JM et les chefs coutumiers de la République démocratique du Congo

23 April 1979

Les poissons ces inconnus

Le MAURICIEN rencontre aujourd'hui le Dr John E. Randall, biologiste marin et ichtyologiste, durant son bref séjour à Maurice.
Le Dr Randall est chef de département de zoologie et directeur de la division d'ichtyologie au Bishop Museum d'Honolulu à Hawaii. L'île Maurice fait partie des pays qu’il compte visiter durant sa présente  expédition scientifique. Les autres sont la Thaïlande, le Sri Lanka, les îles Maldives, les Seychelles, le Kenya et l’Afrique du Sud.
Ce scientifique passionné a passé la presque totalité de son temps chez nous à faire de la pêche sous-marine à la recherche de "nouveaux poissons’’. Il nous ouvre ici des horizons insoupçonnés.

Propos recueillis par Jean-Mée DESVEAUX

Le Mauricien du 23 avril 1979

Dr John E. Randall (à dr.), directeur de la division d'ichtyologie au Bishop Museum de Honolulu.


Dr Randall, vous êtes ichtyologiste. Pouvez-vous expliquer en quoi consiste cette science?

— Elle a trait à l'étude des poissons. Il y a, bien sûr, différentes facettes à cette étude car on peut s'intéresser à la physiologie des poissons ou à leur anatomie, à leur embryologie ou encore à leur écologie. En ce qui me concerne, j'ai opté pour l'étude de la classification des poissons car il faut bien vous dire qu'il y a des milliers  - si ce n'est des centaines de milliers de genres de poissons dans les océans du monde - qui attendent toujours d'être classifiés scientifiquement. C'est-à-dire ils attendent de recevoir un nom après une identification méthodique. Durant ma plongée de ce matin, j'ai eu de la chance de découvrir un poisson qui n’a pas encore de nom. Dans ce cas-là, je dois photographier le poisson - vivant de préférence - examiner ses intestins, étudier toutes ses caractéristiques physiologiques et consigner ces données dans mes carnets afin de m'assurer par la suite que le poisson n'a jamais été classifié. S'il l'a été, il faut s’assurer que cette identification n’a pas été mal faite, ce qui arrive malheureusement trop souvent et cause toutes sortes de confusions. C'est la science de la zoologie systématique qui consiste à avoir le nom approprié pour chaque espèce.

Quelle est la raison qui vous a fait choisir cette facette de votre science plutôt que la physiologie, l'écologie ou telle autre que vous avez mentionnées plus haut ?

— L'intérêt que représente chacune de ces facettes de l'ichtyologie diffère selon la partie du monde où l'on se trouve. Ainsi, si je travaillais au Massachussetts, je n'aurais pas choisi la classification, car on ne peut s'attendre à beaucoup de changements dans ce domaine là-bas, leurs eaux ayant été passées au peigne fin. Mais, étant donné que je travaille au Bishop Museum de Hawaii et que les poissons des océans qui sont ‘’sous la juridiction scientifique de ce musée’’ n'ont pas été grandement étudiés, j'ai senti la nécessité de me lancer dans un travail de classification d'abord. De nombreux poissons de ces parages vivent sous un faux nom parce qu'ils ont été mal classifiés. Il est évident qu'avant de pouvoir étudier un poisson, il faut d'abord connaître son nom, et s'il n'en a point, lui en donner un.
Les physiologistes et les écologistes commencent à l'autre extrémité et peuvent être induits en erreur, comme je l'ai du reste été moi-même. Il m'est en effet arrivé une fois de compiler énormément de données sur la migration et la nourriture d'une certaine espèce de poissons pendant très longtemps pour ensuite réaliser que j'avais en fait mélangé deux espèces. Dès lors, mes données devenaient totalement inutiles.
La première étape est donc de cataloguer la faune. Tout le reste repose sur la précision de ce travail initial.

On ne peut s'empêcher, toutefois, d'être surpris de voir un scientifique attaché à un musée s'engager dans une vie aussi mouvementée et active. D'où vous vient ce besoin de travailler en dehors des murs de votre musée ? 

— Il y a, en effet, des scientifiques associés au travail de musée qui se contentent de rester chez eux et d'analyser les spécimens que leur apportent les collectionneurs. Quant à moi, je préfère prendre mes propres poissons car, premièrement, je peux les photographier dans l'eau et, secondement, je récolte énormément d'informations à observer les poissons dans leur habitat naturel. La plongée sous-marine est vraiment très utile en ichtyologie.
Tenez, il y a, par exemple, dans la famille des labres, une différence de couleurs très prononcée entre les mâles, les femelles et les juvéniles. Cette différence de couleurs a fait que, dans le passé, les labres ont été classés comme étant trois espèces totalement différentes. Le travailleur de musée qui reçoit ses poissons d'un tiers, n'a aucune idée de cet état de choses. Mais quant à moi, je vais sur place, j'ai la possibilité de voir ces poissons d'apparences différentes se faire la cour et je peux donc conclure qu'ils ne forment qu'une seule et même espèce.

Vous parliez tout à l'heure de mers dont les poissons ont fait l'objet d'études poussées, tandis que d'autres ont été négligées. Comment les océans sont-ils délimités en ce qui concerne l'ichtyologie ?

— Les mers des tropiques sont divisées en diverses régions fauniques majeures. Ainsi, l'océan Atlantique est subdivisé en deux régions: l'Atlantique est et l'Atlantique ouest. Le côté oriental de l'océan Pacifique en est une autre et l'Indo-Pacifique en est une quatrième. Cette dernière comprend toute la partie tropicale de l'océan Indien, la région indo-malaisienne, la région australienne ainsi que celle des îles de l'Océanie.
Il existe entre ces régions majeures, des barrières naturelles telle la grande étendue désertique et dénudée d'îles qui sépare l'Indo-pacifique du Pacifique oriental. Ces barrières font que chacune de ces régions possède une faune marine qui lui est propre. Cette division est due au fait que les oeufs des poissons d'une région ne dépendant finalement que du transport passif des courants marins pour se déplacer, un voyage à travers les barrières naturelles dont je vous ai parlé est chose impossible pour ces œufs. La distance à parcourir équivaut parfois à plus de 3 000 milles ! Il faut bien réaliser, afin de comprendre ces divisions régionales, que les océans tropicaux ne contiennent pas de nombreuses formes de vie et que, plus on va en profondeur, plus cette vie disparaît. La vie ne se trouve donc qu'autour des îles et de leurs récifs.  Vous avez là des sédiments et de la nourriture que les rivières répandent autour de la masse terrestre. Ces substances sont aptes à supporter la vie et ce sont donc dans ces parages qu'on rencontre des larves et des planctons.

L'île Maurice (ainsi qu'Hawaii) se trouve donc dans cette vaste région qu'on appelle l'Indo- pacifique. En quoi cette région est-elle intéressante pour un ichtyologue ?

— Quand j'ai pris la direction du département de zoologie au Bishop Museum d'Hawaii, j'ai constaté qu'en matière d'ichtyologie, ce musée s'était concentré sur les régions centrales et australes de l'océan Pacifique, sur les îles de l'Océanie et sur quelques autres régions aux alentours de Hawaii. L'océan Indien avait été totalement négligé ainsi que la région qui entoure l'Australie et la mer du Japon. En d'autres mots, on avait donné une prééminence à certaines régions de l'Indo-pacifique en négligeant d'autres parties de la même région, et surtout en négligeant le fait que cette région ne forme qu'une seule et même région faunique, qui, de ce fait, doit être étudiée dans son intégralité. Toute étude fragmentaire est apte à laisser passer de nombreuses erreurs.
De plus, l'Indo-pacifique est la plus grande région faunique marine du monde, la plus riche et aussi celle qui possède la plus grande diversité d'espèces de poissons.
Je me suis donc appliqué, depuis mon arrivée au Bishop Museum, de combler ce vide. Il y a aujourd'hui, dans ce musée, plus de 24 000 poissons et de quatre à cinq milles espèces de poissons de l'Indo-pacifique. Une grande partie provient de l'île Maurice. Certains de ces poissons ont été classifiés, d'autres attendent de l'être.

Si, comme vous l'indiquiez tout à l'heure, de très nombreux poissons n'ont pu, jusqu'à l'heure, être classifiés, doit-on en conclure que votre science est relativement neuve ?

— Non, cette science date de 1758, mais la réelle révolution ne s'est opérée qu'au milieu de ce siècle, avec l'avènement de l’Aqualung. Dès lors, on pouvait pêcher de petits poissons qui ne se laissaient pas prendre au filet et qui ne mordaient pas à l'hameçon. On peut aussi, depuis, observer le comportement des poissons dans leur environnement naturel et en prendre des photos. Je me rappelle encore de ce temps où (en 1946) avant même que Cousteau ait perfectionné le système, je fis l'acquisition d'un équipement de la United States Navy Surplus Stores. C'était, bien sûr, un équipement très primitif et personne ne savait rien sur la physique de la plongée. C'est ainsi, du reste, que j'ai frôlé la mort en remplissant ma bouteille non d'air mais d'oxygène. Or, l'oxygène pur devient toxique à plus de trente pieds de profondeur.

L'océan ayant été la source de la vie sur terre, les étapes de l'évolution font-elles partie de l'ichtyologie ?

— Cette étude nous intéresse effectivement beaucoup. Un des principes de base de la science des systématiques est de classifier les espèces selon leur place dans la chaîne de l'évolution. Ainsi, pour une même famille de poissons, on trouve des "cousins" très avancés, tandis que d'autres branches de la famille sont encore primitives. Il faut donc les classifier séparément et, ce qui est passionnant, trouver le poisson qui est, en quelque sorte, le living link entre deux extrêmes.
Il existe, par exemple, un genre de poisson perroquet qu'on hésite à placer chez les labres ou chez les poissons perroquets. Ce poisson prouve, par sa morphologie et la structure de son épine dorsale, que les poissons perroquets ont évolué de la famille des labres.
 Mais de loin, la plus grande découverte de ce siècle dans ce domaine a été celle du professeur J.L.B. Smith, quand il prit un poisson appelé Latimeria au large de East London en Afrique du Sud. Le professeur Smith réalisa tout de suite qu'il s'agissait d'un membre de la famille du Coelacanthe, qu'on avait cru disparu depuis des millions d'années. Ce poisson avait ceci d'intéressant qu'il se situait sur la ligne de l'évolution conduisant aux vertébrés terrestres. Il démontrait une évolution structurale qui allait permettre aux premiers habitants aquatiques de s’acclimater sur la terre.
Une branche de la famille du Coelacanthe vivait, en effet, dans des lacs d'eau douce. Ses représentants avaient des nageoires en lobe avec des muscles charnus à l'extrémité. De plus, contrairement aux autres poissons, ils avaient des narines internes qui leur permettaient de respirer. L'air était conduit par leur pharynx à l'intérieur même de leur système respiratoire. Durant les périodes de sécheresse où le taux d'oxygène de l'eau diminuait d'une façon considérable, ils pouvaient en émerger et respirer comme les animaux terrestres. Et quand les lacs commençaient à sécher, ils se traînaient hors de l'eau, au moyen de leurs nageoires en lobes, à la recherche d'un autre lac qui les soutiendrait. Ces lobes étaient, en quelque sorte, les membres supérieurs de ce qui allait être l'animal terrestre.
On peut suivre l'évolution de ces poissons à nageoires en lobe à travers les différentes étapes, c'est-à-dire en amphibiens, puis en reptiles, ensuite en oiseaux et en mammifères que nous sommes. Nous descendons donc en ligne directe de Coelacanthe.

Dr Randall, pensez-vous que la population mondiale de demain tirera sa nourriture de la mer ?

— Non, car la population mondiale ne cesse de s'accroître, tandis que la population des poissons diminue. Nous sommes déjà à la veille d'exploiter les ressources marines au maximum.
 Il y a quelques décennies, on pensait que les ressources pélagiques étaient telles que l'homme pouvait pêcher autant qu'il pouvait sans aucun effet néfaste. Mais déjà, on remarque que l'effort nécessaire pour pêcher un poisson comme le thon devient de plus en plus grand. On peut, actuellement, passer tout un jour à la recherche d'un banc de thons.

Quelle est donc la solution à ce problème ?

— Les biologistes marins tentent de définir le niveau d’exploitation pouvant produire la quantité maximale de nourriture sans causer le dépeuplement fatal. Il faut ajouter qu'il est extrêmement difficile de s'entendre sur ce point, de nombreux facteurs devant être considérés.

En ce qui concerne l'île Maurice, que nous proposez-vous ?

— Vous avez ici, trois genres de poissons: les poissons pélagiques ou de haute mer — qui sont pour ainsi dire à Maurice en transit — les semi-pélagiques comme les barracudas qui, tout en étant des poissons de haute mer, restent quand même autour des îles, enfin, il y a la grande majorité de poissons non migrateurs qui résident dans vos eaux et qui ne vont même pas jusqu'à la Réunion. Vous pouvez exploiter la première et la seconde catégories car ce sont les ressources de l'Indo-pacifique tout entier, ce qui est donc — en tenant compte de la limite dont nous avons parlé tout à l'heure — remplaçable. Mais en ce qui concerne la troisième catégorie, on peut facilement dépasser les limites par une pêche effrénée à l'intérieur du lagon.
Vous n'avez pas beaucoup de côtes, et de tous les gros poissons qui se trouvent au haut de la pyramide, beaucoup peuvent être facilement seuls dans un rayon de cent mètres. Et un autre gros poisson ne viendra pas immédiatement le remplacer dans ce territoire. Ces gros poissons peuvent, de ce fait, souffrir d'une trop grande pression de la pêche côtière.
Ce qu'il vous faut ici, c'est quelques marine reserves. Et, dans ce domaine, vous êtes très en retard, plusieurs îles de votre type y ayant déjà pensé.
Ces réserves marines seraient des parties de côtes où il serait expressément interdit de jeter ne serait-ce qu'un hameçon ou de ramasser un coquillage. Ces parcs auraient deux effets bénéfiques. D'une part, ils attireraient les touristes qui aiment photographier les poissons — et ceci est un réel plaisir car les poissons de ces réserves sont à ce point habitués à l'homme qu'ils s'approchent tellement de votre appareil qu'il vous faut littéralement les repousser pour pouvoir prendre une photo. D'autre part, les poissons pourraient se reproduire à l'intérieur de ces limites et les oeufs ainsi produits aideraient à repeupler tout le voisinage.                             

On parle beaucoup de l'extinction des espèces animales. Ce problème est-il aussi imminent dans le domaine de l'ichtyologie ?

— Le problème se pose surtout en ce qui concerne les poissons d'eau douce, car ceux-là sont plus vulnérables aux interférences de l'homme dans la nature.
En ce qui concerne les poissons marins, le problème est moins imminent car le plus grand danger ici réside en la pêche immodérée. En fait, ce danger est surmontable car il a été prouvé que les campagnes de pêche, tout comme les efforts de pêche individuels, cessent avant que le dernier poisson ne disparaisse complètement. Et ceci, à cause de la disparité entre l'effort nécessaire d'une part, et la prise qui récompense cet effort au moment où la région marine concernée se dépeuple.

L'homme semble donc jouer un très mauvais rôle ?

—Le plus mauvais que la nature ait jamais connu ! La plus néfaste habitude de l'homme est d'apporter là où il va, des animaux et des plantes de son pays d'origine. Cela a pour conséquence directe d'influer sur l'équilibre de la flore et de la faune du nouvel endroit où il s'installe. À Hawaii, il existait une flore qui datait de l'an 800 après J.C. Tout cela a disparu le jour où l'homme a introduit des chèvres. Celles-ci ont tout dévasté.
Le problème dans la nature réside au fait que les organismes sont dépendants les uns des autres: c'est ce qu'on appelle la pyramide des nombres ou la pyramide de la vie. Il y a les prédateurs au-dessus et les proies en dessous. Oter un maillon de la chaîne, c'est causer un déséquilibre ressenti dans tout le système.
Prenez le problème des Crown of Thoms starfish qui se nourrissent de coraux et les détruisent. A  Okinawa, à Cairns, en Australie, à Haïti, aux Fiji et ailleurs, on a constaté que près de 90% des coraux avoisinants étaient détruits par ces Crown of Thorns.
Certains disent que c'est un cycle naturel mais il a été prouvé que des coraux vieux d'un millénaire n'ont été détruits que récemment. Cela prouve donc qu'un tel phénomène ne s'est pas produit depuis au moins mille ans.

02 April 1979

Quand le sous-développement est synonyme de surpopulation


ENTRETIEN AVEC LE DR FRANCOIS GUY

En 1798, Robert Malthus — un membre du clergé britannique — publia un pamphlet intitulé: ''Essay on the principle of population'', dans lequel il brossa un assez sombre tableau quant à l'avenir de l'humanité.
Malthus fit observer que le taux de croissance de la population suivait une progression géométrique (2. 4. 8. 16, 32, etc.) tandis que la production agricole (richesse naturelle) ne suivait, elle, durant ce temps, qu'une progression arithmétique: (2, 4, 6, 8, 10 etc.). Ce qui allait donc causer d'après lui, une ruée de "clients" innombrables vers des biens de consommation d'une extrême rareté. D'où la nécessité du contrôle démographique.

Plusieurs interprétations sont, à tort ou à raison, attachées à la théorie de Malthus. Certains y voient un monde régi par une pauvreté endémique — rareté de la richesse — et naturelle qui ne peut être enrayée par un partage de la richesse existante car cela n'aurait pour seul résultat que d'étendre la pauvreté de la majorité, cette fois à la totalité de la population. Mieux vaut, d'après ce malthusianisme, avoir un petit groupe de personnes riches et heureux au sein d'un monde où la majorité des gens sont démunis plutôt que de rendre cette pauvreté générale par un partage équitable.

Que nous vaut ce cours d'économie dépassée? C'est que notre distingué invité du "Mauricien", le Dr François Guy, nous déclare dans notre interview d'aujourd'hui qu'une des caractéristiques de l'attitude des pays développés vis-à-vis des pays sous-développés est justement un malthusianisme international. C'est-à-dire, l'encouragement, par les pays développés, au contrôle démographique dans les pays sous-développés plutôt que d'avoir à envisager un partage plus équitable de la richesse du globe. "Le président Johnson des États-Unis disait qu'il valait mieux dépenser $ 5 pour la lutte contre la "surpopulation" dans les pays sous- développés plutôt que d'avoir à dépenser $ 100 pour l'aide au sous- développement".

Cette notion du surpeuplement, preuve du "néo-colonialisme démographique", est, d'après le Dr Guy, une notion "arbitraire" imposée de "l'extérieur" par les pays riches. Elle est en fait basée sur le critère de la pauvreté nationale. Ainsi, un pays seulement peuplé d'une dizaine de milliers d'habitants pourrait être classé parmi les pays "surpeuplés"... par sa pauvreté.

Propos recueillis par
Jean-Mée DESVEAUX

Le Mauricien du 2/4/1979


Q : Dr Guy, vous êtes médecin, psycho-thérapeute conjugal et familial, et vous possédez d'autres attributions encore. Mais on peut deviner que, quelle que soit l'activité dans laquelle vous vous engagiez, celle-ci possède une dimension spirituelle. Qu'en est-il?

Ceci est un fait, car je suis convaincu que cette dimension spirituelle existe dans tout individu au-delà de la dimension physique et matérielle et au-delà même de la dimension religieuse. Un travail éducatif qui tend à promouvoir le développement d'un homme est donc aussi un travail spirituel.
Il est intéressant de noter ici que cette optique est souvent adoptée même par des organisations internationales telles l'Organisation mondiale de la Santé (O.M.S.) qui, du reste, fait état de l'importance de la santé spirituelle dans la vocation de l'homme.

Q : Vous êtes actuellement à Maurice dans le cadre de vos activités au sein de la F.I.D.A.F. Nous aborderons donc le rôle de l'Action familiale. Celle-ci encourage un contrôle de la fécondité afin de résoudre un problème démographique qui est essentiellement humain. Mais pour mettre ce programme à exécution, des critères méta-physiques tels "selon le plan de Dieu", sont établis, rendant son application plus difficile. Ne pensez-vous pas que cela diminue votre apport sur le plan du contrôle de la démographie ?

Je crois qu'il est injustifié de donner de telles colorations à un mouvement dont les principes directeurs — établis en 1974 à Washington — ne mettent pas en première ligne les impératifs religieux pour fonder, exiger ou justifier son approche en matière de démographie. De plus en plus, en matière de contrôle de la fécondité, il existe deux approches distinctes: —

(1) D'une part, la priorité est donnée à la diffusion d'une technique qui vise à une efficacité maximale et qui demande le moins de participation possible des intéressés.
Cest dans cette perspective que, durant les quinze ou vingt dernières années, on a vu se mettre en place comme la ''méthode'' capable de résoudre le problème — pour être ensuite remplacée, — tour à tour: le diaphragme, la pilule, le stérilet et la stérilisation féminine ou masculine. C'est toujours dans cette perspective, soit dit, sans aucune considération morale, que l'avortement est inscrit dans de nombreux programmes, dans la mesure où cette "recherche d'efficacité immédiate et à tout prix" fait de l'avortement le dernier moyen de corriger les échecs des autres méthodes.

(2)La deuxième approche, c'est celle qui donne la priorité à l'information en ce qui concerne le mécanisme de la fécondité. C'est celle qui informe le couple afin que celui-ci puisse décider de son plan de fécondité: faire venir un enfant à la vie ou, au contraire, en retarder la venue.

C'est dans cette perspective que travaille l'Action familiale, et ceci, non pas d'abord pour des motifs religieux mais parce que notre action est sous-tendue de l'enfant, de la vie et du développement de la personne humaine et de la famille. La dimension spirituelle existe donc surtout dans la mesure où cette question englobe l'homme et tout ce qui est inscrit dans la valeur familiale.

Ayant commencé son travail avant l'encyclique Humane Vitae de Paul VI, l'Action familiale a constaté avec joie que celle-ci confirmait ce que nous avions constaté "sur le terrain" à Maurice et ailleurs. Nous sommes aussi heureux de voir que d'autres familles religieuses, ainsi que des groupes sans aucune appartenance religieuse tel l'OMS, s'intéressent à notre travail.

Q :  Vous mettez en question la valeur de "l'efficacité à tout prix". Mais cette efficacité qui vous laisse froid n'est-elle pas la seule approche rationnelle devant l'ampleur du problème démographique? Les méthodes enseignées par l'Action familiale peuvent-elles satisfaire ce critère?

— La notion d'efficacité est intéressante, ne serait-ce qu'en raison des multiples nuances qui peuvent s'attacher à ce mot. Durant les quinze dernières années, l'efficacité a été classée en pourcentage d'échecs, c'est-à-dire de grossesses non- voulues. Une méthode qui laissait survenir une grossesse sur cent cas était classée comme plus efficace qu'une autre qui en laissait passer trois.

Or, si on possède en ce moment une idée très précise de l'efficacité théorique des méthodes, en matière d'efficacité pratique, les chiffres varient considérablement en fonction de la motivation, de la façon dont les intéressés ont compris, accepté et appliqué ladite méthode.

En ce qui concerne la pilule par exemple, l'efficacité théorique ne permet pas un taux d'échec supérieur à 1,5%. Pourtant, pour ce qui est de son efficacité pratique, résultant des variations que je vous ai citées, jusqu'à 25% de grossesses non désirées peuvent résulter de l'usage de la pilule.

Quand on tient ces variables en considération, on se rend compte que le taux de persévérance est meilleur lorsque la démarche éducative a été suivie d'une façon complète. C'est-à-dire que, dans la mesure où les intéressés sont bien informés sur leurs responsabilités et sur la possibilité de leur décision autonome, indépendamment de toute structure — clinique, stock etc. — l'expérience montre que la persévérance est des meilleures. Il est vrai qu'au prime abord, il est plus difficile de suivre une démarche éducatrice que d'effectuer une distribution de dispositifs contraceptifs. Mais, à moyen terme et à long terme, la connaissance est indispensable afin d'obtenir la persévérance nécessaire à la réussite.

De plus, on a tellement hypnotisé les gens avec l'efficacité à 100%, qu'on a totalement changé la notion d'enfant. "L'enfant" est devenu le symbole de "l'échec" du système contraceptif employé, et sa naissance devient une catastrophe. Ceci est le résultat de tout ce que les médias ont véhiculé sur l'enfant; et c'est une modification phénoménale de la place de l'enfant dans la société.

Q : Est-ce sur de telles considérations que vous vous fondez pour affirmer l'anthropocentrisme de la démarche de l'Action familiale?

Plutôt que...?

Q : Un certain déocentrisme?

Cette démarche est peut-être d'abord anthropocentrique dans la mesure où on libère l'homme d'une certaine pesanteur. Mais dans la mesure où on le rend capable de prendre en charge la potentialité de sa fécondité plutôt que de la subir comme auparavant, on le rend capable d'un certain choix et on le rend plus ouvert à une démarche spirituelle.

Q :  Venons-en, si vous le voulez bien, à la pilule. Est-ce que la pilule contraceptive tue la vie?

  Écoutez, il faut couper les ailes à certains canards. La pilule bloque l'ovulation mais ne tue pas.
La pilule est un médicament qui, comme tous les autres, pose un certain nombre de problèmes. Dans ce cas-ci, le médicament ne devrait jamais être conseillé avant un examen des seins et de l'utérus car, quoiqu'elle ne cause pas le cancer, la pilule peut accélérer un cancer existant.

Q : II semble donc, à la lumière de votre explication, que si vous rejetez la pilule ce n'est ni parce qu'elle tue le foetus, ni exclusivement à cause des effets secondaires — propres à certains médicaments — que celle-ci peut amener chez le sujet. Serait-il exact de dire que cette condamnation est due au fait que la pilule "interfère" dans le processus normal de la nature ? Et si c'estle cas, quelle est la différence qualitative entre cette interférence et celle d'un couple qui s'en abstiendrait?

Je réponds positivement à la première partie de votre question relativement à l'interférence de la pilule dans le mécanisme biologique normal. C'est une intervention externe alors que l'abstinence est une prise en charge du mécanisme par les intéressés, lesquels, grâce à une observation, sont à même de choisir un comportement pour atteindre un but recherché.
Dans le cas de la pilule, il existe une modification du mécanisme par des moyens externes tandis que la méthode d'abstinence permet seulement de lire le fonctionnement de ce mécanisme.

Q : La dichotomie interne-externe, ne devrait peut-être pas constituer la considération majeure ici. Ce qui importe, n'est-il pas le procès d'intention qu'on intente à la pilule — dû au fait qu'elle empêche le processus normal menant à la vie — et qui se trouve être également applicable à l'abstinence, qui implique la répression, sous-conditionnement, de l'énergie du couple, énergie qui tend à procréer ?

Nous devons ici considérer toutes les dimensions de la sexualité humaine.
Les médias nous ont intoxiqués durant plus de vingt ans avec deux idées fausses parce que trop schématiques: d'une part, la fécondité est présentée comme une maladie que seul un médicament peut guérir; d'autre part, la relation sexuelle deviendrait une nécessité absolue et, en son absence, on serait malade.

Ce sont là des simplifications abusives. On vit dans le schéma de la sexualité où celle-ci devient un fonctionnement indispensable pour un équilibre biologique — "bisin débloque les reins" comme on dit à Maurice.

Or, une vision totale de la sexualité ne peut exclure aucune des trois données suivantes: l'affection, le plaisir et la fécondation. Exclure les données d'ordre psychoanalytique ou supprimer la démarche procréatrice de la sexualité humaine, c'est se vouer au schématisme.

Notre temps a, heureusement, redécouvert la dimension du plaisir. Mais on en a fait un absolu.
Tout le monde vit des périodes d'abstinence. C'est une réalité inscrite dans la vie sexuelle du couple. L'abstinence ne peut cependant pas être l'obéissance à un principe extérieur.

Q :  Les méthodes de connaissances préconisées par l'Action familiale ne présupposent-elles pas un climat idéal d'entente entre les couples ? En l'absence de ce climat, la continence périodique ne risque-t-elle pas de créer une tension dangereuse au sein du foyer?

Les méthodes de connaissance ne présupposent pas un climat conjugal idéal, car cela n'existe pas. Ces méthodes supposent une démarche qui soit celle du couple.
Il n'y a pas de solution miraculeuse et définitive ici. Toute démarche demande un certain effort personnel.

Q : Permettez-moi de vous reposer la question différemment: les méthodes de connaissance n'ont-elles pas moins de chance que les autres méthodes de réussir dans un climat de tension au sein du foyer?

-On pourrait dire qu'il y a un minimum d'entente nécessaire pour appliquer les méthodes de contraception. Quand ce minimum n'existe pas, c'est vrai, la méthode de connaissance sera difficile à appliquer, mais il n'y a pas de méthode facile. Lorsque le couple va vraiment mal, aucune méthode technique ne résoudra ce problème. Quand un couple est en difficulté psychologique, aucune méthode n'est vraiment efficace. Il est important de noter qu'il arrive même souvent que la difficulté ou l'échec en matière de contraception est le résultat d'un conflit profond du couple. Il est également possible que ces difficultés créent une résistance à la contraception!

Ceci pose un problème intéressant au sujet de la vie du couple qu'on a voulu schématiser en réduisant la difficulté conjugale en seule difficulté sexuelle. Le sexe est un mode de dialogue dans la vie d'un couple. Si les conditions du dialogue n'existent pas, la relation sexuelle ne pourra pas jouer ce rôle de dialogue.

Q :  Dr Guy, en ce qui vous concerne, un foetus, qu'est-ce que c'est?

C'est simple. Nous avons tous commencé de la même façon. Un jour, un spermatozoïde a rencontré un ovule. Ce jour-là, j'ai commencé biologiquement. Je me suis développé à l'abri, car je n'étais pas capable, au départ, d'être confronté à l'environnement extérieur. Et le jour où j'en ai été capable, je suis sorti.
Biologiquement parlant, il n'y a pas d'étape précise entre tel et tel moment du développement, pas plus qu'il n'y a de frontière, du reste, entre l'adolescence et l'âge adulte. Pour moi, l'enfant existe depuis le moment de cette rencontre.

Il est paradoxal de constater que toutes les discussions tendant à préciser le moment où l'être humain commence, ne sont pas axées sur la sauvegarde de la vie mais sur son arrêt. Il m'arrive souvent d'être gêné par ces discussions hypothétiques, car je constate qu'il existe un mobile ultérieur à ces discussions, lequel n'est autre que l'interruption d'une grossesse.

Ces discussions rejoignent les débats théologiques d'il y a quelques siècles tentant de déterminer à quel moment l'âme arrivait. Il fut même conclu, si je ne me trompe, que l'âme de l'homme arrivait avant!

D'une part, on ne trouvera jamais la solution à ces problèmes; et, d'autre part, je m'étonne que ceux qui se déclarent en faveur des défavorisés et des opprimés, se mobilisent en vue de commettre un crime sur un être qui ne peut même pas présenter sa défense.

Il ressort des statistiques qu'après les 365 jours de l'année de l'enfant, il y aura 35 millions d'avortements de plus au niveau mondial !

Q : Dr Guy, pouvez-vous finalement nous brosser un tableau de la différence existant entre les pays développés et les pays sous-développés en matière de contrôle démographique?

Ce qui frappe le plus dans les programmes appliqués dans le Tiers-monde, c'est leur manque de considération totale pour les valeurs traditionnelles des pays en cause. Au Rwanda, Burundi, et dans beaucoup d'autres pays, l'enfant est une richesse fondamentale; il a une place prépondérante dans la hiérarchie des valeurs traditionnelles.

La pseudo-surpopulation vient bousculer et déraciner ces traditions de l'extérieur. Je me demande souvent si on est maître du mécanisme qu'on est en train de déclencher!

Le rythme accéléré des programmes d'industrialisation poursuivis dans ces pays, pousse les jeunes massivement vers les régions urbaines où ils sont immédiatement accrochés par la propagande des médias sur une nouvelle conception de la sexualité et de la fertilité, laquelle va à l'encontre des valeurs établies. Ces idées sont souvent mal assimilées.

Tout différencie le pays sous-développé d'un pays développé dans ce domaine. Les problèmes de diffusion, de sensibilisation, le niveau des services, rien n'est pareil. La Française qui souffre d'une hémorragie causée par un stérilet, peut avoir son médecin auprès d'elle en cinq minutes. Le stérilet placé dans un dispensaire séparé du village où on habite par trente milles de sentiers de brousse peut, lui, créer une hémorragie qui tue. C'est que le contexte est différent. Là, les gens ne peuvent pas lire les contre-indications contenues dans les prospectus qui accompagnent les pilules.

Q : Est-ce bien "pseudo-surpopulation" que vous avez mentionné tout à l'heure?

Oui. Vous avez bien entendu, car il est faux de dire par exemple que l'Afrique est surpeuplée. Le problème de surpopulation n'est pas un problème africain car il n'y a que deux ou trois de ces pays qui sont vraiment surpeuplés. Tout cela dépend d'une question de perspective. Les Colombiens appellent cela le "néo-colonialisme démographique". Le président Johnson des Etats-Unis disait qu'il valait mieux dépenser $ 5 pour la lutte contre la "surpopulation" dans les pays sous-développés, plutôt que d'avoir à dépenser $ 100 pour l'aide au développement. C'est une perspective malthusienne.

Le problème de l'Afrique, c'est le sous- développement. Et certains pays réalisent maintenant qu'ils n'ont pas, jusqu'à l'heure, effectué un réel inventaire de leurs ressources et, qu'en l'absence de cet inventaire, il serait absurde de réduire leur "manpower". Certains n'ont même pas assez d'hommes pour mettre en pratique leurs perspectives de développement. S'ils se laissaient prendre par la propagande de la pseudo-surpopulation, ils seraient un jour obligés de faire appel à la main-d'oeuvre étrangère!

Ce néo-colonialisme démographique, qui se traduit par une intervention autoritaire de l'extérieur, me révolte. La mise en place de programmes et l'exportation des médicaments, que les pays exportateurs n'envisageraient jamais pour eux-mêmes, est très répandue.

Par exemple, il existe en ce moment un contraceptif injectable dont la durée d'efficacité est de trois mois et qui est largement diffusé dans les pays en voie de développement. Or, ces ampoules causent des tumeurs chez certaines espèces animales, et les États-Unis en ont interdit l'usage sur ce marché. Mais de par le monde, des laboratoires possèdent un fort stock de ces ampoules. Ils les écoulent donc dans le Tiers-monde, qui leur offre un marché idéal parce que non averti.

19 February 1979

Sir André Nairac, Q.C. : 50 ans au barreau mauricien


Né en 1905, le jeune André Nairac, fils de sir Edouard Nairac, fréquenta le collège Royal de Curepipe où il fut lauréat de la bourse d'Angleterre.
Epris des auteurs classiques, il se fit inscrire au Balliol College de l'université d'Oxford en vue de faire son Great's, l'équivalent du Bachelor of Arts — qu'il réussit brillamment. Après des études diplomatiques, versatile, il s'adonna, en l'espace de six mois, aux études de droit car il avait finalement décidé de poursuivre une carrière d'homme de loi.
Cela fait un demi-siècle, cette année, que sir André Nairac a pris place au barreau mauricien, et cette place a été on ne peut plus proéminente.
Désireux de conduire ses lecteurs vers de nouveaux horizons, Le Mauricien rencontre sir André Nairac aujourd'hui, afin de parcourir avec lui les arcanes du barreau mauricien.

Propos recueillis par Jean-Mée DESVEAUX
Le Mauricien du 19/2/1979


• Sir André, vous avez eu une longue et illustre carrière au barreau mauricien. Cependant, on ne devient pas sir André Nairac en un jour. Pourriez-vous nous parler de vos débuts, du jeune avocat défendant son premier client en Cour ?

En fait, je me rappelle assez bien ! Il s'agissait d'un cas d'escroquerie. Mon client avait été accusé d'avoir volé une poule. C'était ma première plaidoirie et je n'étais naturellement pas très sûr de moi. De plus, notre homme avait, de toute évidence, commis le délit dont il était accusé. La tactique que j'adoptais fut de lui faire plaider coupable en vue d'obtenir le first offender's warning qui est en quelque sorte une façon d'être gracié. Je réussis à obtenir ce jugement. Je crois que ce jour-là, le juge montra beaucoup de clémence à l'égard du jeune avocat que j'étais, car ce jugement n'était probablement pas justifié.
Remarquez que ce départ n'indiquait rien sur la carrière d'avocat que j'allais avoir par la suite, sauf ceci: il faut avoir de l'influence sur le client afin de le faire accepter ce que vous considérez comme étant la meilleure défense. Dans ce cas-ci, si le client n'avait pas eu assez de confiance en moi pour accepter de plaider coupable, je n'aurais rien pu faire !

• C'est à ces moments-là encore que l'avocat connaît une vie de bohème. Les débuts sont généralement durs dans cette profession. Il semble même qu'on soit souvent payé en espèces durant cette période-là. Avez-vous souffert de cette insécurité ?

Ma carrière était un peu spéciale à cet égard. Je suis arrivé à Maurice avec une très grande réputation, qui était, du reste, totalement injustifiée. C'est bien simple: sur les six années d'études que j'ai faites en Angleterre, j'ai consacré dix mois seulement au droit. J'avais fait des études classiques à l'école et après avoir obtenu la bourse d'Angleterre, je me suis inscrit à l'université d'Oxford pour faire mon Great's. J'avais donc passé le plus clair de mon temps à étudier la philosophie, le latin, le grec et l'histoire.
Donc, en ce qui concerne les études de droit, j'ai tellement renvoyé l'échéance qu'il m'est resté dix mois en tout et pour tout pour préparer mes examens.
Je me rappelle très bien de ces études. Je faisais chaque sujet dans un minimum de temps — sauf pour le droit criminel qui m'a pris environ trois mois car je voulais décrocher le prix de £50 qui devait échoir au meilleur candidat. Là encore, j'ai eu de la chance.

• A vous entendre, on penserait que ces études sont très faciles à faire ?

Mais je vous assure que c'était une foutaise, tellement bien que j'espère que ceux qui retournent après des études légales, ont un meilleur bagage de nos jours.

• Est-ce que cette grande réputation vous mettait pour autant au niveau des anciens ?

Non. Tout en n'étant pas un des déshérités du début, j'étais loin d'être à la hauteur des long-standing lawyers. Il m'arrivait de temps en temps d'avoir un cas intéressant mais j'étais surtout le junior de sir Ernest Leclézio et d'autres anciens qui étaient enchantés d'avoir un jeune capable de tenir le coup avec eux.

• Être bon avocat, c'est aussi savoir se servir de tous les moyens dont on dispose. C'est comme cela que les avocats font souvent de merveilleux acteurs. Pensez-vous que cette tendance soit plus prononcée quand l'avocat est confronté à un jury ?

Je crois que cette réputation du métier d'avocat est exagérée. Je ne sais pas si j'ai été un acteur en Cour et, si je l'ai été, c'est que je l'étais si naturellement que je ne l'ai pas remarqué. Il est possible que l'acteur en moi se soit développé instinctivement, mais je n'ai jamais consciemment ou volontairement joué un rôle.
Cela dépend du respect qu'on a devant l'intelligence de son interlocuteur. Si un avocat exploite cet élément à outrance devant un jury, c'est qu'il a une piètre opinion de la valeur de ses membres. Mais il est vrai que quand on défend un cas important, on essaie de convaincre le jury ou le juge par tous les moyens imaginables.
Devant un juge, c'est quand même différent car il est évident qu'en matière de droit, le juge est plus calé. Du reste, devant l'un comme devant l'autre, tout dépend du calibre des individus concernés. Les juges diffèrent beaucoup les uns des autres. Il y a des arguments qui ne prendraient pas sur un juge mais qui pourraient prendre sur d'autres.

• Est-ce que vous plaidiez en français ?

En anglais, sauf pour l'interrogatoire des témoins où le créole était de rigueur. On rencontre des remarques très intéressantes à ces moments-là. Je me souviens d'un contre-interrogatoire avec un boutiquier qui avait eu la chance inouïe d'attraper des voleurs de poules (vous finirez par croire que je ne défendais que ces cas-là) la main dans le sac et cela deux fois de suite. Je lui posai la question: ‘’Qui ou ti ale faire derrière ?’’ auquel il répondit ‘’Ti bisin ale dehor ‘’. Deuxième fois, ‘’ou ti bisin alle encore’’ ? lui dis-je. Ce qui me valut un magistral: ‘’C ! C. . . ça pena l'heure !’’

•  Votre père, sir Edouard Nairac, était chef-juge. Est-ce un peu une tradition dans votre famille d'appartenir à cette profession ?

Mon père a été le premier membre de la famille à être avocat. Jusque-là, on était commerçant ou homme d'affaires. Mon père a commencé sans le sou et il a grimpé lentement les échelons. Il a beaucoup de mérite; plus que moi qui n'ai pas eu à lutter car je profitai en quelque sorte de son prestige.

• Qu'est-ce qui détermine d'après vous, la relation entre l'homme de loi et son client ?

L'important, c'est de voir clair dans le tissu de mensonges que les clients vous racontent fréquemment. Certains mentent une fois et puis disent la vérité. Certains mentent deux fois et puis se laissent aller, tandis que d'autres ont tendance à mentir du début à la fin. Mais je dois dire que j'étais toujours arrivé à faire que le client me dise, en fin de compte, la vérité.

• Il me semble que cela peut-être parfois gênant de connaître toute la vérité ?

Effectivement, cela peut-être gênant et certains préfèrent même ne pas la connaître. Mais je vois la chose différemment. Je suis là pour défendre quelqu'un et il faut donc que je sache ce qu'il en est. Si je sais de façon positive qu'un témoin du camp adverse ment, je peux le faire ressortir. Et qui peut me dire cette vérité, sinon mon client ? Celui-ci doit donc me la dire, même si cette vérité est contre lui.
A ce moment-là, quand les autres exagèrent, je le reconnais. J'ai, du reste, intérêt à les faire exagérer car ils ne savent généralement plus comment s'arrêter et je les croche à la question d'après.

• Ceci nous conduit au problème d'éthique qui se pose à chaque fois que l'avocat est sollicité par un client. Des critères moraux ne doivent-ils pas être appliqués avant d'accepter un cas ?

Ce genre de raisonnement ne m'a jamais plu. Honnêtement, je ne vais jamais faire condamner un innocent mais je peux cependant créer un doute sérieux au sujet de la culpabilité de mon client. Aussitôt que vous avez installé ce doute dans l'esprit du juge ou du jury, il leur est excessivement difficile de porter le jugement de condamnation. La condamnation diffère de celle qu'ils auraient portée si l'équivoque n'existait pas.

• Vous avez donc été parfois l'avocat du diable ?

Oui. Sans aucune fausse honte, car cela dépend de la conception qu'on a de son travail.

•  Et en ce qui vous concerne, en quoi se résume cette conception ?

Quand je défends quelqu'un, il est important pour moi de faire tout ce que je peux honnêtement faire pour le tirer de ce mauvais pas. Si besoin est, je vais lui dire de plaider coupable. Si je possède, moi-même, un doute au sujet de sa culpabilité, je m'évertue à faire partager ce doute par le juge. Même si je n'ai pas ce doute, il est de mon devoir de le créer en faveur de mon client.

• N'arrivait-il cependant pas que vous soyez tellement écoeuré par un éventuel client que vous refusiez de défendre son cas ?

Oui. Cela arrivait, bien sûr, car on peut rencontrer de réels salauds dans ce métier.

• Mais aviez-vous le droit de refuser ? Le salaud n'avait-il pas le droit lui aussi d'être défendu par vous ?

C'est souvent bien moins clair que ça n'a l'air ici. Généralement, ce n'est pas moi qui refusais, mais lui, car il n'acceptait pas mes conditions.
Il voudrait ainsi généralement que je le défende comme s'il était victime des autres, comme un pauvre innocent, quoi ! Je lui disais alors de chercher un autre avocat !

• Sir André, avez-vous été confronté à des cas de vie et de mort, d'où vous êtes sorti perdant ?

Oui. J'ai paru pour des gens qui ont éventuellement été pendus et je crois même qu'à un certain moment, je détenais avec Alfred Gellé le record de ces cas malheureux.
Remarquez que cela voulait dire que nous étions ceux qui étaient choisis pour défendre les cas les plus difficiles.

•  Est-ce qu 'il vous arrivait de perdre le sommeil après une telle défaite ?

C'est une situation très pénible. On se demande si on a tout fait, si on n'aurait pas réussi en s'y prenant autrement. Cependant, je vous dirai sincèrement et je suis peut-être un drôle de type à cet égard, mais cela ne m'a jamais empêché de dormir. Il est quand même nécessaire de dire qu'il ne m'est jamais arrivé de défendre un client accusé à tort qui me semblait être innocent. Si cela avait été le cas, j'aurais remué ciel et terre pour le sauver, et à ce moment, une défaite m'aurait probablement fait perdre le sommeil.
Il est à noter ici que je considère qu'il est préférable d'être pendu plutôt que d'être condamné à perpétuité.

• Ce n'est pas ce que pensent les condamnés à mort ?

C'est vrai ! Ils préfèrent vivre quand même. C'est l'instinct de conservation !

• La loi, c'est déjà une spécialisation, mais on peut aussi se spécialiser à l'intérieur de cette spécialisation. Est-ce que c'était le cas pour vous ?

Non ! A Maurice, cela n'existe pratiquement pas parce que le champ n'est pas assez étendu. Il faut être généraliste ici.

• Arrive un moment où l'avocat doit choisir entre le barreau et la magistrature. Qu'est-ce qui détermine le choix ici ? Est-ce en quelque sorte un ‘’fighting- spirit’’ qui fait opter pour le barreau ?

Je crois que la magistrature, ce n'est pas une abdication. Il est vrai que c'est être livré à une routine pour le reste de vos jours. Vous obtenez des salaires fixes, vous suivez une filière et on devient juge. L'avocat au barreau, lui, est totalement indépendant, c'est ce que j'aimais ! Mon père, lui, était d'abord au barreau, puis il est entré au parquet. Il est ensuite redevenu avocat indépendant pour finalement opter pour la magistrature où il a atteint le sommet. L'avantage au parquet c'est que vous êtes assuré d'avoir un salaire fixe. Quand il était au barreau, mon père a eu des mois de Rs 300 successifs. Il lui est même arrivé de toucher Rs 30 par mois !
Dans mon cas, il n'y a pas eu de discussion. Mon père était procureur général. Aller au parquet, c'était me mettre sous sa protection et cela n'était pas compatible avec mon caractère.

• A force d'interpréter la loi, n'est-on pas tenté de la changer ? De l'avocat au législateur, il n'y a qu'un pas. Avez-vous été tenté de faire ce pas en vous engageant dans la politique ?

Oui et non. Cela semble être tellement logique. Mais, quoique j'ai siégé à l'Assemblée et que je fus l'un des premiers Mauriciens à être ministre — membre du conseil exécutif — je ne crois pas avoir jamais travaillé à changer une loi parce que je la jugeais mauvaise. Je peux vous assurer que cet arsenal de lois a été bien fait ! Du reste, on peut toujours contourner une loi gênante. Pour retourner à la politique, il ne faut pas croire que je l'ai abordée à cause de l'idéal dont vous parlez. C'était seulement sous la pression d'un tas de gens et sous celle des 'gros bonnets' de l'industrie sucrière que j'acceptai ma nomination en tant que membre du conseil exécutif vers les années trente — car durant ce temps-là, certains membres étaient élus par l'électorat tandis que d'autres étaient nommés par le gouvernement colonial.

• Vous avez, pendant un temps, entretenu l'espoir de devenir diplomate. Qu 'est-il advenu de cette ambition ?

Quand j'ai eu à penser à une profession, la première chose qui m'est venue à l'esprit c'était, en effet, la diplomatie. J'ai passé les examens nécessaires et j'ai même commencé à travailler au foreign office. C'est là qu'après six mois, un des membres du board du foreign office m'a laissé comprendre que j'étais trop bon pour le sort qui m'était réservé de par mon manque de relations et de fortune.

•  Il y a dix ans, vous décidiez sou­dainement de prendre votre retraite. Pourquoi ?

Oui. En 1968, à 63 ans, j'ai décidé que j'avais atteint l'âge d'arrêter. Et quand j'ai pris ma retraite, je l'ai prise de tous les boards of directors où je siégeais. J'étais un homme libre, et c'était un sentiment très agréable.

• Peut-on dire que pendant tout ce temps, le côté littéraire de votre person­ne était en quelque sorte en hibernation ?

Je ne sais pas. J'ai toujours été très entier dans ce que je faisais. Si je m'occupais à appliquer les lois, je ne faisais que ça. Si j'avais fait de la litté­rature, cela aurait été la même chose.

12 February 1979

Les entretiens du ''Mauricien'' assurés par Jean-Mée Desveaux


Pour une recherche scientifique tiers-mondiste


ENTRETIEN AVEC LE Dr S. Kasenally

 Après ses dix années d'existence, l'université de Maurice a fait son examen de conscience en ce qui concerne la recherche, et toutes les parties concernées s'accordent à penser que, dans ce domaine, notre université nationale ne s'est pas montrée à la hauteur.
Mais ces "parties" sont trop souvent étrangères à ce monde ésotérique et discret qu'est celui des chercheurs. LE MAURICIEN a invité, aujourd'hui, une des figures de proue de la recherche scientifique à Maurice: le Dr Ahmud Swalay Kasenally, Ph. D. du University College, London (1965) et Fellow of the Royal Institute of Chemistry. Son expérience des institutions académiques outre-mer est des plus étendues: il a été maître de conférences au Queen Mary College (London) et à l'université de Khartoum au Soudan; Research Fellow à l'université de Stockholm, et visiting professor à l'université de chimie d'Illinois aux États-Unis. Le Dr Kasenally occupe la chaire de chimie à l'université de Maurice, et est aussi le troisième député de Rivière-des-Anguilles — Souillac.

Propos recueillis par Jean-Mée DESVEAUX
Le Mauricien du 12/2/1979


Q : Dr Kasenally, vous êtes professeur de la faculté de chimie à l'université de Maurice, et vous avez récemment présidé un comité du sénat dont l'attribution principale était de faire des recommandations sur la nouvelle direction que devrait prendre la recherche au sein de notre université. Mais vous êtes surtout vous-même un chercheur. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi le programme de recherches scientifiques à l'université de Maurice a été jusqu'ici aussi décevant?

R : Dès le départ, quand l'université fut créée en 1968, il fut convenu que le modèle qui siérait le mieux aux besoins du pays était celui d'une ''developmental university'''. C'est-à-dire, entre autres choses, que l'enseignement primerait sur les recherches. Il est malheureux que ce concept ait été poussé si loin que l'université s'est graduellement mise à offrir des cours et des diplômes d'un niveau de plus en plus bas.
Afin d'obtenir une certaine tradition de recherches, il est indispensable que l'université offre des ''graduate and post-graduate courses'' du genre Bachelor in Science ainsi que certains cours de Master in Science. Les étudiants qui allaient être ainsi  formés viendraient éventuellement grossir les rangs du ''research supporting staff''.
La recherche scientifique ne repose pas seulement sur des idées et des théories. Il est extrêmement important de mener toute une gamme d'expériences en vue de vérifier la validité de ces idées et de ces théories. Or, ces expériences approfondies ne peuvent être pratiquées que par une équipe de chercheurs motivés et bien entraînés. C'est dans ce sens-là que l'université devrait oeuvrer à l'avenir et c'est ce que j'ai personnellement recommandé au sénat.

Q : Cette nouvelle place de la recherche au sein de l'université ne présuppose-t-elle pas un corps enseignant académiquement capable de motiver et de guider ces recherches ? Un tel encadrement est-il disponible à Maurice, en ce moment ?

R : Prenons d'abord la situation telle qu'elle a prévalu durant ces années 'mortes'. Le principal critère de recrutement en ce qui concerne le personnel académique a été jusqu'ici le nombre d'heures de cours à pourvoir. Ceci laisse bien voir que ce personnel était exclusivement destiné à l'enseignement. Une de mes suggestions au sénat était que des ''visiting research fellowships'' soient institués. Cette innovation viserait à mettre des chercheurs valables à la disposition de la recherche à l'université.
Ces ''research fellows'' pourraient aussi bien venir de l'extérieur que de Maurice, car ce qui importe ce n'est pas leur nationalité, mais leurs capacités de recherche. Ils devraient travailler en tant que membres d'une équipe sur un projet spécifique et défini exclusivement dévouée à la recherche. Il faut aussi dire que les éléments que nous avons à l'école d'agriculture possèdent un fort potentiel en recherches.
Avec l'addition de ces ''research fellows'', ces éléments pourraient apporter une contribution très positive au développement de la recherche à Maurice.

Q : Le recrutement de ces chercheurs devrait-il être effectué avant l'identification des recherches à être entreprises ?

R : Non et ceci est important. Nous commencerons par l'identification des projets de recherches pour, ensuite, seulement employer les chercheurs qui satisferaient les besoins de ces recherches.

Q : La recherche scientifique a évidemment plusieurs aspects. Il y a la recherche pure — sans considération aucune de l'application des éventuelles découvertes dans le domaine de la pratique — , il y a la recherche appliquée et enfin la recherche technologique. Où se situeraient les recherches que l'université de Maurice se propose de conduire à l'avenir ?

R : Les recherches universitaires ont traditionnellement démontré un penchant pour l'aspect fondamental d'un problème scientifique: ce qu'on appelle la recherche pure ou académique. Mais il est à noter que pendant les dernières années, il y a eu une tendance chez les chercheurs académiques d'essayer de polariser leurs recherches vers l'application.
En ce qu’il s'agit de l'université de Maurice, les recherches courantes et celles que nous envisageons dans un avenir relativement proche sont, en quelque sorte, une rencontre de la recherche appliquée et son homologue 'pure'. Il est cependant notoire que de telles divisions sont très souvent arbitraires car il est excessivement difficile de situer les limites de ces domaines.

Q : Le gouvernement compte créer une ''Science Research Council''. Maintenant que l'université repense son rôle en ce qui concerne la recherche, quelle est l'attitude qui se dégage au sein de l'université vis-à-vis de ce ''Mauritius Science Research Council''.

R : L'absence d'un corps comme le MSRC s'est fait très cruellement sentir dans ce domaine. Ce vide a causé un manque de direction et une mauvaise identification des priorités de la recherche dans le pays. En juillet 1973, déjà, j'avais fait un plaidoyer pour la mise sur pied d'un tel organisme. Si ce projet aboutit, les deux problèmes cruciaux de la recherche à Maurice, soit l'identification des domaines nécessitant des études approfondies et l'obtention des fonds, seraient résolus. Ce Council aura un rôle purement administratif et aidera à coordonner les recherches de toutes les organisations impliquées au niveau national. Le MSRC pourrait aussi oeuvrer de concert avec les pays avoisinants en ce qui concerne la recherche maritime ainsi que tout autre domaine d'intérêt scientifique commun.

Q : Toute recherche vise à aboutir à une découverte — une connaissance nouvelle qui vient s'ajouter au patrimoine épistémologique de l'humanité. Or, il est évident que nous avons au départ un désavantage technologique considérable de par notre appartenance au tiers- monde. Est-ce-qu'il nous est encore possible de 'découvrir' ou bien sommes-nous déjà condamnés à 'redécouvrir'? La compétition entre développés et sous-développés est-elle encore possible dans le domaine de la recherche scientifique ?

R : Il est indéniable que les pays du tiers-monde ont un très grand désavantage vis-à-vis des pays développés à cet égard. C'est du reste la raison pour laquelle ces pays tiers-mondistes ne possèdent pas l'équivalent d'un CERN (Conseil Européen de Recherches Nucléaires) vers lequel des sommes énormes ont été dirigées. Il est impensable que les pays du tiers-monde arrivent un jour à mener des recherches à ce niveau. Il découle donc de ce phénomène que les pays développés seront toujours à l'avant-garde dans le domaine de la science, donc de la recherche.
Notre objectif dans le tiers-monde est d'étudier les aspects de la science qui sont aptes à résoudre les problèmes urgents de cette partie défavorisée du globe.

Q : Est-ce que cela implique seulement un changement de direction et une différente hiérarchie de priorités ou bien y a-t-il une différence fondamentale au niveau de la méthodologie ?

R : Il est clair que l'application de la science par les pays développés est différente de celle qui prévaut dans les pays sous-développés. La science n'est qu'un instrument et les scientifiques des pays développés n'ont aucun intérêt à s’en servir pour les besoins particuliers du tiers-monde. Bien souvent, ces scientistes ne peuvent même pas deviner les problèmes auxquels les pays en voie de développement doivent faire face. Donc, quant à la valeur 'nouvelle' de nos découvertes, vos appréhensions ne sont vraiment pas fondées. Nos recherches ne peuvent avoir déjà été entreprises par les pays riches pour la bonne et simple raison que ceux-ci n'ont pas à faire face aux problèmes qui ont donné lieu à ces recherches.

Q : Le problème du 'brain-drain' cause aussi un sérieux handicap à la recherche scientifique. Les chercheurs mauriciens, ne peuvent obtenir ni les conditions nécessaires à la recherche ni le traitement qu'ils recevraient ailleurs. Y a-t-il une solution à ce problème ?

R : Le problème de la fuite des cerveaux est, effectivement, assez important car bon nombre de nos brillants chercheurs ont quitté l'université et d'autres centres de recherches du pays pour le Canada, les États-Unis et l'Australie.
Il y a deux aspects à ce problème. Il faut d'abord viser à conserver les chercheurs mauriciens qui sont déjà sur place et, ensuite, il s'agit d'attirer ceux qui sont déjà établis à l'extérieur — car nombreux sont ceux qui veulent rentrer au pays.
Je ne crois pas, cependant, que l'aspect purement matériel, associé au niveau de vie, soit le facteur déterminant ici. Ce sont finalement le statut du chercheur et les facilités de recherche qu'il faudrait analyser pour expliquer ce processus de 'fuite'. Il y a, cependant, d'autres considérations, tel l'avenir des enfants qui entre en jeu, et celles-ci ne peuvent être résolues d'une façon définitive par les autorités ou les institutions responsables de la recherche.

Q : Pendant cette période parsemée de difficultés, vous avez personnellement conduit une recherche sur des systèmes inorganiques qui ont une fonction biochimique. Peut-on dire que ces conditions déplorables ont freiné vos activités, à tel point que votre recherche ne serait pas reconnue et respectée comme telle par une institution scientifique étrangère ?

R : La meilleure preuve de la valeur des recherches que j'ai entreprises est qu'elles ont paru dans les plus illustres journaux scientifiques internationaux, tel The Journal of Organic Metallic Chemistry. De plus, j'ai reçu plus d'une centaine de requêtes de tirés-apart (reprints) de chercheurs du Canada, des E.U., d'Angleterre, d'Allemagne, etc .
Les conditions dans lesquelles mes collègues et moi travaillons sont vraiment très limitées. En termes d'équipement, l’université nous offre le strict minimum.
Nous compensons ce manque d'équipement par une bonne planification et en ayant recours à l'aide des centres d'analyses outre-mer. En ce qui concerne ma dernière recherche, j'ai dû envoyer une partie des substances concernées aux E.U. pour être analysées par des techniciens dans des laboratoires hautement équipés. Quand ces résultats me parviennent, je les interprète à la lumière des données qui sont déjà en ma possession.

Q :  Pouvez-vous nous expliquer la nature de ces recherches ?

R : Elles consistent à préparer des substances qui possèdent une certaine fongitoxicité après une étude structurelle de ces substances. L'idée fondamentale est d'examiner le mécanisme de l'activité des fongicides en vue d'améliorer cette activité et, si possible, d'augmenter sa spécificité afin de mieux combattre les champignons parasites sur les plantes.
Il est bien connu en biochimie que l'activité biologique d'une substance chimique est étroitement liée à la structure moléculaire de cette substance. C'est pourquoi il a été nécessaire d'obtenir les structures détaillées afin d'étudier la relation qui existe entre l'activité du fongicide et sa structure — structure que je dois, du reste, modifier en vue d'obtenir une plus grande spécificité.

Q : Tout cela est très compliqué. Etes- vous satisfait des résultats obtenus ?

R : Ceci est une recherche à long terme, et elle est aussi inter-disciplinaire. Après avoir préparé ces nouvelles substances, je les ai passées au Dr Peerally du département de biologie pour qu'il effectue le ''biological and fongicidal screening''. L'objectif est à long terme, voyez-vous. Cela fait déjà deux ans que j'ai commencé cette expérience. Quand le Dr Peerally aura trouvé la fongitoxicité de ces substances — ce qui devrait prendre encore deux ans, car la gamme des substances est très étendue — il restera encore l'aspect de commercialisation car l'expérience aura été faite jusque-là sur un ''Laboratory Scale''.

Q : N'est-il pas frustrant d'avoir à attendre autant avant d'obtenir les résultats escomptés ?

R : En science, comme dans la vie, on vit d'espoir. En tant que scientifiques, nous avons été entraînés à en vivre.