréées, quand le juge va faire des voyages à l'extérieur, une décision doit être prise et nous avisons notre syndicat. Évidemment, beaucoup en souffrent et cela ne nous fait pas plaisir non plus. Mais si le patron montrait un peu de bonne volonté seulement, il n'y aurait jamais eu de grève ou de go-slow. Piblik souffert,patrons souffert, mais nous zenfants aussi souffert!

Q. Est-ce que vous souffrez d'un sentiment d'insécurité dans ce travail?

R. Oui et il est énorme. Prenez par exemple, le travailleur qui a atteint l'âge de la retraite. Ou fine vié, ou né pli capav travail, patron dire ou arrêté, li dire ou li bien satisfait ou fine rendre satisfaction pendant 25 ans, li remercié ou, li donne ou un lump sum Rs 150. (le tout dit avec un visage imperturbable). Du reste, c'est un travail qu'on ne peut pas faire pendant longtemps. Les trois-quarts des dockers doivent partir après quinze ou vingt ans de service. De plus, avec l'avènement du vrac, on ne sait si le patron va créer un autre boulot pour nous. Il est clair que la majorité partira, mais nous ne savons pas avec quels dédommagements si dédommagement il y a. Il me faudra donc à mon âge chercher un autre boulot après avoir peiné ici toute ma vie. Je pense personnellement que les patrons devraient nous indemniser en nous payant Rs 300 à Rs 400 par mois. Il est évident que nous méritons plus mais ils pourraient au moins nous donner cela. Cette somme serait éventuellement ajoutée à ce que nous essayerions de gagner ailleurs en tant que gardien de nuit, pêcheur ou autre.

Q. Vous parlez des syndicats, ne pensez-vous pas qu'ils soient trop politisés pour pouvoir vraiment représenter l'intérêt du travailleur?

R. D'après moi, la politique et le syndicalisme sont deux activités bien distinctes et elles ne devraient pas être confondues. Du reste, les officiels de notre syndicat, ceux qui sont payés pour s'occuper de nos problèmes industriels, ne font pas de la politique. Notre négociateur fait de la politique mais alors il n'est pas un officiel payé par le syndicat. Du moment que les officiels font ce que nous leur demandons de faire, nous sommes assurés que l'action ne vise que notre propre bien-être. Pour qu'un dirigeant du syndicat déclenche une grève, il faut qu'il nous prouve que c'est dans notre intérêt. La décision même de faire la grève appartient uniquement aux travailleurs.
Après, éna boucou travailleur qui encore pense 1971 quand ti bisin marche dans barblé pou soigne zotte fami. Il y a eu beaucoup de changement. Dans le passé, les syndicats se formaient et disparaissaient à vue d'oeil sans que le travailleur ait pu savoir ce qui était advenu des fonds sur lesquels il n'y avait, du reste, aucun contrôle. Quand le secrétaire allait dans le bureau du patron pour nous représenter, on n'avait aucun moyen de s'assurer qu'il restait de notre côté durant les pourparlers, car personne ne pouvait l'accompagner. Nous avons maintenant une délégation au lieu d'un seul homme. Nous pouvons démocratiquement élire nos officiels tout comme nous pouvons nous débarrasser d'eux et nous avons un contrôle strict sur les fonds recueillis. Mais l'essentiel est que nous recevons maintenant beaucoup d'avantages dus à l'action de notre syndicat quoiqu'il faut faire ressortir que c'est notre effort et le mérite de notre travail qui nous valent cet argent et que le syndicat n'est à la fin qu'un intermédiaire entre les patrons et nous.

08 August 1978

L’administration municipale peut-elle justifier l’augmentation de la taxe ?


ENTRETIEN AVEC JEAN-CLAUDE DE L'ESTRAC

 QUI dit mieux? Cela semble être le défi que se jettent mutuellement le gouvernement et les municipalités qui ont eu, ces derniers temps, à emballer leur machine fiscale. Le contribuable s'habituera certainement aux nouvelles augmentations comme il s'est habitué à toutes les autres. L'exercice aura cependant eu un effet permanent dans le sens que l'administration urbaine a soudainement revêtu une importance soulignée sur le plan de la contribution fiscale et sur celui des services.

C'est dans ce climat et peu après l'échéance du 31 juillet de la hausse de la taxe immobilière municipale que l'Express a approché M. Jean-Claude de L'Estrac qui fut maire de la municipalité de Beau-Bassin & Rose-Hill l'année dernière. Celui-ci préside en ce moment la commission du bien-être social et des sports de cette ville.

Propos recueillis par 
Jean-Mée DESVEAUX
L’express du 8/8/1978

Q: II semblerait que l'administration financière des villes se fait de l'hôtel du gouvernement et pas des municipalités, que tous vos projets sont passés à la loupe et sont guillotinés par le gouvernement s'ils ne satisfont pas les critères établis par ce dernier. Est- ce que les municipalités ont mérité ce traitement?

R. Il faut ici remonter à la loi. La Local Government Ordinance, qui régit les municipalités, est une loi complètement dépassée. Il y a eu, du reste, des rapports proposant des changements, comme le rapport "Smale", avec lesquels nous sommes, en partie, d'accord mais qui ont tous été rejetés par le gouvernement. Cependant, il faut dire qu'en raison de l'expérience du passé, on comprend que le gouvernement qui finance les municipalités à 75%, insiste à exercer un contrôle rigoureux sur l'usage que font les municipalités de l'argent du contribuable. A vrai dire, ce contrôle ne nous gênerait pas s'il pouvait se faire avec diligence car nous sommes, ici, conscient de dépenser le moindre sou avec bon sens. Mais il est malheureusement exact de dire qu'avec la cadence actuelle du gouvernement, ce contrôle ne fait que pénaliser le contribuable. Voyez vous-même: bien qu'ayant soumis notre budget de l'année dernière durant la période prescrite par la loi, c'est-à-dire en mai, le budget courant n'a été finalement approuvé qu'en décembre. De plus, certaines de nos priorités ont été amputées. 

En ce qui concerne le budget de développement, que le gouvernement finance à 100%, il se trouve que pour la première fois depuis 1973, aucun projet n'a été approuvé pour l'exercice financier 1977- 78. Ces projets concernaient, entre autres, l'électrification de certaines régions délaissées de Beau-Bassin — Rose-Hill. Le ministre nous a informé que le ministère faisait une étude détaillée de tous les projets approuvés depuis 1973 et qu'à la fin de cet exercice, il déterminerait le volume de financement à être apporté. Il faut dire ici que des 100 millions qui avaient été promis aux municipalités, le chiffre actuel à être alloué à toutes les administrations régionales est descendu à un maigre 12 millions. Il semble donc que les municipalités soient les premiers à écoper des difficultés financières du gouvernement. C'est dans cette optique que nous avons dû réviser le barême de la taxe immobilière que nous avons augmenté de 2% - 7%.

Q. Puisque nous parlons des contraintes imposées aux municipalités par le gouvernement, que pensez-vous de la ''Local Government Service Commission''?

R. C'est encore une fois une tentative du gouvernement central d'enlever aux municipalités certaines de leurs prérogatives. Avec la L.G.S.C., les municipalités n'auront plus le pouvoir de recruter elles-mêmes le personnel. Il est vrai qu'il y a eu, dans le passé, des abus d'autorité qui, dans une certaine mesure, justifient un tel changement. Il serait cependant important de s'assurer que les abus d'autorité ne soient pas maintenant exercés par cette commission. Il est toutefois certain qu'à Beau Bassin — Rose Hill, nous regrettons que cette loi soit introduite car nous avons établi des critères définis avec une structure où sont représentés les groupes minoritaires aussi bien que les groupes majoritaires pour le recrutement du personnel municipal afin que soient admis les meilleurs candidats possibles.

Q. Quel est le pourcentage de votre budget absorbé par les gages et salaires?

R. Il est malheureux d'avoir à dire que 62,49% de notre budget courant passe dans les gages et les salaires.

Q. Il semble donc que cet élément soit le facteur le plus onéreux et le plus sujet à l'inflation dans votre budget. Le rapport "Smale" que vous avez mentionné en bien tout à l'heure a proposé que les municipalités fassent une étude de leurs besoins sur le plan du personnel avant de présenter leurs budgets annuels et que tous les excédents soient transfères à la ''Development Works Corporation’’. Est-ce- que vous êtes prêts, à Beau- Bassin/Rose-Hill, à oeuvrer dans ce sens-là?

R. Nous sommes dans une situation exactement contraire à celle que vous mentionnez. Il existe un manque de personnel et dans le budget que nous avons soumis en 1977, nous avons fait une requête pour une augmentation assez importante du personnel en vue de faire face aux besoins du service de voirie. Le gouvernement n'a pas agréé à cette requête. Mais après qu'on ait insisté, on nous a envoyé quelques éléments de la DWC qui, quoique travaillant pour nous, seraient payés par le ministère.

Q. Il n'y a donc personne à la municipalité de B.B/R.H qui soit sous-utilisée?

R. Cela existe à certains niveaux. Il y a, par exemple, certains fonctionnaires dont les services ne sont pas exploités à cent pour cent. Dans beaucoup de cas, nous avons remédié à la situation. Le problème se posait surtout en relation aux heures supplémentaires qui représentent près de 3% du budget courant. Il y a aussi le système de la tâche d'après lequel un travailleur doit accomplir un certain travail par jour. Nous avons remarqué que cette tâche était souvent moins sérieuse qu'elle aurait pu être et nous avons à ce sujet approché les syndicats concernés qui ont bien coopéré dans la rationalisation de ces tâches.

Q. Avec l'augmentation de la taxe immobilière, les habitants des villes vont certainement s'attendre à recevoir un meilleur service. La municipalité de Beau- Bassin—Rose-Hill est-elle prête à augmenter la qualité et l'efficience de son service proportionnellement à l'augmentation de la taxe?

R. Encore une fois, c'est la situation inverse qui a prévalu ici. Nous avons d'abord amélioré les services et ensuite nous avons augmenté la taxe. Nous ne disons pas que tout est parfait; il reste beaucoup à faire surtout du côté de la voirie, et c'est ce qui nous a décidé à faire l'acquisition de cinq véhicules qui assureraient un service efficient de ce côté-là. Du reste, nous avons fait une refonte totale du système de service et nous avons constitué une équipe spéciale qui s'occupe exclusivement des drains — chose qui n'existait pas avant que nous soyons arrivés. Nous avons aussi trois équipes de réfection des routes. Il faudrait mentionner sous ce chapitre qu'une des plus grandes sources de gaspillage dans ce pays découle de la carence de la Central Water Authority qui crève nos routes avec son système de tuyautage. Il nous arrive assez souvent de voir des routes nouvellement faites par nous être défoncées peu de temps après par la CWA. En général, je pense que les citoyens de Beau- Bassin & Rose-Hill montrent déjà leur appréciation de l'amélioration qui s'est faite au niveau des services municipaux.

Q. Vous venez de risquer un mécontentement général afin de pouvoir boucler votre budget. Il semble que si elles veulent prendre le chemin de l'auto-financement, les municipalités devront continuer à introduire des mesures impopulaires. Le champ d'action des conseillers n'est-il pas limité par le fait que, les élections municipales ayant lieu tous les trois ans, les mesures draconiennes tenteront à disparaître bientôt?

R. Ce n'est pas une question d'avoir peur de prendre des mesures impopulaires. Nous fûmes du reste les premiers à augmenter la taxe immobilière et nous n'avons pas hésité à le faire. Il était évident que c'était un exercice de saine administration qui nous rapporterait les 400 mille roupies nécessaires pour boucler le budget.
Il est cependant utopique d'envisager un financement à 100%.

(M. Jack Bizlall, adjoint maire de la municipalité, qui s'était entre-temps joint à la discussion, fit ressortir les points suivants.)

Quand nous sommes entrés à la municipalité, il y avait trois secteurs déficitaires majeurs: le Plaza, qui faisait des déficits de l'ordre de Rs 120 000 par an, le marché (où les maraîchers payaient 1/4 de sou par livre de légume vendue et le centre commercial. Depuis notre arrivée, nous avons rendu le local du Plaza et le marché rentables — le premier par un nouveau contrat avec l'Allied Cinéma et le second au risque d'une bataille rangée avec les maraîchers, en augmentant le droit d'entrée sur les légumes, le poisson et la viande, droits qui étaient inchangés depuis 1941. Quant au troisième secteur, le centre commercial, les appartements s'y trouvant ont été vendus depuis assez longtemps mais les titres de propriété n'ont pu être remis aux propriétaires jusqu'à l'heure à cause de certains problèmes légaux. Nous avons approché les locataires et nous leur avons demandé de payer les frais encourus pour l'entretien des parties communes de l'immeuble. Il y a aussi notre galerie d'art où nous espérons inaugurer un système d'exposition permanente d'objets d'art pour le compte des artistes mauriciens avec, bien-entendu, un pourcentage revenant à la municipalité. Cela est, je pense, un pas vers l'auto-financement.

Q. Si je comprends bien, vous ne craignez pas les conséquences électorales des mesures prises?

R. (M. de l'Estrac). Les contribuables comprennent, car nous leur expliquons nos raisons. Nous avons inauguré un système de dialogue selon lequel les conseillers et le public se rencontrent et discutent à chaque fois qu'il y a lieu. Par exemple, nous avons convié les citoyens de Beau- Bassin et de Rose-Hill au Plaza pour leur soumettre notre proposition d'augmenter la taxe immobilière. Parmi ceux qui sont venus, nous n'avons pas relevé de critique acerbe ou d'objection majeure contre cette mesure. Quand les gens sont informés, ils comprennent. Il est vrai que nous sommes des politiciens et il nous arrive de penser aux élections mais nous pensons qu'une saine gestion comme celle que nous poursuivons nous sera à la longue plus favorable que l'adoption d'une ligne démagogique. Nous avons peut-être perdu certains électeurs — ceux qui nous ont votés pour des raisons superficielles — mais nous avons certainement gagné ceux qui n'avaient pas fait confiance à une administration MMM et qui aujourd'hui reconnaissent avoir été dans l'erreur.

Q. Le contribuable mauricien qui est saigné à blanc se sent maintenant pris entre deux feux. Ne pensez-vous pas qu'une certaine balance devrait être établie entre les taxes qu'impose le gouvernement et celles qui proviennent des municipalités?

R. Certainement, mais où est le rôle du ministre de l'administration régionale ?La loi à ce sujet devrait être totalement revue afin de combler les lacunes qui ont été maintes fois constatées, en vue de trouver une formule qui corresponde aux aspirations des citoyens. Il y a le rapport 'Smale' qui contient d'excellentes idées. Il s'agit de faire une refonte du système de la taxe municipale.

Q. Existe-t-il une réelle friction entre le gouvernement central et l'administration régionale?

R. (M. deL'Estrac). Nous avons constaté sur ce plan qu'il n'y a pas de friction réelle, ce qui est déjà beaucoup, dans les conditions actuelles. Je pense que les relations cordiales sont dues à la personnalité du ministre aussi bien qu'à l'intérêt de son ministère. Il faut dire cependant que la conjoncture actuelle nous est peu favorable.

(M. J. Bizlall). Il est vrai que nous avons des relations fort correctes avec le ministre et qu'il n'a jamais rien fait pour nous forcer la main. Il n'a, jusqu'ici, jamais embarrassé l'administration dans ses activités. Dans certains cas, il nous a même soutenus. Mais il faudrait essayer de dépasser cette relation 'correcte' en revoyant ensemble les structures municipales.

Q. N'y a-t-il pas une tendance, chez les conseillers, à s'ingérer dans la conduite des activités qui sont les seules prérogatives des officiels de la municipalité?

R. Au départ, nous avons eu certains problèmes car des conseillers, soucieux de prendre leur rôle au sérieux, s'étaient, non pas ingérés, mais informés d'une manière systématique de ce qui se faisait. Cela a handicapé le travail des officiers. A la lumière de cette expérience, de nouvelles règles ont été apportées aux Standing Orders selon lesquelles les conseillers doivent au préalable obtenir l'assentiment du maire avant d'approcher un officiel. Les conseillers peuvent du reste aller vers les présidents des différentes commissions qui connaissent bien les rouages administratifs. Il est nécessaire ici de souligner cependant qu'alors que les fonctions de maire ont été jusqu'ici purement honorifiques — 'Coupe-rubans' — nous avons décidé d'assumer ces fonctions à plein temps. Cela nous a été reproché car, d'après la loi, la fonction administrative du maire s'arrête à la signature des chèques. Nous allons donc, il est vrai, au-delà de ce que la loi nous permet de faire et cela parce que nous avons trouvé qu'elle ne nous permettait pas d'assumer nos fonctions qui sont de surveiller que la politique dictée par le conseil soit appliquée. Du reste, les cinq principaux fonctionnaires de la municipalité sont heureux de pouvoir partager leurs problèmes avec le personnel politique afin de prendre une décision ensemble.

Q. Quelles ont été vos réalisations jusqu'ici?

R. Après avoir expliqué les difficultés auxquelles nous avons à faire face, on pourrait penser que nous n'avons rien fait. Et pourtant, à part même du marché et de la voirie, dont je vous ai déjà parlé, à part de l'amélioration et de la décentralisation des services, nous avons fait beaucoup d'innovations de nature à aider tous les habitants de Beau- Bassin & Rose-Hill. Tout d'abord, nous avons détruit la distinction qui existait, avant nous, entre la nouvelle et l'ancienne ville. Là où il y avait, avant, une certaine discrimination dans le service, nous fournissons un service égal. Avec l'aide du gouvernement français, nous avons lancé quatre écoles maternelles qui sont déjà reconnues comme étant les meilleures de l'île — principalement pour héberger les enfants des familles moins aisées. Nous envisageons la construction de deux nouvelles écoles du même genre. Nous avons décentralisé la bibliothèque. Nous avons remis en état de nombreux terrains de jeux, nous avons inauguré un centre social à Trèfle et par-dessus tout cela, nous avons décommunalisé le sport parmi les 41 clubs sportifs affiliés à la municipalité de Beau-Bassin et Rose-Hill. Aucun club à caractère communal ne peut maintenant se servir du stade de Rose-Hill.