JM et les chefs coutumiers de la République démocratique du Congo

31 May 2013

Le laborieux parcours d’Anil Bachoo

Par Jean-Mée DESVEAUX
L'express du 31 mai 2013
 
En 2004, Anil Bachoo s'était vu retirer le dossier de Rs 12 milliards du métro léger.

Dans le grand élan de générosité dont il est seul capable, le «peuple admirable» semblait avoir tourné la page sur la performance de l’honorable Anil Kumar Bachoo au sein des dossiers de l’inondation meurtrière du 30 mars et de la non moins meurtrière saga de l’autobus Tata à Sorèze quand une troisième gabegie de suite le frappa de plein fouet.

Cela dépasse, en effet, l’entendement que d’inventorier les failles du dossier des speed cameras de la société ProGuard, composante essentielle du permis à points, qui a coûté Rs 172 millions et qui s’est avéré un échec effarant en moins de 10 jours comme on l’a découvert à l’Assemblée, le mardi 21 mai. Le ministre a avoué qu’un «slight technical mistake has been detected. That is the reason why experts have been called from abroad and they are working on that». On apprend ainsi que dans notre petite République bananière, où tout se fait à l’à peu près, les 250 contraventions enregistrées à partir de ces radars seront amnistiées.

Ce n’est que le début. Ainsi, c’est après coup que le State Law Office a été saisi par le ministère des Infrastructures publiques pour se pencher sur la légalité de permettre à une firme privée de s’arroger le droit de superviser le contrôle des caméras radars à la place de la Photographic Enforcement Unit de la Traffic Branch de la police. Aujourd’hui, «the whole process has been reviewed and the police have been made to take over all the critical activities (previously) performed by the contractor».

Comme nous le rappelle notre confrère de Week-End, le ministre avait pourtant déclaré que «the police did not have the expertise in that particular field and that is the reason we had to seek the services of the private sector to monitor the particular system and why we had recourse to the private contractor”. Et cette clause sur le contrôle des opérations était une des clauses du contrat alloué par le Central Procurement Board. Ce qui n’empêchera pas qu’en moins d’une semaine, la Traffic Branch avait déjà maîtrisé l’expertise qui rendait ProGuard si nécessaire : «So, the involvement of private contractor has been more or less eliminated.» A dit le ministre Bachoo.

Il y a plus. Dans son papier, notre confrère rappelle que la police, qui a hérité de la paternité de ce bébé, est inquiète du problème encore non réglé du calibrage des équipements photographiques et informatiques du système des speed cameras. Le document d’appel d’offres stipule ainsi que le ministère «envisages the need for…..maintenance services and regular calibration of the equipment from an accredited laboratory and the services of an expert to testify calibration in court». Cet expert, qui n’a pas encore été aperçu, devrait avoir cinq ans d’expérience dans le domaine alors que le laboratoire devait être un «world recognised bureau of Standards». A la question de l’honorable Lesjongard au Parlement sur l’identité du laboratoire, le ministre a répondu : «I’ll try to find out the answer. I dont have the exact name definitely.»

Le clou de la légèreté avec laquelle ce dossier a été traité revient au critère d’éligibilité de la société en question relatif à sa capacité financière. ProGuard ne satisfait pas le critère de Rs 40 millions de chiffre d’affaires, il n’a fait un tel chiffre d’affaires que pendant deux ans et n’aurait donc pas dû être éligible à ce contrat de Rs 172 millions.

La question qui doit se poser au niveau national aujourd’hui est la même que celle qui s’était posée il y a neuf ans au sein du gouvernement MSM-MMM en 2004. Homme politique d’une très grande culture, Anil Bachoo est-il cependant the right man in the right place pour piloter le dossier de Rs 12 milliards du métro léger. Le pays peut-il confier un tel programme à un ministre qui n’a pas maîtrisé la complexité de dossiers bien moins importants ? La réponse en 2004 fut un non catégorique, ce qui, le 3 février 2005, cinq mois avant les législatives, fit le ministre des Infrastructures abandonner le bateau MSM-MMM et rejoindre le Parti travailliste.

Un premier dérapage avait été évité de justesse quand, en juillet 2004, le premier appel d’offres de toute la série, piloté par le Chief Engineer du ministère, pour un pre-feasibility study, avait brisé tous les records en affichant un moins-disant avec un chiffre quatre fois plus fort que la moyenne acceptable. La Banque mondiale (BM) qui nous accompagnait nous a sorti de cette impasse en se montrant disposée à offrir un prêt à un taux bonifié pour ces études que les élections allaient de toute façon empêcher. L’avantage du prêt de la BM est qu’il permettait d’installer les garde-fous précédemment inexistants durant l’exercice du ministère.

En tant que représentant du dossier Light Rail Transit au niveau du Prime Minister’s Office, je reçus tout le blâme de Monsieur Bachoo pour lui avoir enlevé ce dossier, considéré comme le bijou de la couronne. Il fut alors décidé que le dossier LRT, devenu interministériel à cause de ses considérations interdisciplinaires serait administrativement suivi par un comité ministériel avec le PM Bérenger et le DPM et ministre des Finances Jugnauth comme responsables directs et le ministre de l’Infrastructure et beaucoup d’autres comme membres. Parallèlement, il y aurait sous cette structure un High Powered Committee qui serait sous la coupole du professeur Kishore Baguant composé du gratin de l’administration gouvernementale.

Paul Bérenger, répondant à une pique de l’Honorable Bachoo devenu back bencher travailliste, eut un mot mi-figue mi-raisin pour Anil Bachoo en disant qu’il était limité intellectuellement. La pique comme, cela s’avérait souvent durant ces épisodes, finit par se retourner sur votre correspondant quand l’honorable Bachoo répondit qu’il n’était peut-être pas un grand intellectuel comme le Super Conseiller !

Quoi qu’il en soit, neuf ans après, le PM qui confiera le dossier de LRT aux mains souvent malhabiles du gentil ministre des Infrastructures est quelqu’un qui prendrait beaucoup de risques sur l’avenir du pays. N’en déplaise à ses détracteurs, Monsieur Bachoo est et reste un excellent candidat pour le ministère de la Culture.




29 May 2013

NINETEEN EIGHTY-FOUR

Par Jean-Mée DESVEAUX
L'express du 29 mai 2013
 
Les 1,2 million d’âmes coincées depuis des siècles sur le territoire exigu de cet Etat confetti n’ont, en dernière ressource, nul autre qu’elles mêmes à blâmer pour l’enfer qu’elles vivent aux mains de leurs maîtres, les politiciens. Morcelé le long de clivages identitaires, les yeux fixés sur le rivage des pays de leurs ancêtres, le «peuple admirable» n’a jamais entrepris de bâtir une société civile forte, seule garante de la défense des intérêts d’une nation au tissu social fragile.

La nature abhorrant le vide, la classe politique, devenue fatalement seul porte-voix de ce peuple muet, a surfé sur la vague de notre indolence. S’appuyant sur ces mêmes clivages ethniques pour pérenniser leurs propres intérêts, les politiciens de tout acabit oublièrent bien naturellement qu’ils étaient, par définition, redevables. Ce nirvana politique devint encore plus euphorique et débridé quand la fin des combats idéologiques enleva, du même coup, la nécessité de tenir un débat économique un tant soit peu rationnel. Les institutions de Bretton Woods devenues les seuls timoniers du vaisseau quadricolore, l’économie nationale fut mise sur pilotage automatique, laissant aux gouvernements successifs un seul souci qui pouvait encore animer les passions : celui d’asseoir leur pouvoir sur ce peuple hébété qui a docilement aliéné sa souveraineté.

En panne totale d’idées, ne possédant  aucune vision pour le pays qu’ils s’imaginent avoir «the divine right to rule», d’où les dynasties, ils ne cherchent plus à incarner un quelconque renouveau. Le fruit d’alliances les plus désuètes les unes que les autres, chaque nouvelle équipe gouvernementale est élue à cause du «recency effect», l’effet néfaste plus récent laissé par leur adversaire dans la mémoire poreuse du public. Pour pérenniser leur emprise, un système bien rôdé de manipulation éhontée de l’appareil d’État, de mensonges savants et d’influences occultes nous approchent un peu plus de ces sociétés totalitaires déshumanisées où il devient plus sage de regarder de l’autre côté que de venir au secours de son voisin en détresse. Pour cela, cependant, un ingrédient magique sera utilisé, seul capable de donner des ailes ou de paralyser sur place, selon le besoin : la peur ! La peur qui nous pénètre jusqu’aux tripes, nous donne la nausée et nous rend malléables à souhait. La peur qui nous empêche de nous insurger contre la corruption, l’injustice flagrante ou même la disparition d’un voisin ou d’un proche. La peur qui nous a empêchés de dénoncer tant de maldonnes auxquelles nous avons été ainsi complices dans notre vie et qui nous fait tiquer quand, passant devant un miroir, il nous renvoie l’image d’un lâche.

Faire un amalgame entre la vision cauchemardesque d’Orwell dans son roman « 1984 » et le paradis où certains lecteurs ont encore l’illusion de vivre, pourrait être taxé d’exagération et de culte de la sinistrose. Il nous faut donc étayer notre thèse, pour ces lecteurs sensibles. Ils auront peut-être ouï dire d’une certaine Mme Bodet ou de Mme Singh, professionnelles mal inspirées (par les lois de la République) de venir en aide à une élève mineure de milieu défavorisé sur laquelle un agent politique de deux ministres travaillistes avait jeté son dévolu ? Qui veut-on protéger à travers ce traficotage d’agents politiques, de graphologue, de rapport FFC «d’ordre strictement privé» selon le PM mais dont le ministre de tutelle utilise allègrement la partie la plus délicate en conférence de presse ? Le bon docteur Bunwaree ? Faux ! Madame Sheila Bappoo ? Archi faux ! Ce qui doit être protégé est nettement plus important que ces deux marionnettes-là. C’est Le Parti, dont la longévité au pouvoir dépasse toutes les autres considérations. Ecoutons Orwell : « The need to safeguard the infallibility of the party is a day to day falsification of the past. Past events have no objective existence. And  since the party is in full control of all records and in equal control of the mind of its members, it follows that the past is whatever the party chooses to make it. At all time the party is in control of  absolute truth. The party intellectual knows in which direction his memory must be altered, he therefore knows he is playing tricks with reality. The essential act of the party is to use conscious deception while retaining the firmness of purpose that goes with complete honesty. To tell deliberate lies while genuinely believing in them, to forget any fact that has become inconvenient and then, when it becomes necessary again to draw it back from oblivion for just so long as it is needed…. all this is necessary for the (safeguard) of the party.”

C’est à se méprendre ! Si éloigné dans l’espace, comme dans le temps, la justesse de ce passage appliqué à nos gouvernants peut surprendre. C’est dire à quel point la machination des hommes du pouvoir et les manoeuvres dont ils se servent pour conserver ce pouvoir sont des réflexes universels ancrés dans le psychisme humain. Un peuple qui s’endort se réveillera de sa torpeur, enchaîné, à Maurice comme partout ailleurs.

Et quid de la peur ! Peut-on sérieusement affirmer que les citoyens de cette République ont peur alors que nos dirigeants ne cessent de répéter, dans les fora internationaux, que Maurice est un État de droit ! Le PM l’a dit : « Sa ban dimoun (qui disent qu’ils ont peur de témoigner contre notre énergique Garde des Sceaux), ou coné qui mo dire zot ? Lire lagazet, ekout radio sipa dimoun per dans Moris ! ». Et pourtant, les faits parlent d’eux-mêmes. La police n’a osé approcher Monsieur Varma que huit jours après qu’il ait été accusé d’agression sauvage du jeune Florent Jeannot, pour lui demander des comptes alors que le présumé agresseur de son collègue Aimé a passé la nuit en prison le jour même de la déposition du ministre. Bien que le PM ait voulu prouver le contraire, son intervention a tout de suite confirmé le règne de terreur qui paralyse le pays comme une chape de plomb. Dans un État de droit, il n’est nul besoin de la bénédiction du PM pour témoigner contre un ministre de la Justice si imbu de son importance qu’il aurait pris, selon témoins, la loi entre ses poings. Dans un État de droit, les gens ne craignent pas les conséquences de tels témoignages sur la carrière, au sein du service civil, de leurs parents ou proches. Ici, le « Zot pena pou per » de la primature a été le sine qua non qui a délié la langue de cinq témoins de cette scène barbare.

Nous aurions mal servi notre propos si nous laissions croire que le phénomène que nous décrivons ici est de nature récente. Une société, tel un gros paquebot, prend du temps à changer de cap. On peut identifier un mouvement sensible vers le régime de la terreur à partir des années 80. A ce moment-là, sir Anerood Jugnauth, à la tête du pays, investit avec une confiance aveugle tout le pouvoir de la machine d’État entre les mains de son chef de cabinet. Si le pouvoir porte à la tête, le pouvoir absolu ne le fait pas moins. Cet homme, sir Bhinod Bacha, devint graduellement plus grand que nature. Les ministres devaient prendre rendez-vous pour le rencontrer. Si on voulait voir le pape durant sa visite à Maurice, c’est lui qui vous le permettrait. Lui tenir tête c’était jouer avec le feu. Accusé de l’homicide de sa femme, il fut mis en prison où il y fêta son anniversaire en grande pompe. Libéré, il est aujourd’hui toujours au sommet de l’État en tant que proche conseiller du PM actuel.

Ce qui effraie encore dans le phénomène sir Bhinod Bacha, et ce pourquoi nous nous y arrêtons comme dans un cas d’école, ce n’est plus l’homme qu’on peut aujourd’hui imaginer ou espérer, assagi depuis. Ce qui intéresse l’observateur de la chose politique, c’est plutôt la faiblesse endogène que cela révèle de la société où ce phénomène a surgi et proliféré si longtemps sans qu’il soit excisé, par les «globules protecteurs» de cet organisme, comme l’excroissance pathologique qu’elle était. C’est le vide dans lequel s’est engouffrée la politique avec son corollaire d’absence d’âmes bien trempées au sein d’une société civile digne de ce nom. Seule capable d’arrêter à temps le pourrissement qui mène à de tels monstres sacrés, son absence leur permet d’atteindre le sommet qui garantit, presque, l’impunité . A côté du phénomène Bacha, les Bunwaree, Aimée, Varma, Dulthumun, et on en passe, ne sont que des épiphénomènes. Leur valeur existentielle est de nous rappeler que s’ils sont là, c’est que des Bhinod Bacha potentiels ne sont pas trop loin du domaine du possible avec tout ce que cela comporte pour l’Ile Maurice.

14 May 2013

PERMIS DE TUER


Les restes d'un bus après sa collision avec un camion qui avait perdu ses freins en avril 1995 à Bell-Village.
 
Par Jean-Mée DESVEAUX
L'express du 14 mai 2013
 
Il est rare que la déliquescence d’un Etat lui saute aux yeux avec la violence que nous avons ressentie ce vendredi tragique. Terrées normalement dans les dédales de l’appareil gouvernemental, les causes directes de la corruption minent le Mauricien de façon si furtive qu’il ne s’en aperçoit pas.

Mais ce vendredi-là, parmi les râles de la mort et les sourds gémissements des blessés graves, on pouvait entrevoir, sous le soleil matinal de Sorèze, un pan entier de l’attirail dont se servent nos hommes politiques pour faire un enfer du paradis qui leur a été donné de gouverner : nominé politique au centre névralgique d’un service essentiel sur lequel repose la vie de 400 000 personnes tous les jours ; manipulations éhontées des spécifications d’appels d’offres écrites dans le bureau du ministre pour satisfaire un fournisseur proche du parti gouvernemental ou encore, issu d’un pays ami à qui on doit renvoyer l’ascenseur; décision prise avec une légèreté criminelle de laisser 80 bus Ashok Leyland de 2007 en circulation après qu’ils ont été trouvés défectueux ; ingérence politicienne journalière dans les moindres recoins de l’épine dorsale du transport public national ; gestion abominable menant à des carences tragiques dans la maintenance de ces cercueils ambulants, chacun des items de cette litanie est un ingrédient direct dans la trame de cette nouvelle tragédie qui vient de s’abattre sur l’île Maurice.

A cela s’ajoute une incapacité pathologique de mémoire institutionnelle qui nous fait revivre, en amnésique, les mêmes tragédies sans jamais pouvoir tirer aucun enseignement des catastrophes meurtrières antérieures. Nous avons tous clairement vu l’amas de ferraille qu’est devenu ce bus de la CNT après quelques tonneaux et on a tous redécouvert ce que nous savions déjà depuis 18 ans.

Cet après-midi d’avril 1995, à Bell-Village, à peine quelques kilomètres de Sorèze, un «camion fou» avait perdu ses freins et avait terminé sa course folle en percutant un bus de la CNT. Telle la boîte de sardines proverbiale, ce bus a été littéralement éventré au niveau de la carrosserie et les passagers ont été projetés sur la chaussée avec une telle violence que huit d’entre eux sont morts sur le coup. Le bilan s’est alourdi par la suite. On apprit que, comme cela se fait couramment au tiers-monde, nos autobus sont montés sur des châssis destinés aux camions, donc sans l’armature de renforcement solide dont sont dotés les véhicules destinés à recevoir des passagers. Dix-huit ans plus tard, nous sommes encore à la case départ. Mais la leçon du camion fou de Bell-Village va bien plus loin pour démontrer le dysfonctionnement du régime juridique et institutionnel qui gouverne le domaine de la sécurité routière au sein de cette République bananière qui est la nôtre.

Le camion fou qui avait fauché la vie de tant de Mauriciens roulait illégalement sur nos routes ! Il n’avait pas obtenu son fitness à cause de ses défectuosités techniques. Cela aurait été l’occasion idéale de frapper un grand coup, de dire que «enough is enough» et que le laisser-aller prenne fin avec une condamnation exemplaire qui découragerait ce genre d’insanité. Mais non. Pas chez nous. Les choses se sont tassées. Réaction bien de chez nous, le propriétaire du camion fou s’est senti victimisé parce qu’il était franco-mauricien, et ses coreligionnaires ont compati. On n’en a plus entendu parler.

B.F Skinner, le père du Behaviourisme (la Science du comportement), écrit dans son oeuvre séminal «Beyond Freedom and Dignity» que les valeurs morales censées prévaloir au sein d’une société ne sont pas, in fine, ce qui motive les gens à s’engager ou non dans un comportement quelconque. Ce qui détermine ce comportement, selon Skinner, c’est le régime «de positive and negative reinforcement», c’est-à-dire les carottes et les bâtons qui existent pour encourager ou punir ces comportements au sein de la société. Ainsi, nous pouvons constater à quel point devenir riche par n’importe quel moyen est une quête que nous encouragent à poursuivre les valeurs de l’île Maurice de 2013 : BMW, campements, adulation des grands de ce monde et d’une horde d’amis. Par contre, tuer un être humain sur nos routes n’est pas plus découragé qu’une petite tape sur la menotte d’un gamin espiègle. 
 
La semaine dernière, un chauffeur de camion qui avait été trouvé coupable par la cour intermédiaire de «causing death by dangerous driving» et, condamné à deux mois de prison ferme en sus de la suspension de sa licence selon la Road Traffic Act, a vu sa peine de prison commuée en appel par la Cour suprême. Le magistrat avait, à l’origine, jugé que la peine de prison servirait de leçon aux autres conducteurs. La Cour suprême a converti cette peine à Rs 30 000, considérant que la suspension de la licence constituait déjà une punition sévère. Avec une telle jurisprudence, c’est l’équivalent d’une privation d’un petit week-end de vacances à Rodrigues qui viendrait châtier un chauffard qui possède les moyens financiers de tuer sur nos routes. Pas assez, et de loin, pour décourager le comportement délétère, mais suffisant pour créer des émules potentielles. On arrive à se demander si, pour la dizaine de morts des bus de Sorèze ou de Bell-Village, un chauffard trouvé responsable s’en serait sorti avec quelque Rs 300 000 aux yeux de la loi !

Si nous ne sommes pas à plaider ici pour une augmentation effrénée de notre population carcérale issue de chauffeurs du dimanche, nous devons cependant admettre que l’hécatombe que nous voyons autour de nous demande une fermeté qu’on ne retrouve pas au sein des «negative reinforcements» utilisés chez nous.

Comme au sujet de la drogue, nous atteignons les cimes des statistiques internationales avec le nombre d’accident fatal par tête d’habitants. Pour remédier à cela, dans le nid de coucou où nous vivons, le Premier ministre, au lieu de s’attaquer au problème à sa source, décide plutôt de faire montre d’une générosité mal placée en puisant dans les ressources du Prime Minister’s Fund pour compenser les victimes des «hit and run» et autres délits de fuite. C’est ce qu’on appelle «moral hazard» en économie, c’est-à-dire, une intervention contreproductive qui risque d’aggraver la fréquence du comportement délétère plutôt que de le faire régresser.

Autre cacophonie que de punir tout excès de vitesse avec la même amende de Rs 2 000, tandis que les points, eux, diffèrent selon une grille de trois vitesses selon l’excès : sous 25km/h, entre 25km/h et 50 km/h et au-dessus de 50km/h. Et quid de l’incohérence des 2 – 4 points et Rs 1 500 pour le conducteur imprudent qui se sert de son téléphone, alors que l’assassin qui dépasse un véhicule arrêté au passage clouté, a une perte de points proportionnellement plus élevée (4-6) mais une amende de Rs 500 seulement.

Un coup d’oeil au comportement des gouvernements de par le monde sur la question de la discipline sur les routes jette un éclairage certain sur ce qui fait défaut à Maurice. L’Australie est, comme on le sait, un pays anglo-saxon qui, par définition, a un respect sans pareil pour la propriété privée. N’est-ce pas ! A New South Wales, l’Etat où se trouve Sydney, une voiture qui se fait prendre en contravention, engagée pour la deuxième fois dans une course avec une autre voiture, est saisie par les autorités et… broyée en amas de ferraille. Au Queensland, le propriétaire de la voiture condamnée est, en plus, tenu à être présent lors de la démolition de son véhicule. On comprend, dès lors, que le courage et la conviction requis ici diffèrent trop de la bravade que démontrent nos hommes politiques sur leur caisse de savon, pour que nous puissions espérer un autre dénouement chez nous. Ici, même le lobby de taxi marron peut obliger le gouvernement à enlever la perte de points qui allait s’abattre sur ces opérateurs et autres fraudeurs. Autre perte collatérale causée par lâcheté politique est la disparition de points relatifs à l’absence de ceinture de sécurité pour les passagers.

A Maurice, le système de contrôle doit impérativement reposer sur la facilité tant intellectuelle que physique de la solution apportée. Il est facile de planter une trentaine de caméras automatiques sur les black spots du pays, mais un coup d’oeil à une carte de Maurice indiquant où sont installées ces caméras, démontre en même temps que les 80 % de la surface du pays deviennent ipso facto des pistes où les petits Schumacher en herbe peuvent pousser leurs bolides en toute impunité. De plus, quand on voit certains itinéraires, tel celui de la Triolet Bus Service, on n’est qu’à moitié surpris que les caméras se font d’une telle discrétion qu’on ne les voit plus du tout. Et pourtant, le nombre de vieilles personnes tuées au sein de la circonscription du PM, suite à des accidents avec les véhicules de cette compagnie, est élevé.

La présence des caméras a certainement un rôle à jouer au sein de la panoplie de mesures que le gouvernement doit prendre pour rendre nos routes moins meurtrières. Mais elle doit être accompagnée d’autres mesures qui dérangent les habitudes et qui demandent donc un certain courage politique. La première initiative politiquement incorrecte qui vient à l’esprit ici est de désemplir ces postes de police pleins à craquer avec leurs dizaines ou plus de policiers qui passent leurs journées et leurs nuits sans jamais sortir. Ailleurs, c’est la crainte du policier omniprésent, toujours armé de son détecteur d’alcoolémie sur la route, qui conditionne la bonne conduite des automobilistes. Au niveau de la réflexion, quand on pense aux nouvelles peintures fluorescentes qui ne coûtent rien mais qui font un simple phare de voiture illuminer une route tel le stade Anjalay en plein match international, on peut conclure que la Road Development Authority, si friande de contrats juteux, est un autre de ces éternels maillons faibles de la chaîne funeste qui entravera encore longtemps la recherche rationnelle d’une solution aux carnages répétitifs sur nos routes.

01 May 2013

Les enfants délaissés de Mauritius Inc.

Par Jean-Mée DESVEAUX
l'express du 1er mai 2013



Les chegues sont enfants de rue de génération en génération en RDC.

 LE rêve de nos gurus financiers d’une intégration économique et sociale de Maurice au sein de l’Afrique ne saurait se faire attendre. Safire, une ONG qui s’occupe des enfants en situation de rue, dénombre pas moins de 6 780 cas dans son rapport publié en 2012. Cette statistique laisse pantois quand on apprend que le gouvernement, dans sa grande sagesse, a mis un terme au programme des enfants de rue.

Nous sommes encore loin, bien sûr, des dizaines de milliers de Chégués de Kinshasa, de la république démocratique du Congo (RDC), mais on progresse. En RDC, ces enfants de rue nommés après le fameux visiteur Che Guevara, à cause de leur «récalcitrance», naissent, vivent et meurent dans la rue depuis plusieurs générations. Leur seul moyen de survie repose sur le porte feuilles des conducteurs inattentifs pris dans les kilomètres de bouchons. Mais toute statistique étant manipulable, le président Mobutu conçut l’idée, «Kin(shasa) la Belle» étant plus admirable sans Chégués, de les faire enlever manu militari pour les «rééduquer dans des fermes» structurées pour ce faire. Que personne n’ait plus jamais entendu parler de ces fermes, ni jamais revu ces enfants, est une autre spécificité de la RDC sur laquelle nous ne nous attarderons pas ici.

A Maurice, nous n’en sommes pas (encore) là, nous laisse entendre la responsable de Safire. Chez nous, le terme enfants des rues s’applique (jusqu’ici) à des enfants qui ont un toit mais qui échappent aux structures sociales instituées pour les scolariser. Cela permet d’imaginer le pire pour ces enfants qui deviennent ainsi vulnérables à l’exploitation sexuelle et la prostitution. C’est ce qu’on pourrait appeler le phénomène du «slippery slope».

Mais il n’est pas nécessaire pour nos enfants d’être livrés à eux-mêmes dans les rues de nos faubourgs pour devenir la proie sexuelle des prédateurs. Plus de 500 enfants sont arrachés de leurs familles biologiques (parents maltraitants, incarcérés ou prostitués). Molestés sexuellement par ceux qui ont trahi leur confiance, terrorisés par les dédales procéduriers, on leur promet un foyer que la vie leur avait jusqu’ici refusé. Mais le sort s’acharnant sur ces pauvres êtres, ils deviennent bien vite la proie de nouveaux satyres au sein d’un centre dit d’accueil.

Il est difficile d’imaginer pire lâcheté que celle d’un homme qui assouvit ses instincts les plus ignobles sur un être fragile dont il a la mission et la prétention de protéger. Il est étrange que l’épisode Namasté survienne quelques mois seulement après le dénouement du scandale qui a ébranlé l’Amérique entière. Un des hommes les plus admirés aux Etats-Unis jusque-là, Jerry Sandusky, football coach adulé des présidents, père adoptif de six enfants et fondateur de The Second Mile, institution charitable pour les garçons à risque et défavorisés, encourait, au début de son procès, 442 ans de prison. Le condamnant à 60 ans de servitude pénale (la perpétuité en ce qui le concerne), le juge Cleland de Pennsylvania a déclaré : «Sandusky is a particularly dangerous breed of child molester because he masked his manipulation and abuse of children behind a respectable façade. It is the remarkable ability to conceal that makes these crimes so heinous”. Sandusky se servait de l’institution qu’il avait fondée comme un réservoir d’où il choisissait ses proies.

Au pays natal, ayant déjà démontré un manque d’élégance et d’éthique au début même de sa carrière politique, propulsée sans préparation à un poste pour lequel elle n’était visiblement pas préparée, on ne pouvait s’attendre que l’honorable Mireille Martin, ministre de tutelle, maîtrise ses dossiers avec doigté. Que ce soit les pupilles indigents de l’Etat qui héritent de cette ineptie est une autre preuve du sort qui s’acharne sur ces enfants handicapés et abandonnés de tous. La déclaration qu’une lettre anonyme ne constituait pas une raison suffisante pour intervenir et protéger un enfant clairement à risque ; avoir permis et défendu le directeur et l’assistant directeur, qui emmenaient des enfants chez eux le week-end à l’encontre de la loi ; demander à un travailleur social venu l’informer de comportements suspicieux d’aller faire une déclaration à la police ; avoir fermé les foyers au beau milieu de la nuit plutôt que de trouver des gens capables de remplacer les responsables déchus au sein de la même structure, tout cela démontre une confusion qui se répercute de façon cruelle sur les enfants concernés.

Il est triste, cependant, de voir une opposition parlementaire trop souvent apte à perdre de vue l’objectif principal de protéger post hoc les enfants et d’offrir une solution viable aux autorités au lieu de s’arc bouter sur le sujet, somme toute aride, de l’avenir politique de Mme Martin. C’est pour cela que nous osons «beg to differ» avec l’élue de l’opposition qui déclarait dans un meeting : «Ka Brown Sequard ti premier viktwar MMM ek premie defet Martin alors ki Namaste reprezant so deziem defet». Nous croyons fermement que, dans les deux cas, la victoire était à l’incompétence alors que la défaite revenait inéluctablement à l’île Maurice de 2013 qui n’a pas su protéger ses enfants en détresse.

Dans ce domaine, plus encore qu’ailleurs, il est facile de « rush in where angels fear to tread ». Ainsi, la ministre a demandé à la police d’enquêter sur les allégations d’abus sexuels par les responsables du centre Namasté. Avec leurs gros bogies, ils ont obtenu une déclaration des enfants concernés et, vini, vidi, vici, sont repartis contents de leur conclusion : « All minors are happy at the centre». Quand on écoute la responsable de Open Mind, une ONG qui offre un service d’aide psychologique aux enfants, on comprend tout de suite que c’est un domaine où n’opère pas qui veut. La première réaction d’un enfant qu’on interpelle sur ce sujet tabou va nier d’avoir été l’objet d’abus sexuels, surtout si cette interview se tient sur les lieux où le délit a eu lieu. Il faut chercher beaucoup pour que l’enfant dénonce le prédateur. Quand il le fait, souvent à travers des dessins, il va avoir mal au ventre, pleurer, vomir même, se contredire et se rétracter souvent, car revivre cette expérience lui donne la nausée qu’on peut imaginer. 

La fermeture des foyers laisse les enfants plus mal lotis qu'avant.

 Aujourd’hui la loi a été appliquée et les Foyers Namasté ont été fermés mais quid du problème de la logistique car le vide créé par les foyers fermés, laisse, du même coup, de nombreux enfants plus mal lotis qu’avant. Certains finiront même incarcérés au Bedlam mauricien. «Qui recueillera ces enfants dans le long terme ? Rêvons que toutes les personnes qui ont eu à coeur la fermeture du Foyer Namasté pouvaient aider à trouver, voire à mettre en place une solution juste et digne sous la forme d’une structure d’accueil où l’encadrement thérapeutique sera présent ?» 

Cela restera un rêve car le manque cruel de ressources, autant financières qu’humaines, freine la création de centres d’accueil. Malgré ses lourdeurs, le gouvernement essaie, en vain, de chercher un gérant pour le Drop-in-Centre de Grande-Rivière-Nord-Ouest. Aucun appel d’offres n’a intéressé les ONG du pays qui affichent «complet». La crainte d’ingérence (accueil sans tri préalable?) semble être la raison essentielle pour cet état de choses. Le gouvernement a lancé un appel d’offres international.

A l’opposé de ce problème, même dans le domaine sacro-saint du bien-être des enfants vivant en précarité, les affairistes et autres «rodeurs de boute» rôdent autour des Rs 243 par jour que le gouvernement accorde par enfant. Un ancien fonctionnaire dévoile que «dans la majorité des cas, les contrats pour opérer ces foyers sont alloués selon les connivences des uns et des autres avec les dirigeants du jour». Il divulgue que « les foyers ont de tout temps été gérés au petit bonheur…le personnel est très souvent insuffisant, mal payé et ne bénéficie pas d’une formation appropriée ». Le manque de suivi de ces centres par la «Child Development Unit» est un autre thème récurrent. Reconnaissant que ce service requiert un investissement important, l’honorable Satish Boolell résume bien la situation : «L’argent est toujours tributaire du mal. Il revient à ceux qui financent de s’assurer qu’il est utilisé à bon escient»

Pourtant, la marche à suivre crève les yeux et le manque de volonté d’établir un plan d’action solide ne fait pas honneur à ce pays qui veut se donner en exemple à la région. Si un tel dysfonctionnement existait au niveau de l’exportation du textile, l’importation des oignons, la sécurité des touristes, la recrudescence des mouches de fruits ou de pissenlit, le secteur public et privé auraient, en moins de 24 heures, organisé une table ronde avec les meilleures têtes du pays pour aborder, disséquer et trouver un début de solution au problème. Il n’est plus permis de douter de l’existence, au sein du secteur ONG, de têtes pensantes, d’âmes engagées et d’un professionnalisme sans faille. C’est donc une honte nationale que l’ile Maurice s’asseye sur ses mains et s’engage dans le sport favori de «pa moi sa, li sa» quand le sort des enfants les plus mal lotis du paradis mauricien, un enfer en ce qui les concerne, est en jeu. Laissant de côté les clivages politiques et autres clashs de personnalité, nos élus devraient réunir toutes les têtes pensantes dans ce domaine, afin d’oeuvrer, selon les mots de notre ex fonctionnaire, «vers une refonte totale, assortie d’une véritable volonté politique et un plan d’action solide et bien réfléchi (visant) à décanter partiellement la situation».

Et quid de la question pénale ? Le présumé agresseur a été arrêté et le Premier ministre déclare que le ministère du Développement de l’enfant et du bienêtre familial travaille sur un Children’s Bill pour mieux assurer la prévention des délits à l’encontre des enfants et les protéger de façon plus efficace. C’est bien, mais les prémices de ce changement de loi peuvent laisser sceptique. « Increasing the penalties will not in itself put an end to such offences (pédophilie). It is important to lay emphasis on better sensitisation and education of the public and of children in particular”. Comme quoi le «Pennsylvania Sexual Offenders Assesment Board» aurait dû avoir mis Monsieur Sandusky entre les mains de quelque habile pédagogue au lieu de le mettre sur le registre national des «Sexually Dangerous Predators ». On arrive à se demander ce qu’un coach de son genre aurait encouru au pays natal.

Le PM explique que les peines pour tout délit sous la Child Protection Act sont des amendes allant de Rs 25 000 à Rs 100 000 et des peines d’emprisonnement de 5 à 30 ans. Le Criminal code, quant à lui, applique une servitude pénale de 10 à 20 ans. Le PM explique que la difficulté réside dans «the law of silence» qui rend l’intervention de la police difficile au sujet des crimes commis par des proches. On est tenté de rétorquer que c’est plutôt «the silence of the law » qui règne chez nous. Il y a une semaine, un homme a été condamné pour viol sur sa fille de 14 ans qui avait, depuis sa naissance, été prise en charge par une famille adoptive. Il a profité d’une visite de la victime pour la droguer puis la violer. Il a récolté trois ans de prison, la magistrate ayant conclu que la relation entre la victime et le violeur n’était que «purement biologique»

Il n’est pas nécessaire de redécouvrir la roue sur ce problème dont tout gouvernement qui se respecte de par le monde reconnaît la pertinence. On pourrait glaner plusieurs leçons de ces initiatives internationales visant à protéger l’enfant. Ainsi, au début de l’année, le gouvernement australien a nommé une « Royal Commission into the Institutional Responses to Child Sexual Abuse» dont les attributions permettent aux commissaires de «look at any public or private organisation that is, or was, involved with children, including non-government organisations and government agencies (including police and justice) schools, sporting clubs, orphanages, foster care, and religious organisations.»  L’opposition qui s’intéresse à ce qui se passe au MITD aurait tout intérêt à soutenir une telle initiative du gouvernement avec un juge de la Cour suprême à la tête de la commission.

La complexité de ce problème démontre jusqu’où ceux qui affublent cette communauté de 1,2 million de Mauriciens de «Mauritius Incorporated», se mettent le doigt dans l’oeil. L’île Maurice est faite d’êtres de chair et d’os avec leurs différences, leurs forces et leurs faiblesses. Les enfants de la nation mauricienne, mêmes les plus déshérités, ne seront jamais assimilables au passif d’une «société morale» à responsabilité limitée. Notre bilan à nous ne se mesure pas à l’aune de la valeur boursière mais à la richesse des âmes telles que la presse nous a permis d’entrevoir au sein de Safire et de Open Mind.

24 April 2013

Maya's storm in a tea cup

Par Jean-Mée DESVEAUX
L'express du 24 avril 2013


Maya Hanoomanjee soulagée d'avoir été blanchie par le DPP.

LE communiqué de presse du Directeur des poursuites publiques (DPP), Me Satyajit Boolell, est tombé la semaine dernière. Le DPP est satisfait que l’ICAC «has carried a thorough and careful investigation», mais les preuves formulées contre l’honorable Maya Hanoomanjee «do not constitute a sufficient basis to meet the required standard (beyond reasonable doubt) for a prosecution under section 7 of POCA for misuse of her office for a gratification». Il a ainsi jugé qu’il n’existait pas, dans le cas présent, de «reasonable prospect of securing a conviction» contre cette élue.

Pour constituer une offense sous l’article 7(1) et 9 du POCA, il aurait été nécessaire de démontrer de façon indubitable que l’accusée a utilisé sa position et qu’elle a entrepris «deliberate steps for the purpose of a gratification for the shareholders of MedPoint». Le DPP fait bien ressortir que le fait qu’un fonctionnaire se sente sous la pression de sa supérieure ne suffit pas en soi pour satisfaire le «evidential test» du POCA.

Avec un tel arsenal judiciaire érigé pour s’assurer qu’un innocent ne finisse pas au banc des accusés, on pourrait être tenté de conclure que les lois sont trop timorées pour arrêter la gangrène qui attaque lentement et sûrement notre pays. On aurait tort car les arcanes de la loi ont quand même permis au DPP de faire une avancée majeure dans l’élucidation de certains tenants et aboutissants du scandale du siècle. Ainsi, nous savons aujourd’hui qu’il a été «decided in advance that MedPoint would be the successful bidder» et que la réallocation des Rs 50 millions provenant de la décision de ne pas aller de l’avant avec le «Women and Children Hospital» visait à «meet the amount that MedPoint had bid». Le scandale du siècle a donc bien existé en dehors du cerveau fiévreux d’un leader de l’opposition manquant de sujets pour ses PNQ !

La preuve en est que deux officiels, dans ce maillon d’influences occultes au plus haut niveau de l’État mauricien, sont jugés passibles d’être poursuivis sous le POCA. Des accusations formelles ont été faites contre M. Y. Bissessur, le directeur du valuation office de l’Etat, pour avoir usé de sa position pour hausser la valeur du bâtiment qui abritait l’ancienne clinique de Rs 75 à Rs 120 millions au profit des actionnaires de MedPoint. Quant à M. Jeebodhun, le Government valuer, il est accusé d’avoir procédé à une seconde évaluation de la clinique, en gonflant la somme initiale au profit des mêmes actionnaires de MedPoint.

Ce qui précède reste la toile de fonds contre laquelle, à tort ou à raison, le pays se souviendra désormais du profil de l’honorable Hanoomanjee, ministre de la Santé durant ce scandale. Cet épisode est d’autant plus remarquable que c’est la première fois dans les annales de cette petite République, pourtant mithridatisée contre les «roder de bout» de toute sorte et les appels d’offres les plus cocasses, que la spoliation des fonds publics se fait avec une telle audace et si manifestement. C’était, ni plus ni moins, un doigt d’honneur magistral de la classe politique (unifiée pour une fois) à un pays stupéfié qu’elle tient en profond mépris.

Madame Hanoomanjee, dans une interview à l’express dimanche du 14 avril, s’est dit soulagée. On la comprend. Elle ne partagera plus les nuits blanches qui sont désormais réservées à ses subalternes durant l’affaire MedPoint. Le DPP a fait son travail de professionnel et il a le mérite d’être le premier à motiver ses décisions, ce qui montre un signe de respect pour un peuple souvent dépassé par la décision de ses prédécesseurs. L’ex-ministre de la Santé n’est plus dans son viseur. Soit. Echappe-telle, du même coup, à un examen minutieux de son comportement de la part du citoyen mauricien ? La réponse à cette question provient de cette él ue elle-même. Elle promet qu’elle sera candidate aux prochaines élections, elle sera ministre de la Santé et, en passant, se vengera de ceux qu’elle considère comme ses ennemis, une fois arrivée au pouvoir. C’est donc en sa capacité d’homme d’État, cette fois, que l’opinion publique doit aujourd’hui porter son regard sur le comportement de l’honorable Hanoomanjee. 

Si le DPP a le droit d’insister sur le critère «beyond reasonable doubt» pour arriver à ses conclusions, la population se doit, pour sa part, avant de choisir ses élus, de s’assurer qu’ils soient non seulement motivés à défendre, bec et ongles, les intérêts de la République mais encore que leurs démarches «appear to be so». Pouvons-nous conclure que le track record de cette élue démontre qu’elle est clairement motivée à respecter et à faire respecter le patrimoine de l’Etat et les institutions érigées pour le défendre? L’intérêt public exige une réponse.

Le lecteur se souviendra d’une polémique en 2005 quand, au lendemain des élections, dans une interview accordée à l’express, je révélais que j’avais claqué la porte du conseil d’administration de la Mauritius Revenue Authority (MRA) après que Madame Hanoomanjee, la chairperson, et le représentant du State Law Office, eurent tout fait pour éviter qu’une personne de poigne, tel Bert Cunningham ou le patron d’Interpol, prenne les rênes de la MRA et introduise les réformes nécessaires pour nettoyer la douane. J’avais personnellement oeuvré pour la création de la MRA dans ce but depuis 2001 et j’étais effaré de voir que ces responsables mettaient en péril une réforme qui visait à contrôler la pénétration de la drogue dans le pays et sauver des dizaines de milliers de jeunes Mauriciens. Il m’a paru alors que, confrontée à un choix très clair, la Chairperson de la MRA se conduisait nettement en «politique», quitte à sacrifier l’intérêt du pays. Sa démarche semblait être d’éviter à tout prix d’offenser le syndicat de la douane qui protégeait des éléments hautement indésirables au sein de cette institution. 

L’expérience de M. Jairaj Hauroo, président du Bid Evaluation Committee, qui a finalement penché pour le choix de la clinique MedPoint du Dr Kishan Malhotra, beau-frère de Pravind Jugnauth, m’a fait revivre ces moments au sein du board de la MRA. Si je n’avais pas eu le loisir de me soustraire à cette instance au moment précis où je l’ai fait, j’aurais pu aujourd’hui être justement critiqué d’avoir gravement manqué à mon devoir d’oeuvrer à la réforme de la douane en tant que board member de la MRA. Le lien causal entre la corruption à la douane et le sort de nos milliers de jeunes drogués ne faisant aucun doute dans mon esprit, j’aurais, aujourd’hui encore, à vivre l’opprobre du pire des juges qui soit : sa propre conscience.

M. Hauroo, fonctionnaire de son état, a déclaré alors que Madame Hanoomanjee, cousine du ministre des Finances et proche du leadership du MSM, a nié les échanges suivants durant une réunion dans le bureau de la ministre : «Mo tann dir ou pe fer difikilte concernan sa proze la. Ki problem ou ena ladan ? Depi trwa mwa pe enkor ale meme avek sa. Enn sel lopital ena ladan. Dabidin avek Utchanah (contre lequel le DPP recommande des mesures disciplinaires) pa finn fini koz avek ou ?» Quiconque a eu la malencontreuse idée de contrarier la volonté affichée de l’honorable Hanoomanjee, au sein d’un comité, n’a besoin d’aucun effort d’imagination ou d’empathie pour comprendre le fonctionnaire quand il se plaint de se sentir «under pressure». Selon le communiqué du DPP, ce ne fut pas là la seule occasion où M. Hauroo s’est senti sous pression. Un mois plus tard, toujours dans le bureau du ministre, alors que l’exercice d’évaluation tirait vers sa fin, M. Hauroo relate cette remontrance de la ministre : 

«Ki zot pe fer avec evaliasyon ziska ler ? Mo pe gagn presyon depi lao e ou kone li enn proze gouvernman. Tou papier zot fini gagne e li kler ki ena enn sel klinik ki pou gagne e ou konn byen se klinik MedPoint ki bizin gagne.»

La raison qui aurait poussé ce fonctionnaire à confabuler et concocter une telle histoire pour embarrasser la ministre, si tel est le cas, restera probablement toujours un mystère. Toujours est-il que l’analyse du DPP est que ces échanges ne constituent pas une instance de pression occulte.

Comme révélé par deux de nos collègues durant la semaine, il est à noter que le DPP n’a pas jugé utile de citer un autre échange qui, plus encore que les extraits précités, démontre la tension palpable qui existait à ce moment entre ces deux importants protagonistes du scandale du siècle.

M. Hauroo a déclaré à l’ICAC que la ministre lui aurait dit : «Si ou kontinye koum sa, mo pou raport ou avec Head of Civil Service et mo pu pran sa dan Cabinet, kontinye ou pou kone.» Cette partie de l’échange est intéressante, à la lumière de ce que nous dit par ailleurs le DPP. «A prosecution under section 9 of the Prevention of Corruption Act would have to establish that threats were made with a view to influencing the tender exercise.» 

La justice a suivi son cours et la page est tournée en ce qui concerne le procès de l’ICAC contre Madame Hanoomanjee, décision que nous nous devons de respecter. Cela ne saurait nous empêcher de suivre, pour les raisons indiquées en haut, d’un regard tantôt amusé et tantôt quasi admiratif, les prouesses de cette élue. Si Madame Hanoomanjee sait faire une chose dans sa carrière, c’est bien de se montrer extrêmement convaincante. Abordant la question de son avenir politique post MedPoint avec son chef de parti, Pravind Jugnauth, elle déclare à l’express dimanche du 14 avril

«Quand on me marche sur les pieds, je crie. Quand j’ai senti que le MSM pouvait me mettre à l’écart, j’ai mis les points sur les ‘i’ avec Pravind… Je lui ai dit ‘que tu le veuilles ou non, je serai candidate en 2015. Même en indépendante s’il le faut. » 

 Elle ajoute : «Pravind a compris !» Si l’interview ne permet pas de savoir si le leader du MSM a eu à s’éponger le front à la conclusion de cette petite entrevue, ce qu’on peut dire c’est que M. Hauroo, lui, ne faisait pas le poids devant cette dame.

Dans l’interview, Madame Hanoomanjee, décidément en verve et très sûre d’elle, concède qu’elle était au courant que «l’appel d’offres avait été taillé sur mesure pour favoriser le Dr Malhotra». Un gros aveu pour une ministre qui avait, à ce moment, le devoir de s’opposer à toute tentative de corrompre le processus d’appel d’offres. Mais le choc atteint son apogée quand, après avoir admis que le processus mis en place pour sauvegarder l’intérêt de l’État dans l’achat de MedPoint pour Rs144 millions a été adultéré, elle ajoute : «L’affaire MedPoint est une tempête dans un verre d’eau !»

On ne peut que conclure que pour des âmes moins bien trempées que la sienne, le scandale de MedPoint, dans une île Maurice qui ne peut offrir un abri respectable à des enfants indigents, est moralement à des années lumières du proverbial «storm in a teacup». Grave entorse à l’éthique au niveau national, le scandale MedPoint a laissé des séquelles et des dommages collatéraux au niveau politique, moral et légal. Bien qu’elle ne soit pas mise en cause pour corruption par le DPP, son rôle dans cette tempête requiert, pour le moins, un réajustement de ses ambitions politiques qui cadrerait avec la stature morale qu’elle déciderait à prendre dans un horizon plus ou moins lointain au sein de la vie publique du pays.

Elle avoue qu’une réflexion est déjà enclenchée par les autorités de son parti et celui de ses alliés «qui ne voulaient pas entendre parler» de sa candidature aux prochaines élections. Il n’y a pas de doute qu’elle fera tout pour persuader ces responsables de ne plus la mettre dans la dernière rangée lors des conférences de presse. Pour le respect des institutions de la République, la réponse à ces requêtes doit continuer à être un niet catégorique. Cela pourrait donner le signal décisif qu’un tournant dans notre descente aux enfers de la mauvaise gouvernance est enfin amorcé.

13 April 2013

Reaction to report of the ASP Port

Par Jean-Mée DESVEAUX

Lexpress du 13 avril 2013



The letter of the Assistant Superintendent of Police (Port) to the Police Commissioner has not gone unnoticed by a bereaved nation.

The whole country was reeling under such a shock at the tragic loss of lives of our compatriots that the designation of that national calamity as an “incident” was suggestive of a certain callousness. But proceeding further into the communiqué, it was going to get much worse. I had to reread the fifth paragraph several times before I could believe the language used to describe the retrieval by the police diving team, of the remains of six of the deceased: “A reconstruction exercise in company of divers who FISHED OUT six bodies was effected at the Southern Underpath."'

Language conveys meaning, attitude and values, sir. If, as an ordinary Mauritian, I found equating the retrieval of so many loved ones to a fishing expedition shocking, how downright offensive must this have been deemed by the bereaved families. So much for the form and lack of decorum and empathy, let us now look at the technical question raised by that retrieval.

I watched an MBC bulletin where the police captain of the diving team that had participated in the “rescue” operation described that process. The Captain of the team explained that the diving team only dived into the watery grave once a sufficient amount of water had been pumped out so as to leave a layer of air between the level of the water and the ceiling of the tunnel. He explained that this was for the protection of the members of the diving team in case they encountered a problem and had to resurface without air.

It was unclear whether the description applied to both the tunnels and the waterfront parking. That the police divers would only dive into a site where several Mauritians are known to have been trapped if and when the water had receded enough to allow them to breathe at the surface is shocking. What that means is that if one of the victims had miraculously found a nook or cranny containing a pocket of air, his chances of survival would have evaporated due to the reaction time of the diving team finding pumps, electricity etc.

A trained police scuba diver has an air bottle of some 15 litres on his back. He can even have two if he wishes, but let us limit him, for arguments sake, to a one bottle backpack. At the surface above the water, this means he or she has 3000 litres of air in the bottle. Supposing that he was to spend all his time at the bottom of one of the two tunnels (say 5 metres in depth), he would be under a pressure of 1.5 atmosphere and would have 2000 litres to breathe. A recreational diver could breathe a good 15 litres per minute but a thoroughly trained and specially selected police diver would be sure to breathe 10 litres per minute only. He can therefore breathe for 200 minutes without resurfacing (three hours and thirty minutes) at the deepest point in the tunnel. Making allowance for the parking being deeper, we are still talking of a lot of time without need to resurface. In addition, the basic protocol of all diving is that one only dives with a buddy who is always next to you if you run out of air. All divers must have two regulators (the one they use to breathe and the “octopus”, second regulator, that is used by a buddy if he or she runs out of air). In other words, the balance of probabilities is this: a team of divers with a breathing autonomy of more than three hours each, hesitating for hours to enter a watery trap, the depth of a swimming pool, to try to rescue members of the public that might still be alive.

What that MBC interview therefore amounts to is this. In spite of the odds of running out of air during their dive in the tunnel being, if not zero, at least extremely minimal, our police force would wait for hours for the water to recede before venturing to ascertain if any helpless victim has survived the catastrophe. The questions that come to mind are numerous: Can the Commissioner confirm the veracity of what was aired on MBC as described above? If that MBC news reel conveys the actual state of affairs, is this the normal rescue protocol in other police forces internationally? Next time, we are faced with a similar tragedy, will the professional police divers continue to choose a zero risk to themselves even if it means a death sentence for any one trapped alive?

14 November 2012

Nul n’est prophète en son pays

Par Jean-Mée DESVEAUX

L’express du 14 novembre 2012
 
L’ironie veut que la Mauritius Revenue Authority (MRA), ayant failli d’assainir son Customs department, ait ainsi raté l’occasion de mettre en œuvre le mécanisme apte à bloquer les barons de la drogue en aval. Il ne lui restait donc qu’à adopter la stratégie présente de percevoir une cote part sur l’argent gagné sur le cadavre des enfants mauriciens.

Les frasques de Gro Derek et la réclamation de Rs20 millions que lui fait la MRA pour fraude fiscale ouvrent un chapitre que je croyais clos avec l’article que j’écrivis dans l’express du 15 septembre 2008, intitulé : « Goodbye Bert, Welcome narco paradise ! ».

Le lecteur se souviendra que l’avènement de la MRA en 2005 visait essentiellement à réformer la Mauritius Customs. A la tête de la douane depuis 2003, Bert Cunningham avait réussi à colmater les brèches énormes qui existaient jusque-là dans les recettes douanières du pays. Mais il devenait évident que Cunningham n’allait pas pouvoir mener à bien sa réforme dans les conditions administratives qui prévalaient alors au sein du Customs. Le «dead wood» ainsi que les «rotten eggs», qui faisaient dire à Cunningham qu’il était à la tête de la douane la plus corrompue au monde, étaient protégés par les conditions du service civil.

Pour échapper à ces contraintes archaïques et repositionner la douane sur une base saine, moderne, transparente et où prévaudrait enfin le principe de l’«accountability», il n’y avait qu’une solution possible : l’institution d’une MRA. Elle engloberait naturellement non seulement la douane mais aussi tous les autres bureaux du fisc, tels la TVA, l’Income Tax et le Registrar General, entre autres, au sein d’une organisation où la flexibilité et l’efficience du secteur privé primeraient. Le principe fondamental de cette institution allait être : «ability to hire and fire», de recruter les meilleurs talents et de résilier le contrat des employés non performants ou corrompus.

C’était sans compter l’influence du Syndicat de la douane et de ses amis à l’intérieur du nouveau Board de la MRA. En effet, à côté du Special Adviser de Paul Bérenger que j’étais, il y eut sur ce Board, deux membres de taille qui n’avaient pas la même exégèse sur l’assainissement de la douane : 1) Mme la Permanent Secretary Maya Hanoomanjee, qui s’est créé, depuis, un profil politique remarquable en tant que ministre de la Santé. 2) Le Solicitor General, beau-frère du No 2 de la douane qui agissait comme acting Comptroller of Customs jusqu’à l’arrivée du Canadien à la tête de la douane deux ans plus tôt.
 
La première tâche du board était de recruter le directeur de la MRA parmi les nombreux candidats qui avaient postulé, dont Bert Cunningham, le chef d’Interpol et M. Sudhamo Lall, l’actuel Directeur général (DG) de la MRA. Il y eut deux rounds dans la sélection. Le deuxième round s’appuyait sur les qualités intrinsèques et le track record de «leadership for change» que les deux Anglophones remplissaient à merveille. Le premier round se basait sur les qualifications académiques. Il était clair, au sein du board, que si le chef canadien de la douane mauricienne ou le chef d’Interpol passait l’obstacle des qualifications académiques et expérience, l’un d’eux aurait été automatiquement choisi pour la position de DG. Ce DG aurait alors eu la personnalité et l’expérience nécessaires pour pousser la réforme de la douane jusqu'à sa conclusion logique d’un assainissement des ressources humaines de la douane de haut en bas. L’histoire doit retenir qu’aucun de ces deux hommes ne fut nommé en raison des objections des deux membres les plus puissants du board. Cunningham et le chef d’Interpol n’avaient pas, selon eux, les qualifications ou l’expérience requises.
La MRA réclame Rs 20 millions à Gro Derek pour fraude fiscale.

Ayant en vain insisté que les critères avaient été pervertis pour faire le jeu du syndicat des douanes, refusant de cautionner l’adultération grossière d’un recrutement sur lequel dépendait l’avenir du pays, je soumis ma démission au Premier ministre en tant que membre du Board de la MRA.

La MRA hérita d’un DG rêvé en ce qui concerne le syndicat des douanes. J’avais correctement anticipé la tournure qu’allaient prendre les choses. Le tri qui devait se faire en vue d’enlever les éléments indésirables de la douane avant qu’ils ne soient recrutés au sein de la nouvelle MRA demandait quelqu’un qui avait de la poigne. Ceci fut relégué aux oubliettes. Tous eurent la hausse salariale du nouveau système sans que personne toutefois ne subisse les inconvénients d’une plus grande rigueur. La tâche de trier le bon grain de l’ivraie, toujours en foison au sein de la nouvelle douane, fut reléguée aux calendes grecques.

Il n’est pas nécessaire de faire une régression linéaire économétrique pour savoir que la progression inexorable du fléau de la drogue à Maurice est en corrélation directe avec la faiblesse de la Mauritius Customs. La part de cette progression cancéreuse due au vide causé par la maldonne administrative décrite en haut reste du domaine des thèses académiques. Il ne faut pas oublier de comptabiliser les « positive externalities » que nous avons perdus en même temps. Avec un Customs hyper actif de Cunningham, même l’ADSU, d’ordinaire assez balourd, avait subi l’effet de l’émulation et se dépatouillait pour essayer d’arriver avant les hommes du Canadien sur la scène du crime.
 
Maurice est, de nos jours, au hit parade des pays où les marchands de la mort et leur fléau décime les jeunes, sans discrimination aucune - une première chez nous. Une visite à la prison de GRNW me démontrait le nombre de petites têtes blondes qu’on pouvait y compter en 2004.

D’autre part, il ne faut pas rêver. Gro Derek parti, s’il ne réussit pas à diriger son empire à partir de sa cellule de Beau-Bassin, quelqu’un d’autre viendra prendre sa place comme cela se fait régulièrement, depuis des décennies, au Mexique. Car à Maurice, plus encore qu’au Mexique, le « barrier to entry » dans ce domaine est très très bas. Ce nouveau venu aura le même « red carpet treatment » des concessionnaires de voitures des marques les plus prestigieuses, plus soucieux de l’enveloppe mensuelle de leur vente que de l’image qu’ils projettent ainsi à la société toute entière. Ces nouveaux caids, dans bien des cas, s’accommoderont aussi, comme celui qui les a précédés, des personnalités politiques de l’endroit. En échange, ils leur demanderont un petit coup de main lors de la prochaine élection. Un politicien, par définition couard, n’a pas les nerfs qu’il faut pour ignorer une sommité de l’endroit. Son or caché, même sous la putréfaction des corps de ses victimes, peut toujours être un atout majeur lors d’une élection.

''A l'instar des plus belles roses, Maurice surgit, toute belle, d'un lit de fumier.''

 

C’est ici qu’intervient Monsieur Lall en fin stratège. Admettons, il n’a pas la pugnacité des deux Anglo-saxons précités. Mais, à chacun sa force et la sienne ne saurait décevoir. Dès le début, le DG s’est montré une vraie planche à billet pour le gouvernement mauricien et il mérite d’être félicité pour cela. Sous sa férule, la MRA a engrangé des sommes mirobolantes qu’il s’agisse au niveau de la TVA ou à celui des autres (Grand ou Petit) contribuables. Mais de loin, là où il risque de mériter une place, et pas des moindres, dans l’histoire des institutions fiscales de ce pays, c’est dans sa dernière initiative d’atteler sa machine fiscale aux trafiquants de drogue. Il a perdu la bataille de la réforme de la douane qui aurait visé à éradiquer le fléau de la drogue à sa source. M. Lall se sait mal préparé pour mener la bataille en amont, il les attend en aval. Faites votre fortune messieurs, dames, parrains et marraines. Je suis le percepteur qui vous attend au tournant et je jure que je vous traiterai avec la même rigueur que je traite IBL, Rogers et autres MCB. L’express du mardi 6 novembre nous apprend que « les transactions et revenus engendrés par ce trafic de drogue allégué n’impliquant pas moins d’une dizaine de suspects tourneraient autour de Rs200 millions selon les informations des milieux proches de la MRA. Une somme qui pourrait être révisée à la hausse. » C’est ainsi que le ministère des Finances juge les Rs 20 millions très en-deça du chiffre qu’il désire voir réclamer.

Imaginant que les parrains et marraines, concurrents de monsieur Gro Derek, aient engrangé une fortune non moins colossale durant leur propre incursion dans le domaine du secteur privé mauricien, on pourrait estimer leur chiffre d’affaires à quelques milliards de roupies. Frapper des impôts sur une telle somme est, sans nul doute, une aubaine pour la MRA et les finances publiques. Après tout, n’est-ce pas un secret de polichinelle qu’un grand nombre des beaux bâtiments de la Cyber City provient des caisses de l’argent sale qui aide ainsi au développement économique du pays. A l’instar des plus belles roses, Maurice surgit, toute belle, d’un lit de fumier.

Il n’existe pas de place dans le bilan des finances nationales pour la vie des enfants fauchés à la fleur de l’âge. Ces vies qui refusent d’être réduites à un 0 ou à un 1 digital sur un fichier Excel n’ont donc absolument aucune valeur. Il n’existe pas non plus, au sein de ce pauvre pays, des âmes moins fortes que ceux qui arbitrent ce combat et qui pourraient demander ce que ces milliards de roupies taxés par la MRA représentent en termes d’enfants, de conjoints, de frères et de mères enlevés prématurément durant ces sept ans d’existence de la MRA par le fléau de la drogue. Combien de cadavres faut-il pour rendre une entrée d’un million de roupies en impôts acceptable à un Etat qui se respecte ? Dix cadavres par million de roupies serait-il un sacrifice acceptable ou n’est-ce pas assez ?

Sommes-nous trop idéalistes de mettre autant d’accent sur ces êtres mal adaptés qui auraient, de toutes façons, grevé les finances publics encore plus en termes de soins médicaux s’ils n’avaient pas été aspirés par cette sortie prématurée, infiniment triste et si douloureuse. N’est-ce pas là, après tout, l’image même du modèle darwinien de la survie des meilleurs gènes dans une société capitaliste à outrance comme celle que nous sommes en train de construire à Maurice? Pour subvenir au coût imposé par ceux qui survivent, la MRA semble nous dire qu’il faudrait faire abstraction des beaux sentiments et mettre en veilleuse toute émotion relative à ces êtres appelés à disparaître inéluctablement comme l’imposent les lois de notre jungle.